Lyons à Granville, 8 juillet
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dans cette question sa cause de celle du maréchal Prim. Si, comme nous l'espérons, les Cabinets usent eux-mêmes de leur influence pour éclairer le maréchal Serrano sur les périls de la combinaison dont le maréchal Prim est le véritable auteur, nous avons la confiance que cette dangereuse intrigue échouera. » (7 juillet.) Enfin il revenait encore une fois à la charge le lendemain 8 : (( Il y a une nécessité pressante à ce que les puissances qui sont en mesure de faire entendre au roi Guillaume les conseils de la modération et de la sagesse interviennent sans retard avant que le vrai caractère de cette affaire n'ait été dénaturé par des susceptibilités nationales. Ni la dignité du peuple espagnol, ni celle du peuple allemand ne sont ici en cause ; mais si la discussion se prolonge pendant quelques jours seulement, les passions populaires ne manqueront pas de l'envenimer en ressuscitant ces rivalités de pays à pays qui seront une difficulté de plus pour le gouvernement attaché au maintien de la paix. »
Il s'adressa même aux États du Sud afin de bien marquer qu'il n'avait aucune mauvaise arrière-pensée contre l'Allemagne . 11 télégraphiait à Saint- Vallier ^ : « Je ne doute pas que les cours allemandes n'emploient auprès du roi Guillaume tous leurs moyens de persuasion pour le détourner de soutenir la candidature du prince de Hohenzollern,et j'ai la confiance que leursefforts,
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appuyés par le bon sens patriotique de la nation allemande, ne demeureront pas sans influence sur la conduite de la Prusse dans cette affaire. »
Où trouve-t-on, dans ces instructions d'un ton si noblement pacifique et conciliant, la moindre impatience colérique, le moindre désir d'humilier le roi de Prusse ou de chercher un conflit avec lui ? La netteté n'y devient jamais de la rudesse et le désir d'en finir ne dégénère pas en sommation impertinente. Il n'y a « ni contradiction ni hésitation », comme le disent les rhéteurs, qui ignorent la souplesse d'esprit qu'exigent les fluctuations des affaires. Sans doute, tantôt il parle de conseil, tantôt d'ordre, tantôt de renonciation spontanée, tantôt de renonciation ordonnée, mais le fond de la pensée ne varie pas un instant, c'est toujours la même : obtenir sans guerre la disparition de la candidature.
Enfin, Gramont le furibond, le provocateur, désirait tellement, ainsi que nous tous, éviter la guerre, qu'il eut l'idée de télégraphier à Benedetti d'aller voir le prince de Hohenzollern, afin de l'engager à se retirer pour éviter tous les maux que sa candidature rendait inévitables (8 juillet, une heure du matin). L'Empereur, dont la sensibilité avait été blessée au vif par les procédés félons d'une famille aussi affectueusement favorisée par lui, ne permit pas cette démarche. Il avait trouvé tout naturel, comme l'avait demandé Gramont à Lyons et à Metternich, que des neutres, de leur propre initiative,
essayassent d'obtenir du prince sa retraite, et il avait lui-même envoyé Bartholdi pour le suggérer à Serrano ; il s'opposa à ce qu'on demandât directement aux Hohenzollern quoi que ce fût en son nom. Dès que la dépêche à Benedetti eut été placée sous ses yeux, il écrivit à Gramont : (( Mon cher duc, j'ai reçu vos dépêches. Je ne crois ni utile ni digne de ma part d'écrire au roi de Prusse ni aux princes de Hohenzollern. Même je trouve que vous ne deviez pas dire à Benedetti d'aller trouver le prince. C'est à la Prusse, et à elle seule, que nous avons affaire. [1 n'est pas de notre dignité d'aller implorer une rétractation du prince. Je vous prie donc de donner à Benedetti contre-ordre à ce sujet. Il ne faut pas que Benedetti croie que la guerre ne serait pas dans le sentiment national. «Gramont télégraphia aussitôt à Benedetti (9 juillet) : « Il ne faut pas voir le prince Hohenzollern ; l'Empereur ne veut faire aucune démarche auprès de lui. »
Sur ces entrefaites, Olozaga vint spontanément proposer de tenter lui-même auprès des Hohenzollern l'effort que l'Empereur considérait comme interdit à sa dignité, mais qu'il eût été enchanté de voir tenter par d'autres. Olozaga, froissé qu'une négociation aussi capitale eût été suivie sans qu'il y eût été mêlé, ne se résignait pas à ce qu'on réglât les destinées de son pays à son insu ; il avait le désir de prouver qu'il n'était pas aussi facile qu'on le croyait de se passer de son concours et il brûlait de rendre à
