‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 98 sur 173 · Oncken, p · texte numérisé non relu

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2. Ce fait a été raconté par Eulenbourg à Hans Delbrûck qui en rend témoignage (Preussische Jahrbûcher, p. 48), et

encore au même moment le ministre prussien à Berne, comme s'il eût entendu l'exclamation de son Roi. Notre ministre Comminges-Guitaud se rendait pour affaires courantes au palais fédéral ; à ce moment le général comte Reder, ministre prussien, sortait de chez le président de la Confédération. Dès que Reder aperçut Comminges-Guitaud, il vint vers lui et lui dit: «Eh bien, mon cher comte, nous allons donc nous faire la guerre ; j'en suis consterné. Donnonsnous une dernière fois la main avant de devenir ennemis. » Comminges stupéfait s'écrie : « La guerre est donc déclarée? — Mais oui, répoixdit Reder, d'après un télégramme reçu cette nuit, le Roi a refusé de recevoir le comte Benedetti et lui a fait savoir qu'il rejetait les demandes de la France. » La première parole de Guitaud, dès qu'il fut auprès du président Doubs, fut : ((La guerre est donc déclarée? — C'est, lui répondit celui-ci, ce que M. le ministre de Prusse vient de m'apprendre. » Ainsi, dans la journée du 14, avant que notre presse et notre Gouvernement eussent prononcé un seul mot, d'un bout de l'Allemagne à l'autre, d'instinct, la foule interprétait le télégramme comme signifiant: Guerre. Et ce mot terrible était prononcé par l'Allemagne, alors qu'à Paris le Cabinet luttait avec énergie, et non sans espoir, pour le maintien de la paix.

rien ne prouve plus la falsification de Bismarck que celte exclamation du Roi.

Vïll

Depuis la séance de la Chambre jusqu'assez tard dans la nuit, le 13, en l'absence de nouvelles définitives d'Ems et de Berlin, la fermentation des esprits devenait à chaque minute plus violente à Paris. Notre réponse à l'interpellation soulevait une réprobation presque générale. Le Pays disait, dans un article qu'on s'arrachait : u Nous sommes dans la situation de ces officiers qui désespèrent de leurs chefs et qui. brisant leur épée, la jettent en morceaux. C'est avec tristesse, presque avec dégoût, que nous consentons encore à prendre notre plume, cette plume impuissante à conjurer la honte qui menace la France. C'est qu'en effet, et dans une naïveté sans égale, M. le premier ministre a cru bien sincèrement que tout pouvait, que tout devaits'arrangerparladépèche du prince Antoine. Or, que vient faire, dans tout cela, ce vieillard grotesque et cacochyme, ce père Ducantal, ce père Antoine, comme on l'appelle déjà, à qui personne n'adresse la parole, que nul ne connaît, et qui n'a rien à dire? Son fils, le prince Léopold, est plus que majeur, puisqu'il a trente-cinq ans, et n'a que faire des radotages de son père. 11 ne l'a pas consulté pour accepter, il n'a pas à le consulter pour refuser. C'est à la Prusse que M. de Gramont s'adresse, et c'est le père Antoine qui répond. Mais rien ne serait aussi comique.

si toutefois le comique doit se trouver dans l'abaissement de notre pays. Et c'est cette paixlà, sans garantie, sans caution, reposant sur une dépêche d'un vieillard, que l'on voulait offrir à la France soulevée par l'élan national? La Prusse se tait, la Prusse refuse de répondre et garde un dédaigneux silence. Et les avocats qui nous gouvernent, satisfaits de leur plaidoirie de l'autre jour, abandonnent leur client, la France, sans s'inquiéter davantage de son honneur, de sa dignité, de ses intérêts! Oh! si les événements devaient prendre cette tournure définitive, ce serait à rougir d'être Français et à demander d'être nationalisés Prussiens! Mais c'est impossible, et l'Empereur ne peut pas nous laisser plus longtemps le front courbé dans la poussière. Hier soir, les boulevards étaient remplis d'une foule anxieuse, des bandes d'étudiants parcouraient les rues en disant le Chant du Départ ; voilà cinq jours que la France est décidée à se battre; le peuple murmure et demande si désormais nous allons toujours reculer. La France se révolte contre des ministres qui ne savent ni la défendre, ni la protéger, ni la couvrir, et elle fait un suprême appel à l'Empereur. Qu'il balaie tous ces parleurs, tous ces fabricants de paroles creuses et vaines, et qu'on en vienne donc aux actes ^ ! Ils veulent nous faire un Empire

