‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 82 sur 173 · Sybel · texte numérisé non relu

Sybel

l'avenir. Et je demande à Votre Majesté de me permettre d'annoncer au duc de Gramont qu'Elle interdirait au Prince de poser de nouveau sa candidature. »

On comprend ce qui dut se passer dans l'âme du Roi. Décidé à terminer l'affaire pacifiquement, à risquer même une rupture avec le ministre de sa confiance et à s'exposer aux critiques de l'opinion nationale allemande, il recevait pour réponse à cet effort honnête une exigence inutile que, malgré toute sa bonne volonté, il lui était impossible d'accueillir sans se déconsidérer. Il montra une possession de lui-même vraiment royale. Très fermement, mais sans manquer à aucune des formes de sa courtoisie habituelle, il témoigna à l'ambassadeur sa surprise de cette exigence inattendue et lui expliqua pourquoi il la repoussait : <( Je ne connais pas encore la détermination du prince Léopold, j'attends à tout moment Je message qui doit m'en instruire ; je ne puis donc vous donner aucun éclaircissement ni vousautoriser à transmettre à votre gouvernement la déclaration que vous me demandez. ^Benedetti insiste, presse le Roi de raisonner par hypothèse et d'admettre comme accomplie la renonciation. Il l'adjure, entrant dans une distinction à laquelle il n'était pas autorisé, d'y consentir comme chef de famille, sinon comme souverain. Le Roi ne s'explique pas sur l'approbation et refuse péremptoirement toute garantie d'avenir. « Je ne veux, ni ne puis prendre un pareil engagement; je dois, pour cette éventualité comme pour toute

autre, me réserver la faculté de consulter le& circonstances. Qu'arriverait-il en effet si, plus tard, Napoléon lui-même admettait la candidature? Je devrais donc m'y opposer ? Je n'ai aucun dessein caché et cette affaire m'a donné de trop grandes préoccupations pour ne pas désirer qu'elle soit définitivement écartée. Cependant, vous pouvez répéter à l'Empereur Votre Souverain ce que je vous affirme ici. Je connais mes cousins, le prince Antoine de Hohenzollern et son fils; ils sont d'honnêtes gens et s'ils ont retiré la candidature qu'ils avaient acceptée, ils n'ont certes pas agi avec l'arrière-pensée de la reproduire plus tard. » Benedetti revint à la charge une troisième fois : « Je m'expliquerai jusqu'à un certain point que le souverain ou son gouvernement ne voulussent pas engager l'avenir, mais^ en restant sur le terrain où le Roi s'est placé luimême, je m'adresse au chef de la famille des Hohenzollern, et, en cette quaHté, Votre Majesté peut assurément accueillir, sans préjudice d'aucune sorte, la demande que j'ai été chargé de lui présenter. Notre démarche est sans arrièrepensée, nous avons uniquement en vue de conjurer tout nouveau dissentiment et de rendre une confiance entière aux intérêts alarmés. >> Cette fois le Roi s'impatiente et trouve l'insistance déplacée. Sans cesser d'être poli, sur un ton plus sévère, il dit : « Monsieur l'Ambassadeur, je viens de vous donner ma réponse, et comme je n'ai rien à y ajouter, permettez que je me retire. » Il fait deux pas en arrière, salue, tra-

versant la foule qui s'écarte devant lui, et rentre dans son hôtel plus mécontent qu'il ne l'avait laissé paraître ^ Dans le récit qu'il fait à la Reine, il traite Benedetti de presque impertinent.

Benedetti communiqua aussitôt télégraphiquement cette réponse à Paris (10 h. 1/2). Peu d'instants après il reçut la seconde dépêche de la nuit de Gramont qui atténuait et restreignait la première. 11 répondit : « J'attends que le Roi me fasse demander pour me donner connaissance du message du prince de Hohenzollern, qui devait arriver d'un instant à l'autre. Je profiterai de cette occasion pour insister sur ce que j'ai dit ce matin au Roi et me conformer de nouveau aux ordres de l'Empereur. »

