‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 8 sur 173 · I. Guicciardini · texte numérisé non relu

I. Guicciardini

France, quel moyen nous avions si ce n'est d'accepter le prince qui possède toutes les qualités que nous pouvons désirer, y compris celle d'être de la famille régnante de Bragance. Si, en l'état où nous sommes, nous ne pouvons pas nous empêcher de chercher une solution royale, sans nous exposer à marcher vers la République, parce que la Chambre fractionnée comme elle est, aussitôt qu'elle se réunirait, le gouvernement serait exposé à un échec, étant impossible d'en former un autre, il ne resterait d'autre autorité que la Chambre souveraine, c'est-à-dire la Convention. Vous ferez valoir ces raisons et d'autres encore qui vous viendront à l'esprit, et surtout ne manquez pas de dire que le prince Léopold, roi d'Espagne, aura besoin de faire par raison et par convenance la politique qui pourra le mieux convenir à l'Espagne, laissant de l'autre côté du Rhin ses affections politiques allemandes, si elles étaient en contradiction avec les intérêts de notre politique qui sont, ce me semble , en parfait accord avec la France constitutionnelle. — J'ai parlé hier à Mercier de cette affaire velle lui produit un mauvais effet. Je lui ai dit que je vous écrivais pour vous mettre au courant, parce que, comme tout est encore confidentiel, nous sommes convenus, Sagasta et moi, que ce serait moi qui vous donnerais le premier cette nouvelle au sujet de cette grande affaire. Je regretterais de toute mon àme de déplaire à l'Empereur, mais c'est un homme d'une si grande élévation de vues et d'une rai-

son pratique si grande, que j'ai la confiance qu'il acceptera avec bienveillance la solution dont il s'agit. Votre ami qui vous aime. — »

Dans cette lettre comme dans sa conversation, Prim revient maintes fois sur le déplaisir que va ressentir l'Empereur, et une fois de plus se trouve démentie la fable, accréditée par les Mémoires du maréchal Randon, que l'Empereur aurait, en septembre 1869, conseillé cette candidature. S'il l'eût fait, Prim aurait reçu Mercier sans embarras et lui aurait dit : « Je vous annonce une nouvelle qui va faire grand plaisir à votre Empereur ; notre choix s'est porté sur le candidat de sa préférence. »

La nouvelle, qui avait rempli Madrid, avait éclaté comme une bombe en France et en Europe. Dès le 2 juillet, Gramont recevait d'un légitimiste notoire, le vicomte Walsh, cette noble lettre : « Monsieur le Duc, — Depuis bientôt quarante ans éloigné des affaires de mon pays, il est peut-être bien présomptueux à moi de chercher à vous renseigner sur un fait qui intéresse si vivement l'honneur et les intérêts de la France. Mais ^i par fatalité vos agents en Prusse et en Espagne ont été victimes d'une conspiration ourdie contre notre pays, je tiens à vous donner connaissance d'un document dont je puis, sur l'honneur, garantir l'authenticité.

Fidèle à ma vieille foi politique, je crois, Monsieur le Duc, raftirmer de nouveau en donnant au gouvernement actuel une nouvelle preuve de mon dévouement aux grands intérêts du pays. Soyez sûr que lorsqu'il s'agira de la dignité de la France, mes amis et moi serons toujours à l'avant-garde pour la défendre contre l'Étranger \ »

Le même soir du samedi 2 juillet, la Gazette de France annonçait au public la nouvelle : c( Le gouvernement espagnol, disait-elle, a envoyé une députation en Allemagne pour offrir la couronne au prince de Hohenzollern. >> Le 3, après-midi, l'agence Havas transmettait à son tour l'information : « Une députation, envoyée en Prusse par le général Prim, a off'ert la couronne au prince de Hohenzollern qui Ta acceptée. Cette candidature serait proclamée en dehors des Cortès. » Le gouvernement ne savait encore rien officiellement. Le premier avis qui lui parvint fut une dépêche télégraphique de Mercier, du 3 au matin, le lendemain de son explication avec Prim. Elle disait: « L'affaire Hohenzollern paraît fort avancée, sinon décidée. Le général

1. Gramont répondit : « Monsieur le vicomte, je vous remercie de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et dont un sentiment noblement patriotique vous a inspiré l'envoi. Les nouvelles qui me parviennent d'Espagne confirment malheureusement vos informations. Mais je n'ai point encore renoncé à l'espoir que des incidents nouveaux ne viennent entraver le succès d'une candidature qui semble ne répondre à aucune des aspirations nationales du peuple espagnol. Agréez, » etc.

