‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 4 sur 173 · GuiGGlARDliNI RiCORDI · texte numérisé non relu

GuiGGlARDliNI RiCORDI

2. (( Plus je retourne les faits anciens ou récents, plusj'y découvre les caprices des choses humaines, x (Tacite, Annales, III-XVII^.)

tribuns de justice, qui, par l'étude et la réflexion, redressent les jugements superficiels de l'empirisme contemporain: ce sont les historiens. Souvent ils cherchent un vaincu sous les décombres de la défaite et le relèvent ; souvent aussi, d'un revers de plume, ils abattent un victorieux de son piédestal et le rejettent dans la poussière. Chez les peuples déchirés par les discordes intestines , et pour qui les faits historiques deviennent des arguments d'actualité au service des passions aux prises, il faut à l'historien fidèle à sa mission une vigueur d'àme rare. Sa tâche se complique encore lorsque les sentiments qui ont déterminé les acteurs du drame sont répudiés par les générations auxquelles s'adresse le récit. Ainsi, depuis 1870, une véritable transfor-' mation sest opérée dans la manière de voir et de sentir du peuple français. Jusque-là il avait cru qu'il devait être le premier dans Thonneur; il considérait une défaite comme une défaillance à réparer sans retard. Aujourd'hui l'honneur lui paraît un vieux préjugé aristocratique n'ayant droit à aucune place dans une démocratie, et il a été si souvent humiHé qu'il en a pris Fhabitude et ne s'explique plus que d'autres n'aient pas accepté avec la même belle humeur notre première avanie. Il s'est persuadé qu'une chute sur le champ de bataille pouvait être réparée ailleurs que sur un autre champ de bataille, et qu'il trouverait un relèvement suffisant dans les Expositions Universelles où prendraient de plus en plus place les danses du ventre et les fontaines

lumineuses. Non seulement il n'a pas songé à reprendre par l'épée ses provinces perdues et à rétablir sa supériorité militaire, mais il s'est, en quelque sorte, complu à sceller sa spoliation. L'Autriche et l'Italie avaient donné à la Prusse leur garantie de la possession de la Lorraine et de l'Alsace; la République a prié la Russie d'y ajouter la sienne en inscrivant, au premier article de son traité d'alliance avec nous, le maintien du statu qiio territorial. Craignant même que le Tsar ne s'y méprît, le cri qu'on lui a fait le plus souvent entendre à Paris a été celui de Paix [pax] ce qui signiliait: Nous ne demandons pas à votre alliance de nous aider à reconquérir ce qu'on nous a pris, mais uniquement de nous assurer les tranquillités satisfaites de rabaissement.

Dès lors une nouvelle carrière a commencé pour la France et elle s'y est montrée la première comme dans toutes les directions où elle a porté son activité. Paris est devenue la capitale œcuménique du monde où l'on s'amuse. Autrefois Voltaire envoyait au Carnaval de Venise les souverains détrônés se consoler de leur chute; aujourd'hui les Souverains régnants viennent à Paris égayer leur règne. Me voilà donc obligé de raconter les émotions, les pensées, les actes de la génération de 1870 à une génération qui ne les comprendra plus, et qui sourira des enthousiasmes, des susceptibilités, des héroïsmes qui étaient alors les éléments constitutifs du caractère national. Aussi, j'aborde

ce récit sans aucune illusion. Quelque convaincantes que soient mes démonstrations, quelle que soit la force des documents irréfragables qui les appuieront, elles ne détruiront pas, si ce n'est auprès d'une petite élite, la légende de mensonge savamment machinée dont les partis ont infecté la créance publique.