1. Le Roi raconte ainsi à la Reine (lettre du 13 juillet) la rencontre : « Le journal de 'Cologne a apporté la première nouvelle du retrait de la candidature ; je l'envoyai tout de suite à Benedetti, qui me fit dire qu'il avait reçu cette nouvelle hier soir de Paris, de quoi il s'ensuit qu'on le savait à Paris avant moi. Il vint sur la promenade et, au lieu de le trouver « satisfait ^), il me demanda que je devais déclarer « à tout jamais » que je ne donnerais plus mon approbation si la candidature devait revivre, ce que j'ai naturellement très décidément refusé, d'autant plus que je n'avais pas encore reçu de détails directs et, comme il devenait toujours plus insistant et presque impertinent je dis en dernier : «Mettons que Votre Empereur lui-même reprenne cette candidature, avec la promesse que vous me demandez je marcherais contre lui! » — Il avait l'air d'avoir pour instruction de m'arracher cette promesse, qu'il voulait envoyer tout de suite à Paris pour me mêler officiellement à cette affaire, ce que j'avais refusé jusqu'à présent, de sortir de la position bien connue que j'avais prise depuis six mois, c'est-à-dire que le Gouvernement n'a rien à voir dans cette affaire. »

A Paris, la journée du 13 s'ouvrit par l'article de Robert Mitcliell dans le Constitutionnel : « La candidature d'un prince allemand au trône d'Espagne est écartée, et la paix de l'Europe ne sera pas troublée. Les ministres de l'Empereur ont parlé haut et ferme, comme il convient quand on a l'honneur de gouverner un grand pays. Ils ont été écoutés; on a donné satisfaction à leur juste demande. Nous sommes satisfaits. Le prince Léopold de Hohenzollern avait accepté la couronne d'Espagne. La France a déclaré qu'elle s'opposerait à une combinaison politique ou à un arrangement de famille qu'elle jugeait menaçants pour ses intérêts, et la candidature est retirée. Le prince de Hohenzollern ne régnera pas en Espagne. Nous n'en demandions pas davantage ; c'est avec orgueil que nous accueillons cette solution pacifique : une grande victoire qui ne coûte pas une larme, pas une goutte de sang. »

Je trouvai l'article conforme à mes vues, excellent dans son tour optimiste, et je me rendis à Saint-Cloud, au Conseil, à neuf heures du matin, résolu d'obtenir de mes collègues la consécration officielle de ce que l'intelligent écrivain avait si vaillamment exprimé. Le Bœuf ignorait, comme tous les autres ministres, l'envoi de la demande de garanties. Dans l'antichambre de la salle du

conseil il rencontre le prince impérial accompagné d'un aide de camp. L'aide de camp lui dit d'un air superbe : « Ce n'est pas fini! Nous demandons des garanties ; il nous en faut î » Le Bœuf bondit : « Des garanties? qu'est-ce que cela signifie? que s'est-il passé? il y a donc du nouveau?» Il entre comme un furieux dans la salle du Conseil, se dirige vers Gramont et moi, qu'il aperçoit en conversation debout devant une fenêtre, et nous interpelle d'un accent de colère : (( Qu'y a-t-il donc? Qu'est-ce que ces garanties ? ,La querelle recommence et je l'ignore? Mais j'ai arrêté mes préparatifs I vous ne savez pas quelle terrible responsabilité pèse sur moi! Cela ne peut pas durer, il faut absolument que je sache, ce matin, si c'est la paix ou la guerre. »

Le Bœuf avait jusque là assisté à nos Conseils muet et sans pousser à la guerre. Même une fois Chevandier, étant revenu sur notre devoir de ne rien négliger pour préserver la paix, le maréchal qui était son voisin, lui dit, en lui tapant sur la jambe : a Ne craignez pas d'insister, c'est l'avis de l'Empereur. » Ce jour-là il entra dans la discussion en bourrasque. A peine Gramont a-t-il fini de donner lecture des divers documents reçus ou expédiés depuis la dernière séance et notamment des dépêches de la soirée, que Le Bœuf demande, en termes ardents, le rappel immédiat des réserves : après quoi il ne s'opposait pas à ce qu'on fît de la diplomatie autant qu'on le voudrait. « Chaque jour que vous me faites perdre, s'écria-t-il, compromet les des-

