Souvenirs inédits. Archives du ministère de la Guerre
DECLARATION MINISTERIELLE DU ti JUILLET. 101
institution comme j'ai cru à notre armée. » Le premier point de départ de notre délibération fut donc que notre armée était prête et en état de vaincre.
Nous examinâmes ensuite la question des alliances. Nous étions tous favorables, l'Empereur et moi surtout, au maintien d'une sérieuse amitié avec l'Angleterre. Mais dans cette circonstance, nous n'avions aucun concours matériel à en attendre, parce que nous n'avions rien à lui offrir. Nous avions, au contraire, quelque chose à offrir à l'Italie, à l'Autriche et à la Russie : à l'Italie l'évacuation des États Romains et l'occasion de nous témoigner sa gratitude des services rendus, à l'Autriche la revanche de Sadowa, à la Russie la revision du traité de Paris.
Nous ne doutâmes pas de l'Italie. Je connaissais les menées de Bismarck, ses relations avec Garibaldi et Mazzini et l'hostilité de la Gauche. Mais ce parti révolutionnaire formait une petite minorité ; le pouvoir était aux mains des modérés ouvertement favorisés par notre ministre Malaret et leur assistance nous paraissait certaine. Nous comptions, au surplus, que le Roi leur rappellerait leur devoir s'ils roubliaient. Le parti à prendre était entre l'alliance de l'Autriche et celle de la Russie: la difficulté naissait
des rapports de ces deux nations entre elles ; ils continuaient, depuis 1848, à être plus ou moins tendus; un souvenir de haine vivait au cœur de la Hongrie et l'opposition des intérêts en Orient, qui avait poussé l'Autriche à l'ingratitude lors de la guerre de Crimée^ maintenait entre les deux gouvernements des méfiances réciproques. La Russie avait accueilli sans aucun empressement les ouvertures de Beust tendant à la revision du traité de Paris. Depuis elle s'était montrée inquiète des encouragements donnés en Gallicie aux Polonais; Beust avait dû s'en défendre et affirmer qu'il était attentif à n'accorder qu'une autonomie administrative, non la possibilité d'exercer une influence directe et séparée sur l'attitude politique de l'Empire : il ne fallait donc pas songer à s'allier à la fois avec la Russie et l'Autriche; l'intimité avec l'une impliquait au moins la froideur avec l'autre.
Un rapprochement avec l'Autriche m'inspirait une insurmontable aversion. Ayant vécu jeune en Italie j'avais gardé contre elle les sentiments qu'elle inspirait alors à tous les patriotes italiens. Je me rappelais sa trahison envers Napoléon P% l'impopularité qu'avait value à Louis-Philippe une entente avec elle; j'étais convaincu que nous n'avions à en attendre que duplicité et félonie ; elle n'avait pas la volonté sérieuse de prendre la revanche de Sadowa : le parti militaire souffrait de l'humiliation de cette défaite, mais en même temps il ressentait de la rancune contre Napoléon III qui l'avait
facilitée; dans les autres classes on était peu affligé d'une catastrophe à laquelle la nation devait ses libertés publiques. Les Hongrois s'en étaient réjouis puisque delà datait la reconnaissance de leurs justes droits; les Slaves mécontents et absorbés par leurs aspirations nationales étaient indifférents au prestige de l'Empire et les Allemands ne l'étaient pas à l'accomplissement des destinées germaniques; le despotisme avait été le seul lien de tant de nationalités juxtaposées plutôt que mêlées; ce lien brisé, la gerbe s'était défaite ; les uns tombaient du côté de l'Allemagne, les autres du côté du panslavisme ou de la Russie, et la situation de l'empire austro-hongrois me semblait peinte au vif par les paroles du grand Jean de Witt à Louis XIV sur l'empire germanique: « L'Empire n'est qu'un squelette dont les parties sont attachées, non avec des nerfs, mais avec du fil d'archal, qui n'ont point de mouvement naturel, de sorte qu'il n'y a pas de fondement à faire sur son amitié ou son secours. »