4. En avril 1880 le même Cassagnac a dit dans le Pays : u Vous deviez vous contenter du strict nécessaire en matière de dignité nationale. Or le strict nécessaire c'était la renonciation du prince Antoine. Il n'en fallait pas

nouvelle édition, revue, corrigée et diminuée de toute sa gloire, telle qu'un orléaniste peut en permettre la lecture à son fils. — Paul de Cassagnac. Dernière nouvelle. — Trois heures. — La reculade est consommée. Le ministère, par l'organe de M. le duc de Gramont, déclare la France satisfaite par la dépêche du prince Antoine de Hohenzollern. Ce ministère aura désormais un nom : le mlmstère de la honte ! Le ministère croit s'être consolidé et avoir proclamé la paix, il se trompe. Partout, à la Chambre et dans la rue, on répond : C'est la chute du cabinet, et c'est la guerre. — P. de C. »

Le journaliste personnel de Piouher, Jules Richard, en une forme plus contenue, exprimait les mêmes sentiments dans le Figaro. La Gazette de France, le journal légitimiste, nous raillait froidement : « La paix triomphe. Il n'y aura pas de guerre. La Prusse garde les fruits de Sadowa. La France entière pensait que le gouvernement, ayant résolu de prendre sa revanche de Sadowa, croyait le moment venu d'engager une partie sérieuse contre la Prusse : on prenait le différend hispano-prussien pour un prétexte, car il en faut toujours un, et l'on croyait à une guerre prompte, énergique, réparatrice... Eh bien, non, il ne s'agissait que d'empêcher le candidat de Prim d'être blackboulé ; c'était au

davantage. L'honneur de la France était satisfait; ses intérêts n'étaient plus lésés. Même avec un armement formidable, vous eussiez été coupables d'insister. » A quoi bon faire des réllexions?

pied de la lettre que Ton devait prendre la réclamation du cabinet des Tuileries; il était sincère, rigoureusement sincère, quand il affirmait que la question était renfermée dans les bornes étroites de l'incident Prim. ))L'f7;2?z;erA s'exprima comme la Droite, comme la Gauche, comme les légitimistes : « L'on ne peut nier que l'opinion ne soit presque unanime à réclamer une action énergique ; elle serait déçue si l'affaire venait à s'arranger par la diplomatie. » Le ton des autres journaux, à l'exception du Constitutionnel, du Temps et des Débats^ était déchaîné. A les entendre, l'espérance d'une paix à la suite de la renonciation avait rendu le pays triste, désappointé, inquiet, sombre, et avait plongé Paris dans la stupeur; on en avait le cœur serré. C'était une déception, une mystification, la pire des humiUations, le dernier des périls. Notre paix serait une paix boiteuse, une paix dérisoire, une paix borgne, une paix honteuse, une paix sinistre, une paix ridicule et éphémère, une paix... innommable, une paix enfin qui coûterait à la France plus de sang que dix batailles rangées. Le tirage des journaux augmentait ou diminuait selon qu'ils étaient favorables ou contraires à la guerre; le Constitutionnel était déchiré et jeté dans les ruisseaux. Pinard, l'ancien ministre, fort calme d'ordinaire, aborde Adelon, mon chef de cabinet. «Nous espérons, lui dit-il avec véhémence, que votre ministre ne se contentera pas de cette renonciation du père Antoine : ce serait notre perte et notre déshonneur. » « A qui

LE SOUFFLET DE BLSMARCK. 3iJ

restera la victoire ? se demandait la Liberté. Au roi de Prusse, si le cabinet ne tombe pas. A la France, si le cabinet tombe. » Elle ajoutait: « Les journaux /?rz/^^?6/2.S' continuent à célébrer la victoire remportée par le cabinet du 2 janvier. «

Cet entraînement général, au lieu de me ployer, me raidit, obéissant à cette humeur qui me pousse à me jeter en avant avec d'autant plus d'audace que je suis seul, je sortis tout à fait de la réserve que j'avais plus ou moins gardée, et je ne fis mystère à personne de mes sentimen ts intimes. Un véritable assaut me fut alors donné. Girardin vint me presser de ne pas résister à l'exaltation belliqueuse du sentiment public. Les mêmes représentations me furent soumises avec beaucoup plus d'autorité par le ducd'Albuféra. Président du centre droit, c'était le véritable chef de ma majorité; je l'avais toujours trouvé fidèle à me soutenir. J'étais obligé de tenir grand compte de son opinion et de l'écouter avec déférence. Il vint, accompagné par Maurice Richard, me supplier de ne pas me raidir contre la nécessité et de rester, en acceptant la guerre, un ministre d'opinion publique. Il me prévint que si je ne m'y décidais pas, la Gauche et la Droite réunies nous jetteraient par terre. Le jeune ouvrier Buette, aux noces duquel je m'étais rencontré pour la dernière fois avec Jules Ferry et Gambetta, vint me raconter les véhémences du discours de la Sourdière et, au nom de cette démocratie qui ne nous était pas

malveillante, me conjura de ne pas m'opposer à ce que l'opinion publique m'imposerait ^