tinées du pa^s. » L'appel des réserves qu'il nous demandait, c'était la guerre immédiate, car la Prusse, Benedetti nous en avait prévenus, aurait aussitôt répondu par la mobilisation de son armée. Au moment de l'affaire du Luxembourg, Niel, ayant envoyé Le Bœuf à Metz pour compléter quelques approvisionnements en prévision d'une rupture, avait failli ainsi tout précipiter. L'appel des réserves, c'était donc la guerre certaine. Devions-nous vouloir la guerre? Nous n'avions pas à rechercher s'il convenait ou non de lancer une demande de garanties qui était à cette heure entre les mains du roi de Prusse; nous ne pouvions pas délibérer comme si les télégrammes de la nuit n'avaient pas été envoyés et comme si la question était demeurée entière; nous nous trouvions en présence d'un fait accompli qui s'imposait à nous, dont nous étions obligés de tenir compte, et contre lequel il n'y avait de protestations possibles qu'une démission. Personne ne parla de la donner, et aucune récrimination, de la part de qui que ce fût, ne se fit entendre, soit par respect pour l'Empereur, soit à cause de son inutilité.

On ne s'occupa que de la question urgente à résoudre : celle de savoir les conséquences que nous laisserions produire à cette demande de garanties que nous ne pouvions plus reprendre. Nous ne possédions encore que le télégramme d'Olozaga contenant la renonciation du prince Antoine et nous fûmes unanimes à convenir que nous ne la considérerions pas comme suffisante

tant qu'elle ne serait pas ratifiée parle prince Léopold, approuvée par le roi de Prusse et acceptée par l'Espagne. Si, comme c'était probable, le prince Léopold ne désavouait pas son père; si le Roi l'approuvait comme il s'y était engagé; si l'Espagne se résignait à l'abandon de son candidat, nous déclarerions-nous satisfaits^ lors même que le roi refuserait de nous donner la garantie de l'avenir? Au contraire, insisterions-nous, donnerions-nous à cette insistance le caractère d'un ultimatum et rappellerions-nous nos réserves afin de soutenir nos exigences? C'est uniquement sous cette forme que se posa la question de paix ou de guerre.

Le conseil, pour la première et la dernière fois, se divisa. Mège et Maurice Richard appuyèrent vivementlesconclusionsduMaréchal :1a renonciation du père Antoine n'était pas sérieuse ; le pays exaspéré nous bafouerait si nous nous en contentions; l'offense était venue du roi de Prusse, c'est de lui que devait venir la "'éparation] une garantie pour l'avenir était le moins que nous pussions réclamer; il n'en fallait pas démordre, et, pour être prêts à l'exiger si on nous la refusait, il était urgent d'accueillir la demande du Maréchal et de décréter le rappel des réserves. L'Empereur appuya cet avis; il reproduisit les divers arguments de sa lettre, et s'échappa à dire amèrement : « Nous avons bien d'autres griefs contre la Prusse que cette atTaire Hohenzollern. » A ce moment la discussion fut interrompue par la remise d'une lettre de Lyons.

dont l'Empereur nous donna lecture. Elle contenait un télégramme de Granville, représentant l'immense responsabilité que le gouvernement de l'Empereur encourrait, s'il élargissait le terrain du conflit et ne se déclarait pas satisfait de la renonciation ; en .s'autorisant de l'appui prompt et énergique qu'il nous avait donné, il nous pressait d'une façon amicale, mais en même temps très urgente, d'accepter la solution advenue comme satisfaisante.

La discussion recommença, élevée, approfondie, ardente. Chacun des membres du Conseil opina nominativement. Je m'opposai au rappel des réserves par les raisons que j'aurais données contre la demande de garanties, si l'on m'avait consulté avant de l'envoyer, et je soutins que, le Roi refusât-il toute garantie, comme c'était à peu près certain, nous devions ne pas insister, déclarer l'affaire finie, ne pas rappeler nos réserves et ne pas nous jeter ainsi dans la guerre au moment où il dépendait de nous d'assurer la paix. Segris et Chevandier me soutinrent, l'un avec sa belle éloquence, l'autre avec son bon sens persuasif. Louvet et Plichon nefurentpas moins pressants. Je repris plusieurs fois la parole, revenant sur lesmêmes arguments avec véhémence, presque avec emportement, jusqu'à ce que l'Empereur, qui suivait la discussion sans s'y mêler, ébranlé enfin, se ralliât à ma thèse et entraînât l'adhésion de Gramonl. On procéda au vote et mes conclusions furent adoptées par huit voix contre quatre (celles de l'Amiral, du Maréchal, de