Je me sentais très attiré vers l'alliance russe et, malgré des liens très chers avec de nobles personnalités polonaises, subordonnant les penchants de mon cœur aux intérêts de ma patrie, j'avais refusé de m'associer aux manifestations en faveur de la dernière insurrection. Si j'avais eu le temps d'établir une politique étrangère, j'aurais essayé de nouer une alliance solide avec la Russie, en opérant un rapprochement entre elle et l'Angleterre. L'Empereur y était disposé,
à en juger par l'insistance avec laquelle il me recommanda la lecture d'une brochure anonyme, attribuée au fils de Jomini, sur la convenance d'une alliance franco-russe. En conséquence, j'exprimai l'avis d'aller droit à Pétersbourg et d'offrir la revision complète du traité de Paris : « Sans doute, dis-je, le Tsar est très attaché à son oncle de Prusse, mais il porte aussi, en considération de son fils, un vif intérêt aux Danois et nous pourrions nous prévaloir de ce sentiment pour contre-balancer l'autre. De plus, il est obsédé par la crainte de la révolution ; il Fa manifesté vivement pendant son récent passage à Stuttgart; l'arrêter lui paraît |le premier devoir d'un prince. Il voit que la liberté constitutionnelle n'est pas un mauvais moyen de tenir la révolution en échec, et il comprendrait que la défaite de Napoléon lïl serait une victoire de la révolution autant que de la Prusse. »
Sans contester en principe la valeur de l'alliance russe, Gramont ne crut pas qu'on pût l'obtenir actuellement. 11 y avait trop d'années que la Russie était éloignée de nous, et elle était unie à la Prusse à la fois par les liens de famille et les services rendus dans l'afîaire polonaise ; nous devions nous estimer heureux qu'elle s'en tînt à la neutralité. D'ailleurs le moindre mouvement de son côté nous aliénerait la Hongrie, sans l'assentiment de laquelle l'Autriche ne pouvait s'unir à nous. Or l'Autriche était très bien disposée et elle possédait une belle armée, toute prête, tandis que la Russie n'était pas en
mesure d'agir tant que ses chemins de fer ne seraient pas terminés. Ces affirmations de l'ancien ambassadeur à Vienne, de l'ami de Beust, nous frappèrent beaucoup. Néanmoins, je présentais encore quelques timides objections, lorsque l'Empereur se leva, marcha vers un bureau, ouvrit un tiroir, y prit les lettres de l'empereur d'Autriche et du roi d'Italie de septembre 1869 et nous en donna lecture. L'Empereur ne nous expliqua point ce qui avait motivé ces lettres : il les interprétait comme une promesse éventuelle de secours dans un cas tel que celui où nous nous trouvions, et il était absolument convaincu que deux souverains aussi loyaux que François-Joseph et Victor- Emmanuel tiendraient leurs promesses. Le rapport du général Lebrun et le plan de larchiduc Albert, qui étaient alors dans ses mains et dont il ne nous parla pas, contribuaient certainement à donner à son accent un ton de confiance communicative. A la vérité, ces lettres ne constituaient pas ce qu'on appelle proprement un traité, mais elles constataient cette identité de sentiments et d'intérêts d'où les traités sortent tout naturellement à l'heure propice. Cette sorte d'alliance morale permanente existe souvent sans texte formel; les traités se signent lorsque l'éventualité vaguement prévue d'une guerre se spécialise dans un fait imminent ; ils sont même la preuve que la guerre va commencer et c'est pourquoi on en diffère souvent la signature, quoiqu'on les admette en principe. En 1811,
Napoléon P'' et Alexandre ne voulurent pas conclure leurs traités d'alliance, le premier avec la Prusse et l'Autriche, le second avec l'Angleterre et la Suède, tant qu'ils eurent une espérance d'éviter la guerre; Alexandre ne douta plus des hostilités dès qu'il sut que Napoléon avait signé ses traités. En 1854, quoique parfaitement d'accord entre elles, et déjà engagées dans une communauté d'action depuis plusieurs mois, la France et l'Angleterre ne rédigèrent leur traité d'alliance offensive et défensive qu'au début de la guerre. L'entente entre Cavour et Napoléon III avait été conclue à Plombières en juillet 1858; le traité d'alliance offensive et défensive entre la France et l'Italie ne fut signé qu'en janvier 1859, à la veille des hostilités.
