CHAPITRE VIII
Une opposition sérieuse à l'annexion de l'Italie centrale au Piémont n'était à redouter que de la part de l'Autriche. L'Empereur, touché de la loyauté du Roi et de Cavour dans l'afïaire de la Savoie et de Nice, s'employa à conjurer ce danger, et le 26 mars, Thouvenel télégraphiait à Renedetti et Talleyrand : « Dites à M. deCavour,^ à titre confidentiel, que le cabinet de Vienne, nonobstant sa protestation, nous promet de ne pas gêner le Piémont dans ses efforts pour s'assimiler les provinces annexées. » Le 27 il confirme l'abstention de l'Autriche, toutefois à deux conditions : qu'aucune tentative ne serait faite sur laVénétie, qu'aucun renversement ne viendrait changer l'état des choses dans le midi de l'Italie. La Russie et la Prusse n'allèrent pas au delà de quelques réserves de principes; l'Angleterre appi'ouva bruyamment.
Plus bruyamment encore elle s'éleva contre l'annexion de Nice et de la Savoie. Les Anglais
n'eussent pas été plus exaspérés si on leur eût annoncé le blocus de la Tamise. Ils prodiguèrent à Napoléon III les qualificatifs qu'ils avaient employés contre Louis-Philippe après les mariages espagnols. La chère amie Victoria ne garda aucune mesure : <( Nous avons été dupés. Le retour à l'alliance anglaise, à la paix universelle, au respect des traités, à la fraternité commerciale, etc., etc., écrivait-elle à John Russell, n'étaient qu'autant de masques pour cacher à l'Europe une politique de spoliation. C'est le perturbateur universel contre lequel il faut organiser une croisade en règle. * »
Le cabinet était d'autant plus furieux qu'il avait à se reprocher d'avoir provoqué et justifié l'événement par l'appui que, malgré les avertissements de l'Empereur, il avait donné aux annexions piémontaises sans lesquelles nous n'aurions pas acquis Nice et la Savoie. Palmerston lui-même, jusque-là si favorable à Napoléon III, se retourna complètement, ne parla plus que fortifications et volontaires, et en vint à ce degré d'aberration d'écrire sérieusement au duc de Somerset, premier lord de l'Amirauté : « J'ai observé scrupuleusement l'empereur des Français, et j'ai étudié son caractère et sa conduite. Vous pouvez être sûr qu'au fond de son cœur il existe un désir profond et inextinguible d'humilier et de punir l'Angleterre, et de venger, si cela lui est possible, les nombreuses humiHations politiques,
i. o février et 8 mai 18G0.
militaires et navales que depuis le commencement de ce siècle elle a, par elle-même et à l'aide de ses alliés, infligées cà la France. Il a suffisamment organisé ses moyens militaires, et à l'heure qu'il est, il organise doucement, mais résolument, ses moyens maritimes : dès que tout sera prêt, on jouera l'ouverture, la toile se lèvera, et nous aurons un mélodrame des plus désagréables. » Kussell, plus violent encore, annonça à la tribune (mars 1860) qu'il organiserait une entente défensive contre les projets d'agrandissement que, sans aucun motif, il se plaisait à prêter à l'Empereur, Il s'adressa surtout à l'Allemagne, il caressa ses défiances chimériques et ses passions haineuses, à l'imitation de ce que son chef avait fait en 1840. Le prince Albert, dont le patriotisme britannique n'était, selon l'expression de Cobden, que du germanisme travesti, les seconda de son mieux et se montra ce qu'il a été toute sa vie, notre ennemi déclaré, le tocsin qui, à notre moindre mouvement, sonnait à l'oreille des ministres whigs ou tories : le Rhin ! prenez garde au Rhin!
Il fallait cependant trouver une forme pratique à cette haine théorique; on ne pouvait proposer à l'Europe de partir en guerre pour arracher à la F'rance la Savoie et Nice, et soi-même on n'était pas le moins du monde décidé à une aventure à laquelle on n'avait aucun intérêt. Russell se servit de la Suisse : le Conseil fédéral oublia la constante bienvcillauce de l'Empercui', et se prêta à devenir le roquet qui mord aux talons. 11
remplit les chancelleries de ses plaintes contre la remise entre nos mains des portions neutralisées de la Savoie. — N'étions-nous pas les premiers intéressés au maintien de la neutralité suisse, rempart de notre frontière de l'Est? Et si nous cédions à la funeste pensée de détruire ce rempart protecteur, n'avions-nous pas la facilité de le faire ailleurs que de la Savoie?
L'Empereur avait eu un instant l'idée de transférer à la Suisse le Faucigny et le Chablais. Russell avait répondu que la Suisse n'avait pas besoin de ces populations catholiques qui seraient une cause d'embarras pour les protestants de Genève, qu'une seule combinaison assurerait la sécurité de la Suisse, c'est que la Savoie tout entière demeurât au Piémont *. Quelque temps après l'Empereur avait su que les Savoisiens voteraient contre l'annexion, si l'on démembrait leur pays, et il renonça à sa combinaison. Russell la reprit par cela seul que l'Empereur l'avait abandonnée, et proposa aux quatre cours une entente sur la base de la cession à la Suisse de tout ou partie des provinces neutralisées.
L'Autriche n'avait pas assez perdu le bon sens et la mémoire pour se prêter à un pareil jeu. Rechberg répondit qu'il désapprouvait cette annexion comme il avait désapprouvé celle de l'Italie centrale, mais qu'il y avait une différence en faveur de la cession de Nice et la Savoie, c'est que là, du moins, il y avait eu le consente-