Prim lui-même me Fa dit. J'envoie Bartholdi à Paris pour les détails et pour prendre vos ordres. »

Au reçu de ce télégramme, Gramont court à Saint-Cloud. Franceschini Pietri, alors présent, m'a raconté la profonde surprise de l'Empereur, à ce coup inattendu : il n'avait reçu jusque-là ni du prince Léopold, ni du prince Charles, ni du prince Antoine, aucune communication de ce projeta 11 avait interrogé lorsque d'autres en avaient parlé, mais en s'arrêtant au premier démenti, dans la persuasion que si jamais ces princes, auxquels il témoignait tant d'affection, concevaient une pareille idée, il en serait instruit par eux-mêmes. Ainsi que me Fa écrit Flmpératrice : « La candidature du prince a éclaté comme une bombe, sans préparation. » L'Empereur fut plus affligé encore que mécontent de cet acte de déloyauté auquel il ne s'attendait pas. 11 autorisa Gramont à envoyer à Madrid et à Berlin deux dépêches d'exploration.

Au sortir de Saint-Cloud, Gramont passa chez Olozaga ; il ne le rencontra pas. Il vint à la Chancellerie où il ne me trouva pas non plus. Le

1. L'affirmation contraire de Keudell, démentie déjà implicitement par le silence gardé par le journal du prince Charles sur une prétendue communication, l'est formellement par Hans Delbriick. « S. A. R. le Prince Léopold, dit Delbriick, m'a fait précisément savoir que l'assertion d'après laquelle le défunt, Prince Charles-Antoine, aurait fait part à l'Empereur de l'olfre du trône d'Espagne, est complètement erronée. » (Haxs Delbruce, Preussische Jahrbûcher. Octobre 1895).

3 juillet était un dimanche, et j'étais allé dans une petite commune de Seine-et-Oise, Egli,chez le chef de mon cabinet et ami Adelon, assister au baptême d'une cloche dont ma femme était la marraine. A mon retour, au soir de la seule journée de repos que j'eusse goûtée depuis plusieurs mois, je trouvai la lettre suivante de Gramont : « 3 juillet, 10 heures du soir. Mon cher Ollivier, Je vous écris sur votre bureau pour vous dire que je suis venu vous informer que Prim a offert la couronne au prince de HohenzoUern çui l'a acceptée. C'est très grave ! Un prince prussien à Madrid I J'ai vu l'Empereur, il en est très mécontent. Tout en restant officiellement et ouvertement dans notre rôle d'abstention, il faut faire échouer cette intrigue. J'aime à croire et je suis tenté de croire qu'Olozaga y est étranger, mais à Madrid on s'est joué de Mercier. Dès demain nous commencerons dans la Presse une campagne />;7/^/e;z/^ mais efficace. A demain pour plus de détails. J'ai été chez Olozaga, mais n'ai pu le rencontrer, Tout à vous. »

En lisant cette lettre je fus plus ému que Gramont ne l'avait été en l'écrivant. J'éprouvai un violent mouvement de colère et de désespoir et, plus douloureusement que Prim, je m'écriai : « Peines perdues I » Depuis quatre ans à la tribune, depuis sept mois au ministère, je m'efforçais péniblement d'écarter tout sujet de froissement, d'apaiser les incidents désagréables entre la Prusse et nous, afin de parve-

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nir, par la patience et les bons procédés, à écarter définitivement cette guerre anticivilisatrice que tant de gens proclamaient inévitable. Voilà que tout à coup Prim et Bismarck venaient détruire ce que j'étais si péniblement en train de gagner et, me prenant sur le rivage où j'espérais enfin respirer, me précipitaient au milieu des fiots. Peines perdues ! Les plus lamentables pressentiments m'assaillaient : « C'est Bismarck, me disais-jC; qui a machiné cette candidature; dès lors, quoi que nous fassions, il ne la retirera pas, et, d'autre part, quelle que soit notre volonté pacifique, il nous est interdit de la tolérer. Et après? » Sans oser prononcer le mot, je sentais en mon cœur la lugubre approche d'une guerre, de cette guerre dont j'avais l'horreur. Peines perdues ! peines perdues! Cette crise d'émotion ne dura qu'un instant : la colère est en moi comme l'étincelle qui jaillit du choc d'un caillou et s'éteint aussitôt. Sachant que les manières languissantes ne persuadent pas, j'ai toujours mis de la passion dans mes discours et dans mes actes; mais, ainsi que l'a remarqué Darimon, qui m'a beaucoup pratiqué et dénigré, je conserve ma lucidité d'esprit au milieu des circonstances les plus difficiles ^ Dans le cours de cette crise, je vais traverser bien des angoisses, éprouver bien des tortures morales, être obligé souvent à prendre des décisions rapides ; à aucun moment je ne perdrai la possession de moi-