Le fait qu'aucun traité d'alliance en règle n'avait été conclu était la preuve que la guerre nous surprenait et n'avait pas été préméditée par nous. L'Empereur n'avait pas travaillé à l'achèvement de l'accord ébauché en 1869 parce que ses pensées étaient tout à fait pacifiques. Mais aussitôt qu'une agression imprévue la lui montra imminente, il ne douta pas un instant, et nous le crûmes avec lui, que l'Italie et l'Autriche convertiraient sans se faire prier les lettres de 1869 en un traité d'alliance offensive et défensive. Notre second point de départ fut donc que nous pouvions compter sur ces deux alliés.
Alors Gramont lut sa déclaration. Quelques corrections purement grammaticales furent faites à la première partie. Puis, nous fûmes tous d'accord à reconnaître que la dernière phrase était trop elliptique et trop étriquée et qu'il fallait la rendre plus vigoureuse. L'Empereur proposa cette formule : « écarter un projet qui dérangerait à notre détriment l'équilibre actuel des forces de l'Europe et mettrait en péril tous les intérêts et Thonneur de la France » . Cette phrase ne parut pas encore suffisante, je pris la plume et, attentif aux propositions et aux critiques de chacun, je cherchai, en quelque sorte sous la dictée commune, une forme meilleure. Ce travail, qui fut minutieux et très débattu, et auquel je pris la part principale, surtout dans la dernière phrase, nous amena à la rédaction définitive ^ Le texte arrêté fut relu deux fois de suite par moi, après quoi il fut mis aux voix nominativement et adopté à l'unanimité. 11 n'est pas vrai que Gramont ait apporté un texte violent que nous avons adouci : c'est nous qui avons donné plus de relief et plus d'accent au texte un peu pâle qu'il avait préparé. On ne doit donc pas dire de la déclaration du 6 juillet u la déclaration de Gramont » ; c'est
1. Voir aux Éclaircissements le texte du projet de Gramont et les corrections que lui fit subir le Conseil des ministres.
la déclaration de l'Empereur et du Cabinet autant que la sienne, et si le fait d'en avoir eu l'idée et d'eu avoir rédigé les parties principales en crée la paternité, c'est à moi qu'elle appartient. Je ne le dis pas pour enlever à Gramont le mérite exclusif d'un acte que je considère comme méritoire, mais parce que, en le lui attribuant, on peut y voir un ressentiment de Sadowa, arrière-pensée qu'on ne peut pas me supposer.
Pendant que je faisais ma seconde lecture, l'Empereur passa à Gramont, assis à ma droite, la note suivante : « Je crois utile d'envoyer en chiffres à Fleury ce simple télégramme : « Prévenez le prince Gortchacow que si la Prusse insiste pour l'avènement du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne, ce sera la guerre. » La lecture terminée, Gramont mit la note sous mes yeux. L'Empereur, auprès de qui j'étais assis, s'en aperçut. Il se pencha à mon oreille et me dit : (( L'empereur de Russie ne veut pas de guerre : il déterminera le retrait de la candidature ^ » Le mot de guerre n'était donc prononcé par l'Empereur que comme le préservatif le plus efficace de la paix.
Nous quittâmes Saint-Cloud à midi et demi.
i. Ce n'est pas la première fois que, par une déclaration de cette vigueur, l'Empereur avait empêché un projet dont l'exécution eût certainement amené la guerre. Lorsqu'il s agit de faire entrer le Danemark tout entier dans la Confédération germanique, une dépêche semblable, envoyée par Drouyn de Lliuys à Pétersbourg et à Copenhague, fit abandonner le projet.
