‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 101 sur 177 · Persigny à Thouvenel, 13 octobre · texte numérisé non relu

Persigny à Thouvenel, 13 octobre

EFFETS EN EUROPE DES ANNEXIONS. 4i:;

ment du souverain dépossédé. Le Prince régent, qui ne cachait ni ses préoccupations ni ses défiances, eût certainement fait accueil empressé à la suggestion anglaise si, cette fois encore, il n'eût été arrêté par la Russie. Gortschacow, en effet, fit échouer le complot par un refus catégorique : il ne se prêterait qu'à une conférence chargée d'examiner les conditions propres à assurer l'exécution de l'article 92 de l'acte final du Congrès de Vienne combiné avec l'article M du traité de Turin. Thouvenel ne laissa pas même à Russell la consolation de ronger cet os maigre. 11 ne repoussa pas l'idée de la conférence, mais avant le vote à Nice et en Savoie, il dit : « Attendons que les populations se soient prononcées. » Après, il dit : " Les populations se sont prononcées, à quoi bon? La neutralité suisse ne peut avoir de meilleure garantie que notre intérêt à la respecter », et la conférence s'en alla en fumée comme le projet de coalition. Le bavardage fastidieux de Kussell n'arriva pas à un autre résultat.

Cet échec retentissant devant toute l'Europe enragea ce petit homme empêtré dans sa morgue, il poursuivit l'Empereur de sa vendetta et de ses suppositions puériles. Tantôt il convoitait Genève, tantôt il pensait au Maroc: tantôt il méditait de fonder un nouvel empire d'Orient au profit de Léopold qui, en échange, nous céderait la Belgique; tantôt il allait annexer le Portugal à l'Espagne et avancer, par compensation, notre frontière des Pyrénées à l'Ebre ou prendre les

îles Baléares; tantôt il se préparait à assaillir les provinces rhénanes. Russell alla même jusqu'à sommer gravement Cavour de lui déclarer s'il était vrai qu'il allait céder à la France Gênes et la Sardaigne. et il prit la peine de démontrer <( que la cession de Gênes détruirait l'indépendance de l'Italie, celle de la Sardaigne l'équilibre de la Méditerranée, et qu'une augmentation quelconque du territoire français ne serait pas considérée par l'Europe avec indifférence ». Cavour se crut obligé de répondre sérieusement '( que son gouvernement s'engageait à ne céder à la France (il aurait pu ajouter : qui ne le lui demandait pas) aucune partie de territoire en dehors des stipulations contenues dans le traité du 24 mars ». De son côté Palmerston écrivait des lettres pathétiques à Persigny, le priantd'obtenir de l'Empereur quelque concession en faveur de cette malheureuse Suisse dont les inquiétudes patriotiques avaient touché son cœur. « Ne serait-ce pas agir en grand seigneur que de prendre cette initiative, et cela sans rien sacrifier d'essentiel aux intérêts de la France? »

L'injustice de l'opinion anglaise attrista l'Empereur sans le révolter ; il essaya patiemment de l'apaiser. Il se prêta à tous les pourparlers qu'on lui demanda, quelque blessants qu'ils fussent ; il multiplia ses protestations d'amitié dans ses entrevues avec les hommes d'État anglais ou avec leurs amis, avec Clarendon et Panizzi; oublieux de ce qu'à l'heure même la Russie faisait pour lui, il se montrait pénétré de la conviction

« que l'alliance anglaise étaitla seule sur laquelle il pût compter, la seule qui lui convînt ainsi qu'à son pays; il n'avait rien tant à cœur que de la mainteuir et la consolider, il n'avait rien fait qui pût la compromettre, il ne nourrissait aucune arrière-pensée de conquête dont on pût s'alarmer; la Savoie et Nice n'étaient pas des conquêtes mais des restitutions justifiées par des nécessités stratégiques ; il était étonné qu'une nation d'un aussi grand bon sens que la nation anglaise pût accueillir la moindre partie des soupçons dont on le poursuivait; son seul désir était de regagner sa confiance. » Ces explications et adjurations n'eurent aucun effet; à son tour il répéta les doléances de Louis-Philippe sur la méconnaissance anglaise de nos intérêts, et exprima la même douleur de voir les animosités et les préjugés d'un temps passé renaître en Angleterre, comme ces mauvaises herbes qui poussent toujours quoi que fassent la charrue et la herse pour les déraciner.

Nice et la Savoie ne devenaient pas françaises, elles le redevenaient : elles l'avaient toujours été. On ne le conteste guère pour la Savoie, qu'un historien allemand appelle F Irlande itaiietutp '. Ce n'est pas moins certain à l'égard de

Page 1