Au comte de Solms à Paris, le 11 mars
pour nous signifier une rupture, puisque Werther doit expliquer son départ par la nécessité d'une cure d'eaux, il le rappelle pour le punir d'avoir, en sa naïveté d'honnête homme, paru, en écoulant nos griefs, en reconnaître la justesse. Sentant bien qu'il n'avait rien à attendre de Paris, Bismarck tendait l'oreille du côté d'Ems. C'est de là qu'allait lui venir le moyen d'engager cette guerre qu'il avait décidée. Comment le Roi se serait-il conduit envers Benedetti après les télégrammes comminatoires dont son chancelier l'avait harcelé ?
Roon et Moltke étaient à Berlin, Roon y était accouru le 10. Moltke y arriva le 13 ^ Ce jour-là Bismarck les avait invités à dîner pour qu'ils reçussent avec lui les nouvelles décisives. La première vint de Paris; c'était le compte rendu
1. Dans une biographie écrite, non par Moltke lui-même, mais sur les notes de ses parents, on fixe au 15 le départ de Moltke, ce qui placerait son arrivée à Berlin le 16. Un instant de réflexion suffit pour convaincre qu'il y a là une inexactitude évidente. Gomment admettre que Bismarck qui, dès le 12, était décidé à la guerre, ait laissé tranquillement à la campagnejusqu'au 15 sans l'avertir, l'instrument principal de cette guerre? 11 n'a cessé d'affirmer, non seulement à la fin de sa vie mais constamment, que Moltke était à Berlin le 13 et on doit l'en croire, car l'assertion contraire anonyme est trop opposée cà la vraisemblance pour être prise au sérieux. L'agence Wolff signalait la présence à Berlin de Moltke le 14 : elle était plus près de la vérité que les mémoires.
de la séance dans laquelle Gramont avait lu notre déclaration du 13. L'interpellation avait été terminée à 2 h. 1/2, et aussitôt l'ambassade prussienne et les agences diverses en avaient expédié de tous les côtés le compte rendu : comme il était court et en clair, il n'y avait pas eu de temps perdu à chiffrer et à déchiffrer, et il était arrivé très tôt partout dans l'après-midi. Bismarck, avec sa rapide perception, en comprit la portée: nous ne soulèverions aucune question nouvelle ; par conséquent pas de récriminations sur le mépris du traité de Prague, pas de réserves contre l'unité allemande, rien en un mot de nature à éveiller la susceptibilité nationale ; notre phrase molle sur la négociation en cours, comparée à la vigueur de notre ultimatum du 6 juillet, donnait la certitude que nous étions prêts à nous arranger et à ne pas persister dans la seule de nos demandes de nature à déchaîner le conflit, les garanties pour l'avenir. C'était donc encore la paix. La guerre dont il avait besoin lui échappait une seconde fois. Sa colère devint un accablement morne. C'est ainsi que Moltke et Roon le trouvèrent. Il leur confirma ses dispositions de retraite : il lui paraissait évident que le Roi s'était laissé enguirlander ; la renonciation Hohenzollern allait probablement devenir un fait consacré par Sa Majesté; il ne pouvait prendre son parti d'un tel recul. Roon et Moltke combattent sa résolution. « Votre position, leur répond-il, n'est pas semblable à la mienne ; ministres spéciaux, vous
n'avez pas la responsabilité de ce qui va se passer, mais moi, ministre des Affaires étrangères, je ne puis assumer la responsabilité d'une paix sans honneur. L'auréole que la Prusse a conquise en 1866 va tomber de son front si l'on peut répandre parmi le peuple l'idée « qu'elle cane ». On se mit à table tristement. A 6 h. 1/2 arrivait la dépêche d'Abeken ^ Bismarck lut cette dépêche pâteuse qui, certes, n'était pas sans venin, mais qui ne mettait aucune impertinence en relief, et, laissant entr'ouverte la porte de la négociation, n'acculait pas la France à la nécessité de la guerre. Les deux généraux, à cette lecture, furent atterrés au point d'oublier de boire et de manger. Bismarck lut et relut le document, puis se retournant vers Moltke : «■ Avons-nous intérêt à retarder le conflit? — Nous avons tout avantage à le précipiter, répondit Moltke. Quand même tout d'abord nous ne serions pas assez forts pour protéger la rive gauche du Rhin, notre rapidité à entrer en campagne serait bien vite supérieure h celle de la France. » Bismarck alors se lève, se place devant une petite table et arrange ainsi le télégramme d'Abeken : « Quand la nouvelle de la renonciation du prince héréditaire de Hohenzollern fut communiquée parle gouvernement espagnol au gouvernement français, l'ambassadeur français demanda à Sa Majesté le Roi, à Ems, de l'autoriser à télégra-
1. Elle était arrivée à 6 heures 8 minutes; à cause du temps du déchiffrement, elle ne put être remise plus tôt que 6 heures 1/2.
phier à Paris que Sa Majesté s'engagerait pour le temps à venir à ne jamais plus donner son consentement, si les Hohenzollern revenaient à leur candidature. Là-dessus Sa Majesté refusa de recevoir de nouveau l'ambassadeur français et envoya Taide de camp de service lui dire que Sa Majesté n'avait rien de plus à lui communiquer. »
Ce texte est la falsification^ d'un texte qui luimême était déjà falsifié. La falsification d'Abeken, quelque grave qu'elle ait été, conservait encore quelque pudeur; elle laissait entrevoir qu'entre la demande de Benedetti et le refus du Roi, il y avait eu un échange de pourparlers ; Bismarck en supprime toute trace : il fait disparaître l'argumentation du Roi avec Benedetti à la promenade des Sources, Tannonce faite à l'ambassadeur d'une lettre des Hohenzollern, l'envoi de l'adjudant pour informer de l'arrivée de cette lettre. Il ne reste qu'une demande et un refus brutal, sans transition, sans explication, sans discussion. La dépêche embrouillée et pâteuse d'Abeken devient âpre, stridente, coupante, arrogante et, selon l'expression heureuse de Nigra, d'un rude laconisme. L'obus envoyé d'Ems n'avait qu'une mèche destinée à éclater sans effet, en fusée ; Bismarck l'arme d'une mèche excellente qui le fera retentir en tonnerre dès qu'il aura touché le sol -.
1. Falsification, dictionnaire de l'Académie .'Altérer avec l'intention de tromper : « J'ai pris soin de ne pas falsifier le sens d'un passage. » (Pascal, Provinciales.)