Prim ce qu'il en avait reçu. De plus, la France et l'Empereur lui inspiraient une sincère sympathie et il eût été heureux de leur épargner les hasards d'une terrible guerre. Tout en ruminant, il en vint à croire qu'il pourrait, par l'intermédiaire de Strat, agent de Roumanie, homme actif, avisé, intelligent, en crédit auprès de la famille HohenzoUern, amener Léopold à cette renonciation, que toute la diplomatie européenne allait poursuivre probablement en vain, tl le manda d'urgence dans la nuit. Strat le trouva à quatre heures du matin se promenant dans une agitation extrême. « Si la candidature HohenzoUern, lui dit-il, est un prétexte de guerre préparé par Bismarck et souhaité par l'Empereur, il n'y a rien à faire ; si, comme c'est possible, elle est surtout un acte d'ambition de la famille HohenzoUern, peut-être pourrait-on obtenir qu'elle n'y persistât point. Vous avez des relations étroites avec cette famille ; consentiriez-vous à vous charger d'une démarche auprès d'elle afin d'obtenir la renonciation qui sauverait tout ^ ? » Strat demanda à réfléchir : il n'avait pas le temps de s'adresser à son gouvernement, et il craignait d'en gêner les desseins. — - « Enfin, dit Olozaga, vous n'acceptez pas, mais vous ne refusez pas non plus. Je vais aller en causer avec l'Empereur. » Il était, en effet, trop avisé pour se risquer à la légère. Il alla donc demander à l'Empereur s'il voulait ou
1. Tous ces détails et ceux qui vont suivie m'ont été don nés par Strat et par Olozaga.
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s'il ne voulait pas la guerre : l'affaire Hohenzollern n'était-elle qu'une occasion de rétablir l'équilibre détruit en 1866 et ne le contrarierait-il point par une intervention inopportune? Sa Majesté désirait-elle la paix, il croyait pouvoir l'assurer en écartant la candidature. — Et il lui expliqua comment. L'Empereur répondit sans hésiter qu'il désirait la paix : il n'avait aucun intérêt à la guerre, et n'en cherchait pas le prétexte ; sa seule préoccupation était qu'aucune atteinte ne fût portée à l'intérêt de la France; cette satisfaction assurée, il ne demanderait pas davantage; quoique ne croyant pas au succès de la démarche de Strat, il serait content qu'elle fût faite, pourvu que son nom ne s'y trouvât pas mêlé.
Olozaga rappela aussitôt Strat, et lui rapporta cette conversation. Comme néanmoins celui-ci hésitait encore, il lui proposa de le conduire chez l'Empereur. Strat y consentit, à la condition que personne ne serait mis dans la confidence de cette entrevue, dont la connaissance •divulguée rendrait impossible le succès de la mission qu'on voulait lui confier. 11 fut reçu mystérieusement à Saint-Cloud, à deux heures •du matin. L'Empereur lui dit combien il désirait qu'il consentît à se charger de la démarche dont Olozaga l'avait entretenu, et renouvela l'expression de ses sentiments pacifiques de manière que Strat ne douta plus de leur sincérité. Alors Strat dit : « Sire, mon intervention ne sera efficace que si j'ai à offrir quelque
chose en retour du sacrifice que je demanderai. Or, il y a ici un groupe de Roumains que M. de Gramont reçoit et qui conspirent contre le prince Charles. Le duc lui-même s'est exprimé très rudement sur le prince qu'il accuse d'être complice de la candidature de son frère et il menace de travailler à son renversement afin de donner satisfaction à l'opinion, qui a maintes fois reproché à l'Empereur d'avoir mis un Hohenzollern sur le Danube. De plus, l'Autriche est mal disposée ; il faut que Votre Majesté m'autorise à rassurer le prince Antoine contre cette triple menace et à lui promettre, sans crainte d'être désavoué, que son fils, loin d'avoir à redouter le mauvais vouloir du gouvernement français, peut à l'occasion compter sur son appui. » L'Empereur prit les engagements que demandait Strat. Alors celui-ci accepta la mission en exigeant que ni Gramont ni personne n'en fût instruit. L'Empereur lui promit le secret et sa plus large bienveillance s'il réussissait, et, en remerciant de nouveau Olozaga de son initiative, il lui dit : « C'est la dernière flèche que nous avons à notre arc ; je serais bien étonné qu'elle portât, mais cela me rendrait bien heureux. » Strat se dirigea aussitôt vers Dusseldorff, pour s'y informer du lieu où se trouvaient les princes de Hohenzollern.
