‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 83 sur 173 · Lyons à Granville 13 juillet · texte numérisé non relu

Lyons à Granville 13 juillet

En sortant, Gramont et moi, à la fin de l'interpellation, nous croisâmes, à la grille du palais législatif, Thiers qui entrait. Nous échangeâmes quelques mots rapides ; il nous recommanda la prudence et nous conseilla d'invoquer la médiation de l'Angleterre. Arrivé dans la salle intérieure des conférences, il tomba au milieu de l'ébullition des députés qui avaient presque tous quitté la salle, échangeant violemment leurs impressions, et il sentit comme Lyons la prédominance que prenait le parti belliqueux. Il pria Louvet de réunir quelques-uns de ses collègues dans l'un des bureaux. Cinq ministres avertis successivement et, sans autre concert préalable que le fait d'une rencontre accidentelle, se rendirent tout de suite au bureau indiqué, savoir : Mège, Maurice Richard, Louvet, Segris, Chevandier. Thiers leur dit : « J'ai voulu causer avec vous... les circonstances sont graves. On veut nous entraîner à la guerre... le moment n'est pas encore venu. La Prusse assurément s'est mise gravement dans son tort... Je désire autant que vous la réparation des événements de 1866. Sans nul doute, après Sadowa, et en présence d'incessantes provocations de la Prusse, il est à craindre qu'une revanche ne devienne un jour ou l'autre absolument nécessaire. Mais le moment actuel serait fort mal choisi. Il faut savoir attendre l'heure où l'Allemagne, poussée à bout par les appétits désordonnés et les exigences de la Prusse, se tournera vers nous comme vers des libérateurs. Aujourd'hui nous

sommes sans alliances. La cause de la rupture est très petite. L'Europe nous donnera tort et peut-être allons-nous amener une conflagration générale. » La conversation se renferma dans ces termes. Ces propos furent dits et redits lentement et à diverses reprises et écoutés avec l'attention due à la position de celui qui parlait. Il n'y eut aucune discussion. Thiers n'eut pas à s'échauffer au point d'être baigné de sueur; l'entretien dura au plus une demi-heure. Pas un mot ne fût dit par lui tendant à faire soupçonner que la France ne fût pas prête. La conflagration universelle paraissait être sa seule inquiétude, et ses auditeurs furent plutôt amenés à un sentiment de confiance si le duel était circonscrit entre la Prusse et la France. Segris sortit avec Thiers : a Je vous remercie, lui dit-il, d'avoir fait ces observations, elles sont tout à fait conformes à mes sentiments ^ »

Du Corps législatif Gramont se rendit au Sénat. 11 y fut accueilli par des manifestations plus accentuées. C'est à qui exprimerait ses impatiences belliqueuses. « Mais ce n'est rien du tout! s'écria-t-on de divers côtés après la lecture de sa déclaration ; cela n'apprend rien sur l'attitude de la Prusse. — Et l'article 5 du traité de Prague? ajoutait Larrabit. — Votre communication, disait Hubert Delisle, parle bien d'une renonciation, sans dire si elle émane du prince ou de son père ; elle ne dit pas si un

assentiment quelconque résulte des négociations engagées avec la Prusse. » Il conclut par la nécessité de donner à la préoccupation publique une sorte d'apaisement. — « Il ne s'agit pas d'apaisement ! s'écrie Bonjean, il s'agit d'une question de dignité nationale. » Brenier était allé plus loin : « Tout en prouvant que l'on ne peut porter atteinte au droit de l'Empereur de déclarer la guerre, je me charge de vous prouver que vous devriez la faire. — La Prusse, disait Chabrier, s'exécute difficilement.. J'espère que M. le duc de Gramont l'obligera à s'exécuter aussi. » Gramont refusa la discussion et se contenta de répondre : « Nous ferons la guerre le jour où vous aurez prouvé qu'elle est nécessaire. » Les Anciens, qui devaient être les modérateurs, s'étaient montrés les plus ardents. <( Mauvaise séance, écrit Vaillant sur son carnet, plus mauvaise encore au Gorps législatif. Il y a une irritation extrême contre Emile OUivier. » A son retour aux Affaires Etrangères, Gramont trouva Lyons. L'ambassadeur anglais lui exprima le regret qu'il ne se fut pas borné à annoncer simplement que tout litige avec la Prusse et avec l'Espagne était terminé*. Gette critique n'était pas juste : Gramont ne pouvait pas encore faire cette déclaration, puisqu'en réalité le litige n'était terminé ni avec la Prusse, ni avec l'Espagne, Gramont, si l'on en juge par l'exposé de Lyons, ne sut pas, dans cet entre-

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