1. Darimon. Notes pouvant servir à l'Histoire de la guerre de 1870, p. 193.

même ; j'agirai comme si j'avais à résoudre un problème de géométrie ou d'algèbre, inaccessible aux influences, soit de la presse, soit de l'Empereur ou de l'Impératrice, soit de mes amis ou de mes ennemis, n'ayant aucun souci de ce qu'on dira ou de ce qu'on ne dira pas, suivant ma propre initiative, ne me déterminant que par des considérations tirées du devoir envers ma patrie et l'humanité.

Il est heureux que Gramont ne m'ait pas rencontré au ministère, et qu'il ait été obligé de m'écrire, car sa lettre témoigne de la modération et de l'élévation de ses sentiments. Ce n'est pas le cri d'un homme irascible, aux aguets du prétexte attendu de provoquer une nation détestée, c'est la pensée d'un honnête ministre, maître de lui, qui ne songe qu'à écarter de son pays et de l'Europe les calamités d'une guerre. Il ne s'écrie pas, comme Cavour en 1859, comme Bismarck en 1866 : u Enfin nous tenons notre casus bellil » Il dit simplement : L'affaire est grave, il faut faire échouer cette intrigue. Et la campagne qu'il conseille, ce n'est pas une campagne sur le Rhin, c'est une campagne dans le Constitiitionnel. Faire de lui un personnage prompt, irascible, est certainement le contresens biographique le plus risible. Gramont était un esprit calme, trop rompu aux affaires pour s'en laisser troubler. Comme nous tous il a été inquiet, préoccupé ; à aucun moment nous ne l'avons vu irrité et s'abandonnant à des impressions violentes et à des promptitudes irré-

fléchies, résultant de rancunes contenues depuis

En rentrant à son ministère, il expédie les deux dépêches, convenues avec l'Empereur, à Mercier et à Lesourd. Il disait à Mercier : « Cette intrigue ourdie par Prim et la Prusse contre la France doit être combattue avec efficacité et, pour y parvenir, il faut autant de tact, de prudence, de réserve, que d'adresse et d'énergie. Agissez sur la presse et par vos amis sans vous compromettre. Le prince de Hohenzollern est petit-fils d'une Murât. Exploitez la date du 2 mai. Ne montrez pas de dépit, mais marquez de la défiance en protestant de votre respect pour la volonté du peuple espagnol. »

A Lesourd, il télégraphiait : «Nous apprenons qu'une députation envoyée par le maréchal Prim a offert la couronne d'Espagne au prince de Hohenzollern qui l'a acceptée. Nous ne considérons pas cette candidature comme sérieuse, et croyons que la nation espagnole la repoussera. Mais nous ne pouvons voir sans quelque surprise un prince prussien chercher à s'asseoir sur le trône d'Espagne. Nous aimerions à croire que le Cabinet de Berlin est étranger à cette intrigue; dans le cas contraire, sa conduite nous suggérerait des réflexions d'un ordre trop délicat pour que je vous les indique dans un télégramme. Je n'hésite pas toutefois à vous dire que l'impression est mauvaise, et je vous invite à vous expliquer dans ce sens. J'attends les détails que vous serez en mesure de me donner

sur ce regrettable incident (3 juillet). » Dans les deux dépêches, même tact, même prudence, même volonté d'écarter l'intrigue, mais sans aucun désir belliqueux. Et il faut \raiment être halluciné par le parti-pris pour voir là un « télégramme enflammé où la colère se trahit par les efforts sous lesquels elle se dissimule ». Mercier n'aura pas d'explications à demander h Prim, car là il n'y a pas de malentendu à éclaircir, tout est net. A Berlin au contraire, existe une obscurité sur la situation qu'entend prendre le gouvernement. Lesourd essayera de la dissiper dans une conversation, car il n'y aura ni ultimatum ni note écrite : ainsi on pourra s'expliquer, échanger les objections sans cet éclat qui suscite les susceptibilités.