Gramont, revenu au ministère des Affaires étrangères, dicta la déclaration à deux secrétaires. A deux heures, lorsque le Corps législatif s'ouvrit, il n'était pas encore prêt, et la séance fut suspendue jusqu'à son arrivée. J'entrai le premier: avant de m'asseoir à mon banc, je m'approchai de Cochery et lui dis : « Vous serez content de notre déclaration ; elle est pacifique quoique très nette ; relevez-la par quelques phrases fermes. » Il me répondit qu'il ne se croyait pas assez d'autorité, et il alla exprimer mon désir à Daru. Celui-ci arrêta avec lui une déclaration à lire après la nôtre. Mes collègues arrivèrent successivement et enfin Gramont parut. Il monta directement à la tribune, et lut sans y changer un mot le texte arrêté le matin : (( Je viens répondre à l'interpellation qui a été déposée hier par l'honorable M. Cochery. Il est vrai que le maréchal Prim a offert au prince Léopold de HohenzoUern la couronne d'Espagne et que ce dernier l'a acceptée. Mais le peuple espagnol ne s'est point encore prononcé, et nous ne connaissons point encore les détails vrais d'une négociation qui nous a été cachée. Aussi une discussion ne saurait-elle aboutir maintenant à aucun résultat pratique. Nous vous prions, Messieurs, de l'ajourner. Nous n'avons cessé de témoigner nos sympathies à la nation espagnole et d'éviter tout ce qui aurait pu avoir les apparences d'une immixtion quelconque dans les affaires intérieures d'une noble et grande nation en plein exercice de sa souve-
raineté. Nous ne sommes pas sortis, à l'égard des divers prétendants au trône, de la plus stricte neutralité, et nous n'avons jamais témoigné pour aucun d'eux, ni préférence, ni éloignement. Nous persistons dans cette conduite. Mais nous ne croyons pas que le respect des droits d'un peuple voisin nous oblige à souffrir qu'une puissance étrangère, en plaçant un de ses princes sur le trône de Charles-Quint, puisse déranger à notre détriment l'équilibre actuel des forces en Europe, et mettre en péril les intérêts et l'honneur de la France. [Vifs applaudissements.) Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, ne se réalisera pas. Pour l'empêcher, nous comptons à la fois sur la sagesse du peuple allemand et sur l'amitié du peuple espagnol. S'il en était autrement, forts de votre appui, Messieurs, et de celui de la nation, nous saurions remplir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse. » [Longs applaudissements . — Acclamations répétées.) Les acclamations accompagnèrent Gramont jusqu'à son banc^
Cette déclaration est irréprochable, et je la relis, après tant d'années, avec satisfaction. Sans doute elle est catégorique et renferme un ultimatum pour le cas où l'on n'en tiendrait paj
\. Thiers dit dans sa déposition: « M. Ollivier vint à moi;j animé avec tout le monde, il était, avec moi, un peu embarrassé, n était bien sûr que je blâmerais l'acte de folie qu'oi venait de commettre. » C'est absolument faux, je n'ai jamais eu auprès de Thiers l'attitude embarrassée qu'il me prête,] surtout après un acte qui, au lieu d'être un acte de folie,) me paraissait un acte suprême de raison.
DECLARATION MINISTERIELLE DU 6 JUILLET, iil
compte ^ C'était la condition même de son efficacité. Du reste, contenue, exempte des tournures à défi, elle ne ya pas au delà de la fermeté, et se garde de toutes récriminations. Elle se réduit strictement à l'affaire espagnole, sans allusion aux événements de 1866, au Luxembourg et aux nombreux froissements déjà subis. Pas un seul de ses mots ne vise à être désagréable personnellement au Roi ou à son ministre, et encore moins à leur peuple. Qu'on l'accuse, si on le veut, de maladresse (l'effet qu'elle va produire répondra à ce reproche); qu'on ne dise pas que c'est une provocation. S'y f Lit-il trouvé, ce qui n'est pas, quelque expression hautaine, comme elle n'eut été que la riposte à une provocation incontestable, elle restait un acte de légitime défense, la parade à une attaque et nullement une attaque; elle n'était pas le coup de canon qui commence le combat, c'était le coup du canon d'alarme qui appelle au secours. Cochery ne crut pas que les paroles qu'il avait préparées avec Daru fussent en situation; il s'approcha de Gramont et dit seulement : « Je ne vous interpellerai plus. » Si notre déclaration avait été pâle, les députés de la Gauche