Mège et de Maurice Richard), et il fut entendu que nous attendrions sans les troubler le résultat des démarches de Benedetti, mais que si elles ne réussissaient pas à obtenir les garanties et n'apportaient que l'approbation, nous nous en contenterions. Ainsi, sans retirer la demande de garanties, ce qui n'était pas possible, nous en annulions d'avance les effets. L'intention perverse de ceux qui avaient inspiré cette demande était déjouée : je m'applaudis de n'avoir pas cédé à ma susceptibiHté et d'avoir pu ainsi contribuer à ce succès pacifique. Toutefois, comme nous étions dans l'impossibilité d'exposer et de justifier nos résolutions et d'accepter le débat qu'elles susciteraient avant d'avoir reçu les réponses de Madrid et d'Ems, nous rédigeâmes la déclaration suivante, à lire à la tribune : « L'ambassadeur d'Espagne nous a annoncé officiellement hier la renonciation du prince de Hohenzollern à sa candidature au trône d'Espagne. Les négociations que nous poursuivons avec la Prusse, et qui n'ont jamais eu cV autre objet, ne sont pas encore terminées. 11 nous est donc impossible d'en parler et de soumettre aujourd'hui, à la Chambre «t au pays, un exposé général de l'affaire. »

Cette déclaration acceptait comme officielle la communication à laquelle, la veille, l'Empereur avait à bon droit refusé ce caractère. C'est la seule contre-vérité que nous nous soyons permise dans cette crise ; elle nous a été inspirée par le désir d'augmenter les chances de la paix en donnant de la consistance à l'acte discuté du

prince Antoine. En constatant que les négociations avec la Prusse n'avaient pas d'autre objet que la candidature Hohenzollern, nous écartions les exigences de la Droite et nous dissipions la crainte de Granville que nous n'élargissions le terrain du conflit; en parlant de nos demandes sans les formuler, nous indiquions que nous ne leur avions pas donné le caractère d'un ultimatum. Le silence gardé sur la demande de garanties en préparait l'abandon. Admettez que, pendant cette délibération, nous eussions reçu de Benedetti un télégramme formulant les objections que soulevait la demande de garanties, et nous demandant de réfléchir avant de lui en réitérer l'ordre, le Conseil, au lieu d'atténuer les effets d'un fait accompli, l'eût empêché de s'accomplir. Et Benedetti aurait ainsi, sans autre effort que celui d'une franchise obligée, rendu un service capital à son gouvernement et à son pays. On le voit, par le récit véridique du premier grand Conseil que nous tînmes dans ces journées décisives, et on le verra encore mieux bientôt: dans nos délibérations tout fut réfléchi, méthodique, cohérent, et nos résolutions ne varièrent que parce que les événements varièrent eux-mêmes. Je comprends que ceux qui lisent les comptes rendus fantaisistes de nos Conseils dans les récits des historiens prétendus bien informés, nous considèrent comme des fous furieux ne sachant pas ce qu'ils veulent et se débattant dans l'incohérence; l'incohérence et l'effarement ne sont pas dans nos actes, mais

dans les récits qu'on en présente. Même ce qui est vrai y est dénaturé parce qu'on le place mal chronologiquement, et je me demande comment un lecteur peut se former une opinion quelconque dans ce chaos, où il n'y a de constant que la volonté bien arrêtée de nous trouver, quoi que nous fassions, maladroits ou incapables. Il faut cependant reconnaître que quelques-uns de nos collègues ont contribué à induire en erreur les historiens. Ainsi, d'après leurs confidences, sûrement mal comprises, on a raconté ce Conseil du 13 de façon vraiment extraordinaire. C'est Plichon et Louvet qui dirigent la délibération et entraînent le vote; il n'est pas même question de moi: je demeure muet et j'opine du bonnet. Or si Louvet et Plichon étaient d'excellentes gens que nous aimions et que nous entourions de notre considération, ils n'avaient pas dans nos conseils d'influence supérieure à celle d'aucun de nous. Louvet y intervenait peu, Plichon y parlait davantage, mais il n'avait pas un don particulier de persuasion. Et qui donc pourrait croire que j'aie assisté, pendant plusieurs heures, à un débat sur la paix et sur la guerre en me bornant à admirer les harangues de Plichon ?