Se procurer la renonciation de Léopold ne parut pas suffisant à Olozaga. Il voulut, afin de l'écarter encore plus définitivement, lui substituer une autre candidature : il s'adressa de
nouveau à l'irréductible prince Fernand et lui télégraphia le 8 juillet : a Si, pour éviter la guerre qui est imminente, le candidat prussien se retire, les puissances qui agiront dans ce sens favoriseront la candidature portugaise. Saldanha rendra un grand service à l'Europe s'il peut écarter les obstacles qui s'y rencontrent. L'Empereur m'a parlé de lui avec grand intérêt et afîection. »
Ainsi quatre actions pacifiques, celle auprès de Serrano à Madrid, celle auprès du roi Guillaume à Ems, celle auprès des princes Hohenzollern à Sigmaringen et celle des Cabinets amis, vont se mêler, se croiser, se seconder, quoique s'ignorant réciproquement, toutes le& quatre tendant au même but : la sauvegarde de la paix par le retrait de la candidature ; toutes les quatre conçues, encouragées ou conduites par lEmpereur ou ses ministres, ces soi-disant provocateurs à l'affût d'un prétexte de guerre l
L'opinion publique n'avait pas le même calme que nous et ne se montrait guère disposée à seconder notre effort pacifique en lui accordant le temps et le silence. Ceux mêmes qui nous, reprochaient d'avoir répondu à l'interpellation Cochery nous pressaient d'interruptions nouvelles et s'indignaient que nous ne leur répondissions pas. A la Chambre, dès le 7, Ernest
Picard réclamait la communication des renseignements que nous avions dû recevoir. Segris, étant alors seul au banc des ministres, répondit « que nous n'avions reçu aucune communication, et donna l'assurance que tout document qui ne serait pas de nature à compromettre le dénouement pacifique désiré par tous, serait communiqué au Corps législatif». J'entrais dans la salle des séances lorsque Jules Favre, prenant la parole, demanda que la reprise de la discussion fût fixée au lendemain ou au surlendemain. Je priai simplement la Chambre d'ajourner le débat. — « Indéfiniment ? s'écria Jules Favre, afin qu'on puisse faire des tripotages de Bourse? )> Je ne me sentis guère atteint par ce vilain propos, moi qui ne possédais pas une seule valeur de Bourse ; cependant je ne pouvais le tolérer. Je marchai, selon ma méthode, droit à l'insulteur. « A qui M. Jules Favre adresse-t-il les paroles qu'il vient de prononcer? » Mon regard et mon geste menaçants disaient : Est-ce à ceux qui siègent sur les bancs ministériels ? Alors, selon son habitude, il battit en retraite dans une généralité inofi^ensive : a A tous ceux qui spéculent », répondit-il. Je continuai : « Quand le gouvernement estimera qu'il est en mesure de fournir à la Chambre d'utiles renseignements, il provoquera lui-même une discussion ; il ne laissera à personne le privilège de demander la fixation d'un jour à cet effet. (Interruptions à gauche.) Assurément, s'il est un reproche qui ne puisse pas atteindre le
gouvernement actuel, c'est de dissimuler quoi que ce soit à cette Chambre, puisqu'il a suffi de l'interpellation d'un de ses membres pour qu'il se soit expliqué sur un événement qui, pour lui, n'avait pas plus de quelques jours de date. [Très bien! très bienl). La Chambre et le pays peuvent être convaincus que nous saurons, dans cette circonstance, allier, comme toujours, la fermeté avec la modération, que nous n'oublierons ni ce que veut la Chambre, ni ce que veut le pays, mais nous refusons de nous engager avant l'heure dans des discussions téméraires et inconsidérées. » [Très bienl très bien!)
