Erich Marcks : Kaiser Wilhelm, I, p
2. Discours du9 février 1876 : «Il est naturel que les gouvernements, pour certaines choses qu'ils ne veulent pas dire dans leur Moniteur officiel, se réservent dans quelque feuille amie autant de papier blanc qu'il leur est nécessaire pour exprimer au besoin leur opinion. C'est comme feuille de ce genre que précédemment la Gazette générale de r Allemagne du Nord avait été obligeamment mise à la disposition du gouvernement par les propriétaires... De ce qui lui était offert ainsi, le gouvernement a usé. »
loureiise, et l'attitude consternée de la foule m'a rappelé cette grande douleur muette dont parle le poète de Pharsale : Erravit sine voce doloi\ J'avoue que j'ai trouvé quelque chose de navrant dans le spectacle de ce peuple surpris et atterré par une nouvelle qui présage des luttes sanglantes et d'effroyables catastrophes \ •>
Un autre témoin fut frappé surtout des impressions martiales de la foule. « L'effet, dit le correspondant du Times, que ce bout de papier imprimé produisit sur la ville fut terrible. 11 fut salué par les vieux et par les jeunes; il fut le bien venu pour les pères de famille et pour les adolescents. Il fut lu et relu par les dames et par les jeunes filles, et, dans un élan patriotique, repassé finalement aux servantes. Il n'y eut qu'une opinion sur la conduite virile et digne du Roi; il n'y eut qu'une détermination de suivre son exemple et de relever le gant jeté au visage de la nation. A dix heures, la place devant le palais royal fut couverte d'une multitude excitée. Des hurrahs pour le Roi et des cris au Rhinl se firent entendre de tous côtés. Des démonstrations semblables eurent lieu dans d'autres quartiers de la ville. Ce fut l'explosion d'une colère longtemps contenue. » — ^ L'émotion fut colossale, dit Sybel, un cri de joie partit des profondeurs du cœur de milliers de voix qui n'en formaient qu'une; les hommes s'embrassaient
1. Gazette de France «lu 16 juillet. Correspondance de Berlin.
avec des larmes de joie. Les vivats au Roi ébranlaient l'air. » La fanfare qui avait exalté les généraux soulevait Berlin. Les diplomates ne se méprirent pas sur la signification du fait bruyant qui se déroulait devant eux. De Bylandt, ministre des Pays-Bas, a raconté à l'un de mes amis qu'après avoir lu le supplément de la Gazette de F Allemagne du Nord, il rentra précipitamment chez lui, le traduisit et l'expédia à son gouvernement avec ces simples paroles : « Guerre désormais certaine. »
A onze heures et demie ce télégramme affiché fut expédié aux ministres prussiens à Dresde, Hambourg, Munich et Stuttgard et à deux heures et demie du matin à Pétersbourg, Florence, Bruxelles et Bome^
Le 14 au matin, le Moniteur prussien le publiait en tête de sa partie non officielle. Pendant qu'on l'affichait sur les murs, qu'on le criait dans les rues, qu'on l'authentiquait dans la Gazette officielle, les agences télégraphiques le lançaient dans toutes les régions où un journal pénètre. Enfin, dans les capitales principales, les ambassadeurs ou ministres de la Confédération du Nord se présentaient chez les ministres des affaires étrangères et leur en donnaient officiellement connaissance. Dans toutes les langues, dans tous les pays, courait la falsification offensante lancée par Bismarck. L'effet de cette
1. Les dates précises ont été fournies par un discours de Caprivi, successeur de Bismarck.
publicité effroyable se produisit d'abord en Allemagne avec autant d'intensité qu'à Berlin. « On accueillit avec joie le congé donné à Benedetti, précisément en raison de ce qu'il paraissait contenir <:/^f/wy^^f/'oy^(?;2.y^//2/ pour la France. Les journaux faisaient rage. Dans les caricatures on voyait au fond la première pièce de l'appartement du Roi à Ems avec une fenêtre ouvrant sur la promenade; au premier plan, Benedetti en grand uniforme, honteux et capot, arrêté par un aide de camp qui lui barrait le passage d'un air narquois ; on racontait que le Roi lui aurait brusquement tourné le dos et dit à son adjudant : « Dites à ce monsieur que je ne lui donne aucune réponse; je ne le reverrai plus. » «Avant l'ordre de mobilisation du Roi, le peuple se levait comme un seul homme avec une seule âme. Cette émotion puissante était l'œuvre de la dépêche d'Ems. Cette dépêche a déchaîné le furor teutonicus, la sainte colère du « Ich » allemand \ »
Le Roi ressentit comme son peuple l'effet de la manœuvre de son Chanceher. Tl était sur la promenade des Sources à Ems, le 14 au matin, quand on lui communiqua le télégramme arrangé qui ressemblait si peu à la relation écrite par Radziwill. Il le lut deux fois, très ému, le tendit à Eulenbourg, qui l'accompagnait, et lui dit : <( C'est la guerre ^ » — «C'est la guerre ! » disait