Maintenant qu'il est convenu que tout le monde a été opposé à la guerre, je stupéfierai certaines gens, si je leur rappelais leur langage dans cette après-midi. « Vous êtes incompréhensible, me disait-on, vous êtes le ministre du plébiscite; vous pouvez être celui de la victoire et vous ne le voulez pas! Tout ce que vous avez si péniblement conquis au prix de tant de sacrifices, de patience, de ruptures, sera perdu ou compromis. Ayant conduit le pays à la victoire, la Droite en profitera pour satisfaire ses passions, venger ses rancunes. Elle faussera les institutions libérales, reprendra les candidatures officielles, chassera des comices les candidats indépendants, se créera une majorité animée de ses sentiments, et elle interrompra l'œuvre de conciliation, de rapprochement, de rajeunissement que vous n'avez pu encore qu'ébaucher. » — « Je ne conteste pas, répondais-je, la force de ces considérations : il se peut que je tombe dans l'impuissance et l'isolement au milieu du dédain public, comme un homme sans résolution et sans courage ; mais je ne crains pas d'affronter ce discrédit. Lorsque je croirai la France menacée dans sa dignité et dans son honneur, je pousserai le premier le cri

4. Lettre de Buette à Emile Ollivier, avril 1874. — (( Au moment où il fut question que vous incliniez à la paix, j'ai entendu le discours que Gambetta entendait prononcer en faveur de la guerre. Et j'exprimai sa pensée lorsque je vins vous voir pour vous y pousser. »

de guerre, et je n'aurais pas hésité à le faire Hla candidature n'avait pas été retirée; mais, elle va disparaître et vous voulez que, profitant d'une émotioQ momentanée, mon gouvernement s'engage dans une sanglante entreprise à seule fin de rehausser ma personne ou mon système ? Vous vous trompez sur les conséquences de la guerre, ajoutai-je. La victoire est certaine, je le veux bien ; tous les hommes de guerre, grands et petits, la promettent; mais que ferons-nous de cette victoire? prendrons-nous le Rhin? contraindrons-nous Francfort, la patrie de Goethe, Bonn, celle de Beethoven, Heidelberg, le nid de la jeunesse allemande, à devenir françaises? Et de quel droit? La conquête, selon notre théorie française des nationalités, n'est plus un juste titre d'acquisition. Croyez-vous que rx\llemagne vous laisserait tranquilles possesseurs de votre proie? Ses enfants séparés ne cesseraient de tendre les mains vers elle, et la guerre renaîtrait tant que leur délivrance n'aurait pas été opérée. Xous ne retiendrions pas les provinces rhénanes, la France ne retiendrait pas plus le Rhin que l'Autriche n'a gardé Venise. Et à ne s'en tenir qu'aux résultats moraux, quel désastre qu'une guerre entre deux nations aussi civilisées ! Sans doute il existe une Allemagne barbare, avide de combats et de conquête, celle des hobereaux, une Allemagne pharisaïque, inique, celle de tous les pédants inintelligibles dont on nous a trop vanté les creuses élucubrations et les microscopiques recherches. Mais ces deux AUemagnes ne sont

pas la grande Allemagne, celle des artistes, des poètes, des penseurs, celle de Bach, de Mozart, de Beethoven, de Gœthe, de Schiller, de Henri Heine, de Leibnitz, de Kant, de Hegel, de Liebig, etc., etc., celle-là est bonne, gén^ércTïseTIiumaine, pacifique ; elle se peint dans le mot touchant de Gœthe, à qui on demandait d'écrire contre nous et qui répondit qu'il ne pouvait trouver moyen dans son cœur de haïr les Français. Si nous ne nous opposons pas au mouvement naturel de rUnité allemande, et si nous la laissons s'opérer tranquillement par étapes successives, elle ne donnera pas la suprématie à l'Allemagne barbare, à l'Allemagne sophislique, l'assurera à l'Allemagne intellectuelle et civilisatrice. La guerre, au contraire, établirait la domination, pendant une durée impossible à calculer, de l'Allemagne des hobereaux et des pédants, car c'est autour d'elle que se préparerait le retour offensif au Rhin.» Que de fois en quelques heuresj 'ai répété ces raisonnements, jusqu'à m'épuiser, haletant plus que M. Thiers ne l'avait été dans sa conférence avec mes collègues, à ceux qui s'empressaient autour de moi, avec l'espérance de me convaincre !