Le lendemain (8 juillet), l'escarmouche eut lieu au Sénat. L'ancien ambassadeur Brenier félicita d'abord le ministère d'avoir répudié « cette politique qui, depuis quatre ans, affligeait le patriotisme de la France et pouvait compromettre ses plus grands intérêts, d'avoir déchiré cet acte diplomatique du 16 septembre 1866 qui pesait d'un poids funeste sur les résolutions du gouvernement, d'avoir repris le véritable drapeau politique : Il pourra le conduire où il voudra, la France est derrière lui. » Il demanda ensuite des explications sur les assurances données au Corps législatif que si la guerre nous paraissait un jour inévitable, nous ne l'engagerions qu'après avoir demandé et obtenu son concours: « le Cabinet entendait-il restreindre, au point de le rendre illusoire, le droit, réservé au souverain par l'article 14 de la Constitution, de déclarer la guerre? » Un autre sénateur, Hubert
Delisle, déposa une interpellation sur l'offre même de la couronne au prince de Hohenzollern. Comme la veille à la Chambre, je demandai le renvoi des interpellations : « Le gouvernement verrait les plus grands inconvénients à ce que le sujet fût abordé aujourd'hui, car, devant le Sénat comme devant le Corps législatif, il affirme que sa volonté, son espérance, son désir, c'est, en défendant avec énergie une prétention légitime et nationale, de ne rien négliger cependant pour sauvegarder le bien le plus précieux et le plus cher, la paix du monde. » — (( Il est difficile, nous disaient les rapports de police du 9, de peindre l'animation qu'entretient à Paris l'attente des nouvelles décisives. La journée se passe à demander des nouvelles; chaque soir nos boulevards présentent l'aspect le plus agité. Les spéculateurs et les journalistes s'entassent aux abords du passage de l'Opéra pour suivre les fluctuations de la Bourse, ou s'y mêlent pour recueillir ou répandre des bruits plus ou moins hasardés. Les kiosques où se vendent les journaux sont assiégés. » Cette agitation était fomentée par la fièvre de spéculation qu'allumaient les alternatives de crainte et d'espérance inévitables dans toute négociation épineuse, dont on n'a pas pu cacher l'existence. Depuis que la fréquence des emprunts publics et la multiplication des entreprises collectives à capital divisé ont donné à presque tout le monde un intérêt aux mouvements de la Bourse, la fureur déréglée de l'agiotage a été,
dans les moments graves, un des tourments de l'homme d'État, a Faites -moi savoir, écrivait Palmerston à son agent à Paris, Bulwer (22 septembre 1840), faites-moi savoir, je vous prie, le prochain jour de règlement à la Bourse de Paris. Je prévois que ce sera un moment critique. »
L'organe du parti de la guerre donnait une voix, dont la violence dépassait tout ce qui est permis, aux tumultes inarticulés des députés de la Droite : «... La Prusse... est entre la menace et la honte. Qu'elle choisisse. C'est en vain qu'elle essaierait de se dérober sous des explications plus ou moins plausibles, elle est enfermée dans un dilemme brutal et infranchissable. — Ou elle se battra, ou elle cédera. Et qu'on ne vienne pas articuler plus haut les mots de congrès, de conférences... Le temps des congrès et des conférences est fini... L'épée est tirée, sa lame luit au soleil, et ce serait triste de la remettre au fourreau pour discuter à l'amiable des questions que la force seule peut et doit résoudre ^.. » Girardin écrivait dans la Liberté : <( 1866 a détruit à notre préjudice l'équilibre qui existait à cette époque; 1870 peut le rétablir et le rétablira certainement, si nous n'avons pas l'humilité d'élever une habile reculade à lai hauteur d'une satisfaction suffisante. La Prusse est une nation de proie, traitons-la en nation de proie. Si nous lui laissons reprendre impunément son vol parce que, pour éviter la balle du