1. Guizot, le 2 mars 1843, disait l'équivalent : (c Si la monarchie espagnole était renversée, si la souveraine qui règ^ne aujourd'hui en Espagne était dépouillée de son trône, si l'Espagne était livrée à une influence exclusive périlleuse pour nous, si on tentait de faire sortir le trône d'Espagne de la glorieuse famille qui y siège depuis Louis XIV, oh! alors, je conseillerais à mon roi et à mon pays d'y regarder et d'y aviser. »
eussent crié à la lâcheté ; elle était fîère, ils lui reprochèrent d'être belliqueuse. Garnier-Pagès, avec sa bonhomie affectée de maquignon, proclama (( que les princes peuvent se détester, peuvent désirer la guerre, mais que les peuples s'aiment et veulent la paix ». Ernest Picard réclama des pièces diplomatiques, a le premier devoir des députés, étant de veiller à ce que les destinées du pays ne soient jamais engagées sans le sentiment et le concours de ses représentants ». Raspail jeta quelques interjections probablement injurieuses, qui se perdirent dans le bruit. Glais-Bizoin s'écria : « C'est une déclaration de guerre ! — C'est la guerre déclarée, repi'it Crémieux. — Non ! » m'écriai-je avec force. Alors Crémieux se reprit : « Je sais bien que vous êtes dans l'incertitude, que vous ne voulez ni la paix, ni la guerre. » Donc ce n'était pas la guerre déclarée. Crémieux n'en conclut pas moins à la nécessité d'interrompre la discussion du budget, alors en cours, jusqu'à de plus amples explications. On aurait ouvert ainsi le débat que le gouvernement demandait d'ajourner. Emmanuel Arago, qui, tout récemment, avait approuvé les doléances de Kératry sur notre longanimité dans l'affaire du Saint- Gothard, soutint la demande de Crémieux : (( Le ministère avait été imprudent; en engageant la France malgré elle {3îa2s non ! non î) , malgré nous, il venait de nommer le roi d'Espagne, puis de déclarer la guerre. »
Chacune de ces assertions avait été inter-
rompue par de violentes et nombreuses protestations. « Nous voulons la dignité et la sécurité de la France » , avait dit Granier de Cassagnac. — a La franche déclaration du ministre des Affaires étrangères, avait ajouté avec bon sens Laroche- Joubert, est le meilleur moyen de conserver la paix ! » — « Vous vous faites le défenseur de la Prusse! » avait crié un membre de la Droite. Le président essayait de circonscrire le débat à savoir si la discussion du budget serait ou non ajournée. Notre déclaration étant défigurée, j'avais le devoir d'en rétablir la véritable signification. Je le fis ainsi : « Je demande à l'Assemblée de ne pas accepter la proposition de l'honorable M. Crémieux, et de reprendre la discussion du budget. [Très bien! très bien!) Demain, l'honorable M. Crémieux et les membres de cette assemblée reliront la déclaration lue à cette tribune, après avoir été délibérée en Conseil, et ils pourront mieux en peser les termes et en mesurer la portée; quand ils auront lu et pesé cette déclaration, que je ne puis pas discuter en ce moment, ils se convaincront qu'elle ne contient de provocation contre personne, qu'elle ne porte aucune atteinte aux droits légitimes du peuple espagnol, que nous considérons comme un peuple ami, surtout qu'elle ne révèle en aucune manière uae incertitude dans la pensée du gouvernement sur la question de savoir s'il veut la paix ou s'il appelle la guerre. Le gouvernement désire la paix !... (Très bien! très bien !)... Il la désire avec passion [Exclamations à