Gramont commence en même temps sa campagne de presse par la note suivante envoyée au Constitutmmel : « 11 résulte d'informations qui nous paraissent dignes de foi que des agents du maréchal Prim se seraient rendus, ces joursci, en Prusse, auprès du prince de Hohenzollern pour lui offrir la couronne d'Espagne, que Son Altesse aurait acceptée. Nous ne savons eacore si le maréchal Prim, en faisant cette démarche, agissait en son nom personnel ou s'il avait reçu des Cortès espagnoles ou du Régent un mandat quelconque. Aussi attendons-nous de plus amples renseignements pour apprécier un événement dont la gravité n'échappera à personne. Si, comme tout porte à le supposer, le maréchal a agi sans mandat, cet incident se réduit aux

proportions d'une intrigue; si, au contraire, la nation espagnole sanctionne ou conseille cette démarche, nous devons avant tout l'envisager avec le respect qu'inspire la volonté d'un peuple réglant ses destinées. Mais, en rendant hommage à la souveraineté du peuple espagnol, seul juge compétent en pareille matière, nous ne pourrions réprimer un mouvement de surprise en voyant confier le sceptre de Charles- Quint à un prince prussien, petit-fils d'une princesse de la famille Murât, dont le nom ne se rattache à l'Espagne que par de douloureux souvenirs. » L'allusion au sentiment de haine que Murât avait laissé en Espagne déplut fort à l'Empereur. « Ce n'est pas à nous. Français, dit-il, d'évoquer de tels souvenirs. » Et il pria Gramont de n'y plus revenir.

Le lendemain matin 4, Gramont vit l'ambassadeur d'Espagne et lui communiqua la nouvelle que Mercier avait annoncée dans la nuit. L'attitude stupéfaite d'Olozaga, plus encore que ses protestations, démontra qu'il l'ignorait. Il se plaignit amèrement qu'une négociation aussi grave eût pu être conduite sans qu'il en fût même informé, et il avoua au ministre des Affaires étrangères qu'il était dans l'impossibilité de fournir aucune explication sur un fait qu'il ne connaissait que par ce qu'il venait de lui révéler. Gramont renouvela à Olozaga les protestations faites par Mercier à Prim, et le chargea de les répéter sans retard à son gouvernement. Le même jour il se rendit auprès de

Werther qui partait pour Ems. II le pria d'informer le Roi que la France ne tolérerait pas l'établissement du prince de Hohenzollern ni d'aucun autre prince prussien sur le trône d'Espagne. II le conjura de faire tous ses efforts pour obtenir que Sa Majesté engageât son parent à refuser la couronne d'Espagne. Je fis à mon tour une démarche auprès de l'ambassadeur prussien, et lui demandai avec supplications de nous aider à éteindre ce dangereux brûlot. Nous le trouvâmes (et cela l'a perdu auprès de Bismarck) dans les dispositions d'esprit les plus conciliantes. Sans se prononcer sur le fond même du différend, il manifesta un véritable bon vouloir, à ce point que Gramont se crut autorisé à lui demander de l'instruire par télégramme du résultat de son ambassade.

Aucun ministre des Affaires étrangères, mis à l'improviste dans une situation aussi épineuse, n'aurait agi avec plus de résolution et en même temps plus de sang-froid et de prudence. Malheureusement, à Madrid comme à Berlin, notre sagesse se heurlait à un plan aussi habilement combiné que résolument exécuté.

Le plus sophistique des historiens allemands, Oncken, prétend que si, du 3 au 5, nous avions fortement exprimé notre opinion à Madrid, nous eussions pu écarter la candidature à son début.

Mais bien avant le 3 juillet, au lendemain du discours de Prim aux Corlès (11 juin); nous avions fortement exprimé notre opinion; le 2 juillet, Mercier avait renouvelé notre protestation, et Gramont, approuvant le langage de Mercier, en avait tenu un semblable à Olozaga. Prim a donc encore altéré la vérité lorsqu'il a dit plus tard : « Dans les jours qui suivirent l'annonce de cette candidature jusqu'à ce que l'on connût l'attitude de la France, personne ne chercha à me faire la moindre observation, et l'on n'en fît pas davantage en France à l'ambassade espagnole, pas plus qu'il n'en fut fait, à Madrid, par l'ambassadeur française » Économisons notre mépris, de crainte qu'il n'y en ait plus assez pour tous ceux qui y auront encore droit.

Les remontrances avaient donc été faites et réitérées amplement. A quoi avaient-elles servi? Si Prim eût laissé l'affaire à l'état confidentiel, ainsi qu'il l'écrit à Olozaga, nous aurions pu causer, discuter, insister. Mais, dans l'impossibilité où il se sentait de répondre à nos objections contre cette candidature anti-française, il s'était hâté de la faire sortir du domaine des entretiens confidentiels et de la convertir au plus vite en un fait accompli, indiscutable et indestructible. Le 4, il réunit d'urgence les ministres à la Granja sous la présidence du Régent. Tous, y compris celui-ci, ignoraient la

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