La séance terminée, nous étions presque tous sortis de la salle du Conseil et nous étions ren-

dus au salon, sauf Segris, Maurice Richard et Parieu, qui causaient dans un coin, et l'amiral Rigault qui se tenait dans l'embrasure d'une fenêtre. Le Bœuf, qui avait suivi un instant l'Empereur dans ses appartements, rentre subitement dans la salle, agité et soufflant, jette son portefeuille sur un petit meuble en chêne placé près de la porte et s'écrie : (^ Si ce n'était pas pour l'Empereur, je ne resterais pas cinq minutes membre d'un tel Cabinet, qui, par ses niaiseries, compromet les destinées du pays. » Segris s'arrête stupéfait, Richard s'approche pour le calmer : ((Voyons, mon cher collègue...» Le Bœuf ne le laisse pas achever et Técarte du geste : (( Laissez-moi ! » et la figure empourprée, les yeux enflammés, il entre dans le salon où je l'avais précédé, s'approche de Piétri et de Bachon et leur dit : (( Le rappel des réserves est repoussé par huit voix contre quatre. C'est une honte, il ne me reste plus qu'à donner ma démission, je serai l'homme le plus populaire de France. On trahit l'Empereur, et (me montrant), voilà l'homme qui le trahit. » Il parlait si haut que Bachon lui dit : (( Prenez garde, M. Ollivier va vous entendre. » Mes collègues ont souvent réprouvé cette sortie du Maréchal ; je ne me suis pas joint à eux. L'émotion de se sentir rejeté tout à coup, sans avoir été prévenu, sous l'effroyable responsabilité dont il se croyait délivré, explique ces mouvements désordonnés d'une âme militaire. La nouvelle de notre résolution pacifique s'était répandue dans le salon où l'Impératrice et

sa suite nous attendaient pour le déjeuner. Ce fut à qui nous tournerait le dos ou nous ferait la moue. A table, l'Empereur avait à sa droite le prince impérial, à sa gauche l'Impératrice. J'étais à gauche de l'impératrice : elle affecta de ne pas m'adresser la parole, et quand je la provoquais à la conversation, elle me répondait à peine, à mots saccadés; elle saisit un de mes propos sur la renonciation pour se moquer du « père Antoine » et finit par me tourner le dos. A peine fut-elle polie lorsque nous prîmes congé. De Saint-Cloud, nous nous rendîmes à la Chambre où nous attendait, sous une forme plus agressive, le mécontentement de la Cour. On sentait courir sur les bancs le frémissement sourd et intense, présage des séances passionnées. Dans la salle des conférences, Gambetta, le visage enflammé, aborde Mitchell, le prend par son vêtement et lui dit d'un ton irrité : « Votre satisfaction est scélérate. » Un officier provoque le courageux journaliste en l'accusant de lâcheté. Quand la situation d'un ministre paraît forte, c'est à qui l'abordera, lui serrera la main, lui sourira, en obtiendra un mot; lorsqu'elle s'affaiblit, c'est à qui l'évitera; on se borne à le saluer de loin, d'un imperceptible mouvement de tête ; vers lui ne se risquent que quelques fidèles, inquiets et interrogatifs. Ce jour-là on ne nous saluait que de loin, on passait à côté de nous, sans s'arrêter, d'un pas pressé, et ceux qui ne s'écartaient pas nous serraient la main avec un air de condoléance.

