‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 6 sur 173 · Muniz, t. II, p. dI · texte numérisé non relu

Muniz, t. II, p. dI

LE GUET-APENS HOHENZOLLERN. Il

d'un plan fortement mûri, les hommes de petite résolution s'effarent, s'arrêtent et improvisent un plan nouveau insuffisamment préparé, qui augmente le désarroi ; les hommes d'audace ne se déconcertent pas, persistent et matent, par la vigueur de leur action, le méchant caprice de la fortune. Ainsi fit Prim, digne ce jour-là de Bismarck. Il se ressaisit, ramasse les morceaux déchirés de son gant, et précipite ses démarches. Il n'y a plus moyen de différer la communication à l'ambassadeur de France : il ne l'évite plus. Cette première démarche était la moins commode. Le confiant Mercier n'avait pas entendu la rumeur de la ville. Il vint le samedi 2 juillet dans la soirée saluer Prim. Il le trouva dans son salon, l'attitude gênée contre son ordinaire. Au bout de quelques instants de conversation embarrassée, le maréchal dit : « Venez, j'ai besoin de causer avec vous. » Et il l'emmena dans son cabinet. « J'ai, lui dit-il, à vous parler d'une chose qui ne sera^pas agréable à F Empereur, je le crains, et il faut que vous m'' aidiez à éviter quil ne la prenne en trop mauvaise part. Vous connaissez notre situation, nous ne pouvons pas prolonger indéfiniment l'intérimité, ni même nous présenter devant les Cortès sans avoir une solution à leur proposer. Vous savez tout ce que j'ai fait pour écarter celles qui n'auraient pas convenu à l'Empereur. Je n'aurais eu qu'à lâcher un peu la main pour que Montpensierfûtélu; je n'ai cédé à aucune des avances qui m'ont été faites pour m'attirer du côté de

la République. Ce que j'aurais surtout désiré, c'était une combinaison portugaise ou italienne. Dernièrement encore je suis revenu à la charge à Lisbonne et à Florence, mais tout a été inutile. Cependant, il nous faut un roi, et voilà qu'au moment de notre plus grand embarras, on nous en propose un qui a toutes les conditions Léopold de Hohenzollern : catholique, de race royale, trente-cinq ans, pour épouse une princesse portugaise, et deux fils, ce qui préviendra nécessairement beaucoup les esprits en sa faveur ; d'ailleurs très bien de sa personne et militaire. Vous comprenez que je ne peux pas laisser échapper cette seule chance de sauver la révolution, surtout dans de pareilles conditions. Comment croyez-vous que l'Empereur prendra la chose? — 11 n'y a pas, répondit Mercier, deux manières de la prendre. Mais d'abord laissez-moi bien vous rappeler que je ne saurais accepter la conversation sur ce chapitre comme ambassadeur, car n'ayant d'autre instruction que l'abstention, je n'ai aucun droit pour engager la pensée de l'Empereur ; mais si vous me permettez de vous donner mon sentiment personnel, je n'hésiterai pas à vous dire que vous ne pourriez prendre un parti plus grave et pouvant entraîner de plus fâcheuses conséquences . En France, l'élection d'un prince de Prusse au trône d'Espagne, dans les dispositions où sont aujourd'hui les esprits à l'égard de la Prusse, ne peut manquer de produire un effet extraordinaire. Le sentiment national y verra une véri-

table provocation, soyez-en persuadé, et comprenez qu'un Napoléon ne peut laisser le sentiment national en souffrance. — 11 est possible, répondit Prim, que ce soit là la première impression, mais on en reviendra vite par la réflexion. Qu'ayez-vous à craindre ? Que signifie aujourd'hui une alliance dynastique? Qu'est-ce que pourra faire chez nous un prince étranger qui devra commencer par jurer la constitution la plus libérale de l'Europe, et avec un peuple aussi fier et aussi indépendant que le nôtre ? Même dans le temps de la monarchie pure, vous avez vu que Louis XIV et son petit-fils avaient été sur le point de se faire la guerre. — Tout cela est bel et bon, reprit Mercier, mais il n'en est pas moins vrai que, dans le cas d'une guerre européenne, nous n'aurions aucune sécurité pour notre frontière des Pyrénées si un prince prussien, occupait le trône d'Espagne, et qu'il nous faudrait une armée pour la garder. Les alliances dynastiques peuvent, j'en conviens, avoir perdu quelque chose de leur signification ; cependant vous avez vu que jamais elles n'ont été considérées par les gouvernements avec indifférence. Lors des mariages espagnols, l'Angleterre, aussi bien que nous, a prononcé ses exclusions; en Belgique de même; en Grèce on a interdit au choix des Grecs un prince appartenant aux familles des puissances protectrices. Ces exclusions n'ont rien de blessant parce qu'elles s'adressent à des rivaux dont la prépondérance pourrait devenir menaçante.

