‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 99 sur 177 · Aux Savoisiens, 21 mars · texte numérisé non relu

Aux Savoisiens, 21 mars

contre-balancé par la défiance de toutes les puissances de l'Europe (22 mars). »

L'Autriche ricana : A chacun son tour d'être dépouillé. — La Russie se montra chaleureusement favorable. Quoique Gortschacow fût dans un état de santé qui avait même inspiré des inquiétudes, il manda chez lui notre ambassadeur. Montebello le trouva encore dans son lit, oppressé, faible, s'exprimant avec effort. Il lui dit : « J'ai désiré vous parler quoique j'en aie à peine la force. L'Angleterre cherche à organiser une croisade contre la France à l'occasion delà Savoie et de Nice ; l'Autriche verrait sans déplaisir se former une entente contre vous; je n'ai pas besoin de vous dire les préoccupations de la Prusse; elle vous est peu favorable. J'ai profité d'une visite que l'Empereur a daigné me faire ce matin pour lui demander de faire connaître les dispositions de la Russie et quelle sera sa conduite. Je vous prie d'écouter mes paroles comme si elles sortaient de la bouche de l'Empereur lui-même. La Russie n'a à examiner la cession qui serait faite par le roi de Sardaigne qu'au point de vue de l'équilibre général. Cotte cession ne toucherait à l'équilibre établi par les traités que si la République helvétique était menacée, mais nous sommes convaincus que la France conservera scrupuleusement les garanties actuelles de cette neutralité ; la Suisse prétend qu'il ne peut lui être indifférent que la Savoie passe des mains d'une petite puissance dans celles d'une puissance de premier ordre, mais pour nous sa véritable garantie est

celle que F Europe lui a assurée par les traités ; voilà ce que nous dirons pour vous soutenir. La Russie demande seulement que la cession soit faite dans la forme d'une transaction entre deux souverains indépendants et que la France ne la fasse pas reposer sur le vœu populaire. Si le Piémont veut consulter les populations c'est son affaire ; nous considérerions cette consultation comme un acte intérieur où nous n'avons rien à voir. La Russie ne fera pour le moment connaître son opinion à personne, mais l'Empereur a voulu dès à présent confier sa pensée intime à l'empereur Napoléon sur un intérêt français ; exprimez à votre gouvernement le désir qu'il ne soit pas fait de cette confidence un usage prématuré (17 mars). »

Le lendemain Gortschacow fit de nouveau appeler l'ambassadeur et lui dit : <( J'ai jugé nécessaire de faire un pas de plus. Lord John Russell a dit au parlement qu'il existait une parfaite conformité de vues entre la Prusse et FAngieterre : par ordre de l'Empereur, je viens de télégraphier à Rerlin que la Russie ne considérait pas comme troublant l'équilibre européen la cession régulière de Nice et de la Savoie, pourvu que les conditions actuelles de la neutralité suisse fussent scrupuleusement observées ; que la Russie ne considérait pas non plus cette cession comme un précédent dangereux, à condition qu'il ne soit question ni de frontières naturelles ni de vœu populiilre. » Deux jours après, le chancelier se prononçait plus énergiquement encore. John Russell, par dépèche télégraphique, ayant chargé son am-

bassadeur d'exprimer « au cabinet de Saint-Pétersbourg le désir de voir s'établir entre les Puissances une communauté d'action au sujet de l'annexion à laquelle l'Angleterre est décidément opposée (20 mars) », Gortscbacow, dès le 21, fit parvenir à Londres, à Vienne, à Berlin une déclaration en tout point semblable à celle qu'il nous avait faite confidentiellement.

Le Prince régent de Prusse avait déjà exprimé ses mauvaises dispositions au prince Albert : « Sans former de coalition, même d'alliance, lui avait-il écrit, un ron>!ensif>< moral d'opinion pourra être opposé au désir français d'annexion. Personne n'est plus intéressé à la question que la Prusse et l'Allemagne, à cause de la rive gauche du Rhin, qui correspond exactement aux versants des Alpes; nous sommes plus intéressés et forcés de protester hautement que toutes les autres grandes puissances, pour que plus tard nous ne soyons pas obligés, par notre acquiescement d'aujourd'hui, à participer un jour aux mesures prises pour nous contraindre à céder la rive gauche du Khin (4 mars 18()0). » L'attitude de la Russie le calma ; et la conduite adoptée par son ministère ne ressembla pas à celle annoncée au prince Albert : il prit acte avec quelque grognerie mais ne protesta pas.