Gramont monte à la tribune et lit notre déclaration. Jérôme David demande de qui émanait la renonciation : il voulait recommencer la querelle sur le (( père Antoine » . Gramont répond : (( J'ai été informé, par l'ambassadeur d'Espagne, que le Prince Léopold de Hohenzollern avait renoncé à sa candidature à la couronne. — Hier, reprend Jérôme David, le bruit a couru que la renonciation venait, non du prince de Hohenzollern, mais de son père. — Je n'ai pas à m'occuper des bruits qui circulent dans les couloirs, riposte sèchement Gramont. — Cette communication, ajoute Jérôme David, a été faite par le garde des Sceaux publiquement dans les couloirs, non seulement à des députés, mais à desjournalistesetà tous ceux qui l'entouraient. » Gramont ne répond pas. Duvernois intervient. Il n'était plus au dépourvu comme la veille. Dans la matinée, il était allé consulter Rouher sur les garanties qu'on devaitexiger.Rouheravaitabondé dans son sens et l'avait engagé à réclamer le désarmementM II n'y avait pas de moyen plus sûr de mettre le feu à la situation. Après l'échec de nos tentatives de janvier, dont Rouher devait être informé par son ami La Valette, soulever la question de désarmement, c'était aller à la guerre à travers un échange aigu de mauvais propos, aussi rapidement que si nous avions exigé l'exé-

d. Le fait m'a été raconté par Rouher lui-même en août 1875. Duvernois l'avait déjà confié à Gramont. Albert Duruy le confirme dans sa brochure, Comment les empires reviennent.

cutiori du traité de Prague, ou un redressement de frontières vers le Rhin. Ainsi endoctriné, Duvernois prie d'un ton rogue la Chambre d'accorder un jour très prochain au développement deson interpellation. Sansattendrenotre réponse, Jérôme David, exaspéré de n'avoir pu entraîner Gramontà une discussion sur le « père Antoine », se lève de nouveau, et, d'une voix sifflante, lit un projet d'interpellation, véritable acte d'accusation contre le cabinet : « Considérant que les déclarations fermes, nettes, patriotiques du ministère à la séance du 6 juillet ont été accueillies avec faveur par la Chambre et par le pays ; — Considérant que ces déclarations du ministère sont en opposition avec la lenteur dérisoire des négociations avec la Prusse... [Vives rumeurs sur un grand nombre de bancs.) Je retire le mot dérisoire, si vous voulez. [Bruit.) — Considérant que ces déclarations du ministère sont en opposition avec la lenteur des négociations avec la Prusse, je demande à interpeller le ministère sur les causes de sa conduite à l'extérieur, qui, non seulement jette la perturbation dans les branches diverses delà fortune publique, mais aussi risque déporter atteinte à la dignité nationale. » [Exclamations et mouvements en sens divers.)

Jérôme David eut beau retirer le mot de dérisoire; la partie était provisoirement perdue, sous les exclamations et les murmures même de la Droite. On ne peut comprendre, quand on n'a pas siégé dans les assemblées, ces mouvements instantanés qui, aux jours de passion, déplacent

la majorité et la rejettent de l'avis qu'elle paraissait avoir adopté à l'avis diamétralement opposé : toutes les assemblées sont peuple. Gramont, en protestant contre les paroles de Jérôme David, proposa que le jour de la discussion fût fixé au vendredi 15, Clément Duvernois ne contesta pas. Jérôme David ne se risqua plus à intervenir. Seul Kératry, scellant l'union en train de se conclure entre une portion de la Gauche et la Droite, réclama : « Vous aviez adressé un ultimatum au roi de Prusse, en lui donnant trois jours pour répondre. Ces trois jours sont expirés depuis avant-hier; si vous ajournez à vendredi^ vous faites le jeu de M. de Bismarck qui se joue de vous. Comme Français, je proteste au nom du pays. » Kératry n'avait pas tort de croire que Bismarck se jouail de la France, mais je ne sais où il avait pris que nous avions donné trois jours au roi de Prusse pour répondre. — L'Assemblée passa outre et la discussion fut renvoyée au vendredi. Les visages redevinrent souriants. Quelques-uns furent francs : <c Vous devez de la reconnaissance, nous dirent-ils, à la brutalité maladroite de Jérôme David : elle vous a sauvés; sans elle, vous étiez renversés aujourd'hui. » Du reste Lyons, nonobstant notre victoire, ne se méprit pas sur les dispositions de la majorité : « Il n'y a pas eu de manifestation très violente d'opinion, à la Chambre, mais, écrit-il à Granville au sortir de la séance, il est évident que le parti de la guerre a le dessus ^ »

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