‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 69 sur 173 · Sybel, t. VII, p · texte numérisé non relu

Sybel, t. VII, p

sentiment du Roi et il était à peu près certain qu'il ne l'aurait pas.

En effet, en recevant dans cette journée du 12 le message du colonel Strantz, le Roi en avait ressenti un véritable soulagement : « Gela m'ôte une pierre du cœur, écrivait-il à la reine, mais tais-le vis-à-vis de tout le monde, afin que lu nouvelle ne vienne pas d'abord de nous, et moi aussi je n'en dis rien à Renedetti, jusqu'à ce que nous ayons demain, par Strantz, la lettre entre les mains. Il est maintenant d'autant plus important que tu accentues aujourd'hui encore à dessein que je laisse tout aux Hohenzollern en ce qui touche la décision à prendre comme je l'ai fait pour l'acceptation. » Gramont d'autre part avait;, dès le début de ses négociations avec Lyons, promis qu'à défaut d'une renonciation ordonnée ou conseillée par le Roi, nous nous contenterions d'une renonciation spontanée de Léopold, pourvu que le Roi y participât d'une manière quelconque : cette participation n'étant plus douteuse, Renedetti a eu raison de dire que, si le 12 rien n'était conclu encore définitivement, la solution était un fait moralement certain, qu'elle avait à ce moment l'agrément des deux parties, et qu'il ne restait plus qu'à recevoir la déclaration du Roi.

Tout épanoui de n'avoir plus cette « pierre au cœur », le Roi avait accepté à souper avec le prince Albrecht et quelques amis dans le jardin du Casino. Au moment même où il s'y rendait, Abeken arrivait avec le télégramme commina-

toire de Bismarck. Le Roi s'approcha d'un bec de gaz et le lut. Son visage s'anima; il s'écria : (( C'est la dépêche la plus importante que j'aie jamais reçue. Dites à mon frère que je n'aurai probablement pas le temps de venir parce qu'il faut que je travaille avec Abeken et qu'il soit entendu que, si j'arrive plus tard, personne ne se lèvera. » Le souper était commencé depuis longtemps lorsque le Roi arriva tout seul, il fit signe qu'on ne se levât point et s'assit à la place qu'on lui avait réservée entre deux dames. Chappuis, qui remplaçait le maréchal de Cour, lui ayant demandé s'il devait lui verser du Champagne, le Roi lui répondit : « Donnez-moi de l'eau de Seltz, il faut que je conserve mes idées claires K » La nuit du Roi fut sans sommeil, comme celle de son Chancelier. L'ultimatum de Bismarck allait-il le rejeter en arrière et l'amener à rétracter les bonnes assurances données à Benedetti?

Les réflexions de l'insomnie ne lui furent pas favorables : Bismarck ne disposait de son roi que dans certaines limites et à condition de ne pas heurter les idées irréductibles qu'il avait adoptées comme règles de conduite. Une de ces règles était de ne jamais prendre l'initiative d'une grande guerre et Bismarck ne l'y avait entraîné

1. Chappuis se trompe lorsqu'il place ce faitaulS au soir, cela résulte de son récit même. Il dit en effet que le lendemain 14, le Hoi rencontra Benedetti sur la promenade et eut avec lui l'entretien sur la demande de garantie. Or cet entretien a eu lieu le 13 au matin; dès lors la scène du télégramme ne peut s'être passée que le 12 au soir.

deux fois qu'en le persuadant qu'il était provoqué : or, dans le cas présent, la provocation de la part de la Prusse eût été évidente. Une autre de ses règles était de permettre tous les conseils avant une résolution, mais une fois cette résolution prise, de ne tolérer aucune contradiction : or, le roi avait, depuis plusieurs jours, tellement annoncé ce qu'il ferait après une renonciation de Léopold, qu'il ne pouvait revenir sur un parti aussi bien pris. Il persista donc dans la volonté de clore par la paix une aventure dont il avait hâte de sortir, de ne pas éconduire Benedetti et de lui communiquer lui-même la résolution spontanée des princes qu'il allait recevoir.

Si donc aucun incident nouveau ne surgissait, voici comment les choses se seraient passées. Le roi, dans la journée du 13, aurait communiquée Benedetti la renonciation qu'il attendait. Il eût ajouté qu'il l'approuvait et autorisé notre ambassadeur à transmettre cette double assurance à notre gouvernement. Ainsi eussent été obtenues les deux conditions posées par Gramont : l'abandon de la candidature et la participation saisissable du Hoi à cet abandon. Notre victoire du J2 au soir eût été complétée le 13 et Bismarck eût été définitivement vaincu. Il se serait retiré au moins quelque temps des affaires et le nuage gros de calamités que ce barbare de génie promenait sur l'Europe disparaissait de l'horizon européen. Notre ministère, après avoir donné au pays la liberté, lui eût assuré le prestige d'une paix glorieuse.

Que ne puis-je m'arrêter ici! Pourquoi suis-je obligé de continuer? Au moment même où Bismarck essayait de se reconnaître au milieu de la confusion tumultueuse des projets risqués ou impossibles, d'autres travaillaient en France à le tirer d'embarras, à le relever de sa défaite, à lui rendre la position définitive que nous lui avions fait perdre et à ramener la fortune dans son jeu. C'est l'œuvre que va accomplir notre Droite, conduite, quoique composée de gens irréprochables, par deux malfaiteurs, Jérôme David et Clément Duvernois ^

1. Après avoir opéré dans les affaires publiques, Duvernois opérait dans les affaires privées. Là, il fut moins heureux qu'en politique. Le jugement de police correctionnelle du 25 novembre 1874 l'a condamné à deux ans de prison et 1000 francs d'amende en vertu des articles 13-15 de la loi du 24 juillet 1876 et des articles 405, 459, 460 du Gode pénal {Gazette des tribunaux, 26 novembre 1874] . Jérôme David a fini en désavouant platement ce qu'il avait fait et dit.

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