En vain Bismarck a-t-il crié du fond de sa tombe : ^iAdswnqui fecl;\di guerre allait m'échapper, je l'ai ressaisie par un stratagème frauduleux. — Non, lui a-t-on répondu, tu te vantes ; ton stratagème n'a été qu'une peccadille, les vrais coupables de la guerre ce sont nos ministres; ces ministres, disent les gens de la Droite impérialiste, qui ont perdu l'Empire par le (^ fatal parlementarisme )^ ; ces ministres, disent les orléanistes, qui ont eu l'aveuglement de croire qu'un gouvernement libre pouvait se constituer en dehors de la dynastie d'Orléans; ces ministres, disent les républicains, qui ont voulu persuader au peuple qu'une démocratie pouvait vivre en dehors de la République ; n'importe comment, il faut qu'ils restent coupables. » On en a fait d'abord des coquins, puis on a consenti aies juger des imbéciles; puis on leur a concédé de n'être plus que des emballés, privés de sang-froid. S'ils démontrent qu'ils n'ont pas manqué de sang-froid, dans cette occasion, non plus que lors de l'affaire Victor Noir, du plébiscite et de tous les incidents de leur existence orageuse, on inventera une autre qualification car il faut qu'ils restent coupables.

J'ai donc été tenté plus d'une fois de m'arrêter. Je me suis souvent demandé si je ne ferais pas mieux de briser ma plume et de me livrer dans ma solitude aux graves méditations qui conviennent à mon âge. Cependant une force invincible me contraint à continuer. Pourquoi donc? Est-ce pour assurer à mon nom quelque gloire après moi? Je me suis toute ma vie beaucoup préoccupé du devoir et fort peu de ce qu'on appelle la gloire ; je m'en soucierai encore moins dans quelques jours, lorsque je reposerai entre quatre planches couvertes de terre et encore beaucoup moins si, comme je l'espère, ce qu'il y a de meilleur en moi revit ailleurs. J'écris par dilettantisme, parce qu'il y a un plaisir délicieux à rendre témoignage à la vérité d'une manière désintéressée et parce que la beauté qui est en elle récompense de l'effort qu'on fait pour la montrer. Et puis, Tavoueraije? au fond de ma désespérance reste vivant un indestructible espoir; je n'oublie pas ces vers superbes de Ronsard:

Le Gaulois semble au saule verdissant ; Plus on le coupe et plus il est naissant Et rejetonne en branches davantage, Prenant vigueur de son propre dommage.

Je me rappelle le portrait génial de Tocqueville de cette France « faisant toujours plus mal ou mieux qu'on ne s'y attendait ; tantôt au-dessous du niveau commun de l'humanité, tantôt fort au-dessus . » Je me redis la parole de Michelet :

« La personnalité française est bien forte ; plus elle est pliée, plus vivement elle remonte, c'est comme un ressort d'acier. » Et je pense qu'il est impossible que la France se résigne à rester à jamais une puissance de second ordre, gardée à vue sur tous les rivages où elle descend, bafouée par un victorieux d'occasion ; impossible qu'elle ne se souvienne pas qu'elle a été la France de saint Louis, de Jeanne d'Arc, d'Henri IV, de Richelieu, de Louis XIY, du Comité de Salut public et de Napoléon ; qu'elle ne rejetonne pas comme le saule verdissant en branches vigoureuses ; qu'après avoir été audessous du niveau de l'humanité elle ne se relève pas au-dessus et que plus elle a été pliée, plus vivement elle ne remonte. Non mortua est sed dormit. Elle attend et lorsque, réveillée par le grand homme dont elle rêve, elle se lèvera de sa couche de petitesse, elle étonnera encore le monde et lui rendra la joie dont il est privé depuis qu'elle ne le conduit plus. Alors quelque historien curieux retrouvera peut-être au fond d'une bibliothèque le dernier exemplaire de cet ouvrage qui ne sera pas mangé par les vers ou dont les feuillets ne tomberont pas en poussière. Il dira : Vraiment î c'est donc ainsi que les choses se sont passées? Et il les racontera à des lecteurs qui l'écouteront. C'est à toi, justicier inconnu de l'avenir, que je dédie ce récit.

Pendant toute la durée de cette histoire, je n'ai pas eu la facilité d'une narration tout unie et bien

coulante. Comme ce Néhémias réédifîant le temple avec une épée d'une main et de l'autre une truelle, j'ai dû, à tout instant, batailler contre l'erreur en exposant la vérité. Plus que jamais je vais être condamné à ce double labeur, car je ne vais plus trouver un fait qui n'ait été faussé, que je ne sois obligé de dégager des travestissements qui le défigurent ou des impostures qui l'obscurcissent.

Page 1