gauche)^ mais avec honneur! {Trh vives marques cï adhésion et d'approbation.) Je ne puis admettre qu'en exprimant, à haute voix, son sentiment sur une situation qui touche à la sécurité et au prestige de la France, le gouvernement compromette la paix du monde. Mon opinion est qu'il emploie le seul moyen qui reste de la consolider ; car chaque fois que la France se montre ferme sans exagération, dans la défense d'un droit légitime, elle est sûre d'obtenir l'appui moral et l'approbation de l'Europe. [Très bien! très bien ! — Applaudissements.) Je supplie donc les membres de cette Assemblée d'être bien persuadés qu'ils n'assistent pas aux préparatifs déguisés d'une action vers laquelle nous marchons par des sentiers couverts. Nous disons notre pensée entière : nous ne voulons pas la guerre ; nous ne poursuivons pas la guerre ; nous ne sommes préoccupés que de notre dignité. Si nous croyions un jour la guerre inévitable, nous ne l'engagerions qu'après avoir demandé et obtenu votre concours. {Très bien ! très bien !) Une discussion aura lieu alors et si vous n'adoptez pas notre opinion, comme nous vivons sous le régime parlementaire, il ne vous sera pas difficile d'exprimer la vôtre ; vous n'aurez qu'à nous renverser par un vote et à confier la conduite des affaires à ceux qui vous paraîtront en mesure de les mener selon vos idées î (Rameurs à gauche.) Soyez convaincus de l'absolue sincérité de notre langage; je l'affirme sur l'honneur, il n'y a aucune arrière-pensée dans
l'esprit d'aucun de nous, quand nous disons que nous désirons la paix. J'ajoute que nous l'espérons, à une condition, c'est qu'entre nous disparaissent tous les dissentiments de détail et de partis, et que la France et cette Assemblée se montrent unanimes dans leur volonté. » [Très bien! très bien ! — Vive approbation.)
Supposez assis sur les bancs de l'opposition de véritables patriotes, non des hommes de partis intraitables, des amis éclairés de la paix, non des ennemis systématiques du gouvernement, ils auraient suivi le conseil que j'avais donné à Cochery. Un de leurs orateurs se serait associé à mes explications et eût repoussé non moins fermement que nous la candidature prussienne ; il aurait relevé, souligné notre espérance d'un dénouement pacifique : ainsi eût été créée autour de nous une unanimité patriotique qui eût intimidé nos adversaires, accru notre force d'action et contribué efficacement à préserver les peuples des calamités de la guerre.
L'enthousiasme à la lecture de notre déclaration ne fut pas, dans la nation, moindre qu'il ne l'avait été à l'Assemblée. De toutes parts les témoignages en affluèrent vers l'Empereur ^ . Per-
i. Rapport de police du 7 juillet : « La Bourse d'hier a été fort mouvementée, et le soir, la partie du .boulevard qui touche au passage de l'Opéra présentait l'aspect le plus agité.
signy ne fut pas le seul de ses amis qui lui dit: « Recevez mes félicitations les plus ardentes ; la France entière vous suivra ; l'enthousiasme est
C'était une foule inquiète et livrée à tout le feu de la spéculation. Les offres et les demandes se succédaient, et tous les entretiens roulaient sur les éventualités prochaines, sur le langage tenu à la Chambre par le gouvernement. Ce langage, on a déjà eu hier à le constater, a l'approbation du pays, et répond exactement à ce qu'attendait l'opinion générale. — (( On a été frappé, dit un correspondant mêlé aux cercles orléanistes, du langage si ferme et si décidé de M. de Gramont. Le patriotisme n'est pas éteint à Paris comme on aurait pu le croire. Il est certain que si l'Empereur avait recours à la voie des armes pour contenir et réduire Tinfluence prussienne, il retrouverait incontestablement les ovations de 1859. » — On lit dans un autre rapport provenant de cercles républicains : « Je me trouvais hier dans une petite réunion de républicains; un de ceux-ci s'est écrié : « Décidément l'Empereur a tous les bonheurs; « après le triomphe inouï du plébiscite, voilà la question « prusso-espagnole qui met un nouvel atout dans son jeu; H ne vous y trompez pas, si cette question s'envenime et « amène la guerre entre la Prusse et la France, c'est l'Em- « pire irrévocablement consolidé. Ce sera une guerre qui « provoquera tous les enthousiasmes et rangera la France « entière autour de la dynastie napoléonienne; cette guerre a sera le dernier coup porté à la cause républicaine en « France. » — Enfin un troisième correspondant s'exprime ainsi qu'il