Les autres membres du ministère, en communication habituelle avec la presse, bataillaient non moins énergiquement. Gramont seul continuait dans un autre sens son dialogue avec Benedetti. A huit heures et demie du soir, il lui télégraphiait: aAinsi que jevous l'avais annoncé, le sentiment public est tellement surexcité, que

c'est à grand'peine que, pour donner des explications nous avons pu obtenir jusqu'à vendredi. Faites un dernier effort auprès du Roi; dites-lui que nous nous bornons à lui demander de défendre au prince de Hohenzollern de revenir sur sa renonciation ; qu'il vous dise : « Je le lui dé- (( fendrai et vous autorise à nous l'écrire», ou qu'il charge son ministre ou son ambassadeur de me le faire savoir, cela nous suffira. Si, en effet, le Roi ne nourrit pas d'arrière-pensée, ce n'est pour lui qu'une question secondaire, mais pour nous elle est très importante. La parole seule du Roi peut constiluer pour l'avenir une garantie suffisante. J'ai lieu de croire que les autres Cabinets d'Europe nous trouvent justes et modérés. L'Empereur Alexandre nous appuie chaleureusement. Dans tous les cas partez d'Ems et venez à Paris avec la réponse, affirmative ou négative. Peut-être pourriez-vous, en recevant du Roi la nouvelle de la renonciation du prince de Hohenzollern, lui dire : Sire, votre Majesté se porte garante de la parole du prince, car elle n'ignore pas que, comme puissance, nous n'avons point de rapport avec le prince et que, par conséquent devant le pays, notre garantie offinelle est dans la parole du roi. »

Quelques instants après la rédaction de cette dépêche arrivait la preuve que Gramont s'illusionnait sur les sentiments favorables de l'Europe, dont il envoyait l'assurance à Benedetti. A huit heures et demie, il recevait un courageux avertis-

sèment de Saint-Vallier^ : « Toute nouvelle insistance de notre part auprès de la Prusse serait maintenant regardée, dans l'Allemagne du Sud, comme une preuve de vues belliqueuses et accréditerait l'opinion qu'on répand que l'affaire Hohenzollern est pour nous un prétexte et que nous voulons la guerre. La renonciation déplace la situation ; ceux qui nous approuvaient nous blâment et notre position devient mauvaise si nous réclamons d'autres garanties .iVoia/vo2^mon^ espérer, dans ce conflit y la neutralité du Sud (quelle erreur!) : il n'y aurait plus à y compter aujourd'hui. L'opinion ne nous est plus favorable, même chez les anti-prussiens; on dit que nous voulons la guerre pour échapper à des embarras intérieurs; nos déclarations pacifiques, bien accueillies il y a deux jours, ne trouvent plus aucune créance ; M. de Varnbuhler est désespéré: l'accueil froid et évasif qu'il avait fait hier matin à la communication prussienne vient de faire place à une attitude sympathique. Le langage des agents diplomatiques nous devient contraire. »

L'ami Beust lui-même faisait savoir à Gramont « qu'il aurait tort de pousser les choses à l'extrême et que personne, mieux quelui, n'était en mesure de juger les dispositions des États du Sud, et qu'il était convaincu que si la France comptait sur les sympathies de ces États, elle commettrait une

1 Stuttgart, 13 juillet, une heure de l'après-midi (reçue à huit heures et demie soir).

grande erreur^». De Pétersbourg, Fleury ne fut pas moins sincère. En l'absence de Gortchakow, il avait vu le Tsar. Avant qu'il eût montré le texte de la demande de garanties, Alexandre entra dans une véritable colère. « Je m'étais donné beaucoup de peine pour éviter la guerre, vous la voulez donc? » Et comme Fleury lui parlait de notre honneur, il riposta vivement : « Votre honneur! EtThonneur des autres? » Quand il eut luattentivementladépèchedeGramontilsecalma, mais il refusa d'intervenir de nouveau auprès de son oncle. Persuadé bien à tort que la renonciation était due à son influence personnelle, il ne voulait pas peser davantage sur le roi de Prusse, (( dont la fierté était blessée et qui se trouvait, lui aussi, en face du sentiment national déjà froissé parla renonciation du prince Léopold ».

En même temps que ces avertissements salutaires, nous arrivèrent dans la soirée les nouvelles les plus propices. Olozaga vintm'annoncer que son gouvernement lui avait envoyé son approbation, qu'il la notifierait au prince Antoine et ne s'occuperait plus de cette candidature. Cependant les choses n'étaient pas, en réalité, aussi avancées. Serrano admettait l'authenticité de la renonciation, mais Sagasta ne comprenait

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