D'ailleurs, cette première impression, dont vous semblez faire bon marché, est de celles qu'un gouvernement national voudra partager toujours, car c'est du cœur du pays qu'elle s'échappera ! — Mon Dieu ! s'écria Prim, les conséquences à l'égard de la France, je les accepterais encore, mais c'est l'Empereur qu'il me serait extrêmement pénible de contrarier. — Vous imaginez-vous donc, reprit Mercier, que, dans une pareille question, il soit possible de séparer l'Empereur et la France? — Mais alors que faire? dit Prim. Prenez VAlmanach de Gotha et tâchez d'y trouver un prince dont nous puissions nous accommoder. Pour moi je n'en vois pas d'autre. [1 faut cependant que vous ayez pitié de cette pauvre Espagne, que vous lui permettiez de se constituer par les seuls moyens dont elle peut disposer. Ma consolation, c'est que ce n'est pas moi qui ai inventé cette combinaison ; je ne l'ai pas même cherchée, on est venu me la mettre dans la main. Dans l'état où nous sommes, je ne veux pas la repousser. Un moment j'ai cru qu'elle avait avorté comme les autres. Les choses s'étaient passées exactement comme je les ai racontées aux Cortès ; mais voilà qu'on me la rapporte toute faite. — Oh! dit Mercier, je me suis aperçu depuis assez longtemps que M. de Bismarck cherchait à se glisser dans vos affaires, et vous avouerez que, s'il ne croyait pas avoir beaucoup à y gagner, il ne se hasarderait pas à jouer si gros jeu. — Vous vous trompez, les ouvertures sont parties d'ici. Je n'ai jamais

parlé de politique ni avec M. Bernliardi ni avec M. de Canitz. — Et cette escadre prussienne dont on vous a annoncé l'arrivée? demanda Mercier. — Je n'en ai rien entendu dire, mais, encore une fois, si nous laissons échapper cette occasion^ nous sommes forcément rejetés sur Montpensier, ou sur la République, qui viendra grand train, et je vous avouerai que je la déteste comme l'enfer. — Eh bien, plutôt Montpensier î s'écria Mercier. — Comment I dit Prim, feignant la surprise, vous croyez que l'Empereur aimerait mieux Montpensier qu'un Hohenzollern? — Il ne me l'a pas dit, répondit Mercier, mais je n'en doute pas. L'Empereur est Français avant tout. »

Cette réplique parut faire impression. Mercier l'accentua par les expressions les plus fortes, espérant frapper l'esprit de Prim : « Mexique et Hohenzollern, lui dit-il, votre nom sera associé à deux cruelles blessures faites à la France. » Avant de se séparer, Mercier dit encore : « Je vous ai parlé à cœur ouvert, mais uniquement en mon nom personnel. Maintenant, si vous voulez connaître la pensée de l'Empereur, attendez que je lui aie fait connaître notre entretien, et avant huit jours je pourrai recevoir ses ordres. » Prim répondit : « J ai hésité si j'informerais l'Empereur par votre canal ou par celui d'Olozaga. Je me suis d'abord adressé à vous parce que je connais vos sentiments et que je sais que vous éviterez tout ce qui pourrait envenimer les choses ; mais je vais aussi

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écrire à Olozaga, pour qu'il puisse entretenir l'Empereur, La commission, je le crains, ne lui sera pas arjréable ; qmui à moi, je vous avouerai qu'il m'est bien cruel de recevoir ce coup de poignard, après avoir consacré tant de soin à mettre les rapports entre les deux pays à l'abri de toute mésintelligence. »

Mercier, dans cet entretien, avait été admirable de fermeté, de clairvoyance, de patriotisme, et s'était montré un digne ambassadeur de la grande France. Cependant, il n'avait pu répondre à toutes les assertions de Prim et redresser certaines de ses affirmations mensongères. Il n'est pas vrai que Prim n'eût eu qu'à lâcher la main pour que Montpensier fût élu ; il ne Tavait pas fait parce que, en se ralliant à la candidature de Montpensier, il eût compromis sa popularité sans assurer la réussite du candidat; ses amis Muniz et Zorrilla, dont le témoignage pourrait être corroboré par des milliers d'autres, l'ont établie Zorrilla, en particulier, a constaté que ni Prim ni ses amis n'ont fait quoi que ce soit pour faire échouer Montpensier et qu'il s'est perdu par sa faute, par son manque de tact, son impatience et le choix maladroit de ses auxiliaires. Prim ne s'était pas non plus « gardé de la République dans le désir de complaire à Napoléon lll » : il ne voulut pas de la République parce que, selon ses propres expressions, « il la détestait comme l'enfer » et ne croyait pas pou-

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