suit : « ... C'est avec un véritable enthousiasme patriotique que l'on commentait dans les lieux publics chaque phrase, chaque mot de la déclaration... » — Rapport du 8 juillet : « Les orléanistes et les républicains de la Presse, écrit un correspondant, sont décidément opposés à la guerre qui n'aurait d'autre résultat que d'éterniser la domination des Bonaparte. C'est dans ce sens que parlent la plupart des ennemis de la dynastie, sauf quelques rédacteurs du Siècle qui inclinent à la guerre. — Le commerce et l'industrie ne voient pas sans inquiétude des éventualités qui paraissent menacer leur prospérité et empêcher ce retour à la confiance et à l'activité que l'on attendait après leplébis-
unanime. » Les généraux surtout étaient parmi les plus ardents à approuver. Le maréchal Vaillant se rend chez l'Empereur et lui dit : « Enfin, voilà levé le linceul de Sadowa qui nous étouffait depuis quatre ans. Jamais vous ne pourrez retrouver une plus belle occasion. Il faut en profiter, Sire, la nation vous suivra. — Croyezvous qu'ils reculeront? — Non, Sire; j'ai pour habitude de me supposer à la place des autres pour apprécier une situation. Eh bien! céderions-nous? Peu importe, d'ailleurs! Vous avez envoyé vos conditions, en garde maintenant! » Le maréchal ne semble pas avoir rencontré chez les souverains l'exaltation qui était en lui : (( Je trouve du chauvinisme autour de
cite, et alors que les tentatives d'insurrection semblaient devenir impossibles. — Parmi les ouvriers, le sentiment guerrier domine, les instincts belliqueux se réveillent. Toutefois les raisonneurs d'ateliers, ceux qui se posent en esprits forts et en utilitaires, les affiliés de l'Internationale, protestent contre toute lutte au dehors, et, adversaires déclarés des armées permanentes, ne cessent de faire ressortir les côtés désolants de la guerre, et d'en nier le but élevé et les nécessités supérieures. — Quoi qu'il en soit de ces tendances, on a continué de recueillir des renseignements qui, dans leur géiiéralité, confirment ceux de ces derniers jours. La déclaration si énergique et en même temps si mesurée, que M. de Gramont est venu lire à la tribune, a été accueillie avec un enthousiasme que n'ont pas refroidi les conséquences qu'elle peut entraîner. Hier, de tous côtés, on n'entendait dire que ceci: « Dans cette circonstance, l'attitude de la gauche a été ignoble. » — 11 paraît, du reste, que l'opposition comprend qu'elle a froissé le sentiment public, et que, pour atténuer le mauvais effet produit par cette attitude antifrançaise, elle fait répandre des bruits tendant à présenter cette affaire comme une comédie imaginée pour ^àter le pouls à l'opinion. »
l'Empereur, grande préoccupation chez l'Empereur, de l'abattement chez l'Impératrice K »
La presse fut, cette fois encore, le reflet fidèle de l'émotion publique. « Si ce dernier affront avait été toléré, s'écriait le Gaulois, il n'y aurait plus eu une femme au monde qui dùi accepté le bras d'un Français. Maintenant l'honneur est sauf! » Guéroult, partisan fervent des nationalités, ne marchandait pas son consentement dans l'Opinion nationale: (( Le ministère aura la France derrière lui ; M. de Bismarck passe toutes les bornes ; s'il veut conserver la paix, qu'il recule. Quant h nous, nous ne le pouvons plus. » Paul Dalloz, toujours si modéré, était aussi net dans le Moniteur universel : (( Jamais les torts de ce grave conflit ne pourront être imputés au gouvernement français. Quant à nous, bien convaincus qu'il a pour lui l'opinion publique, nous ne trouvons rien d'excessif dans la marche qu'il est décidé à suivre et que l'enthousiasme de la Chambre a ratifiée hier. » L'article approbatif du Figaro fut d'autant plus remarqué qu'à ce moment il était dans une hostilité presque personnelle contre l'Empereur. Le titre et la conclusion étaient : Tu n'iras pas plus loin, et il rappelait éloquemtnent que ce mot avait été dit à Charlemagne « par les paysans de Roncevaux quand il pensa à conquérir l'Espagne, à Charles-Quint par la noblesse française rangée autour de son roi, quand il