Ainsi, grâce à l'amitié fidèle, intelligente et dévouée de la Russie, nous ne fûmes pas acculés à la nécessité ou de renoncer à Nice et à la Savoie, ou de nous trouver aux prises avec une nouvelle coalition européenne.

Tlîouvenel qui, dans cette épineuse négociation, montra autant de finesse que de vigueur, coupa court d'une manière un peu railleuse à la discussion avec Russell : « Elle serait sans objet pratique ; il était sans doute fâcheux que le gouvernement de la Reine ne fût pas de l'avis de celui de l'Empereur, mais cette divergence n'était pas de nature à affecter sérieusement les rapports des cabinets de Paris et de Londres (26 mars). » Et il donna l'ordre à Talleyrand de poursuivre la négociation dont il avait terminé heureusement la première partie.

Talleyrand avait obtenu la cession de Nice et de la Savoie, en principe, il restait à régler les détails d'exécution. Là il se heurta à de nombreuses difficultés. Cavour, qui redoutait les clameurs de l'opposition, essayait de reculer le moment pénible d'une discussion orageuse ; il trouvait qu'on le pressait beaucoup trop, qu'on ne lui laissait pas le temps de se retourner, ïhouvenel pensait au contraire que le mieux est de hâter certaines opérations nécessaires ; on n'y pense plus après. Malgré la loyauté des apparences il n'était pas sans quelque crainte des louveteaux de Savoie. L'Empereur tenait à ce que le public français apprît la réunion de Nice et de la Savoie à la France en même temps que l'annexion des Légations et de la Komagne au Piémont,

afin que la compensation acquise corrigeât les craintes que causerait l'accroissement du voisin; il pressait d'en finir.

La plupart des nations, semblables en cela à bien des individus absorbés dans leur moi, ne tiennent aucun compte des difficultés d'autrui. Les Italiens sont ainsi presque autant que les Anglais. En un point surtout la résistance de Cavour fut invincible : des élections générales se préparaient dans le royaume, à quoi bon les ordonner dans des provinces qui n'allaient pas rester pi(''monlaises? Thouvenel demandait donc qu'on les suspendît à Nice et en Savoie. « Vous en parlez bien à votre aise, répondait Cavour; je ne suis pas un homme d'illégalité; tant que Nice et la Savoie ne sont pas devenues françaises régulièrement, par le vote du parlement, je ne puis y suspendre les élections sans violer le Statut, ce à quoi je me refuse absolument. » Talleyrand, dont les instructions étaient de ne se prêter à aucun expédient dilatoire, proposa alors de divulguer le traité secret et d'en provoquer l'approbation. Cavour prétendit que ce traité devait subir des modifications de forme avant d'être converti en traité ostensible; sans cela sa responsabilité ne serait pas à couvert et le vote du parlement deviendrait incertain; de plus, il était urgent de déterminer le mode de suffrage des populations, de préciser les difticultés de détail qu'on réserverait à des commissions spéciales, et tout cela serait long, ne pouvait se discuter par le télégraphe. Si l'on vouhiit conclure immédia-

tement, qu'on envoyât quelqu'un investi de pleins pouvoirs.

On le prit au mot. Benedetti, directeur politique, fut envoyé immédiatement à Turin avec des pleins pouvoirs pour lui et Talleyrand. 11 arriva le 22 mars au matin. Spontanément il dit à Talleyrand : « Il est bien entendu que nous signerons ensemble le traité, et je suis disposé à vous y laisser le premier rang. » Tl eut tout seul une ou deux entrevues avec Cavour et le Roi, Talleyrand assista aux autres. Les dépèches de Paris sont adressées à MM. Benedetti et Talleyrand; celles de Turin, sauf une ou deux, signées Benedetti et Talleyrand, procédé délicat de l'envoyé spécial pour ne pas froisser un collègue qui venait d'obtenir un premier succès.

Cavour ne fut pas moins loyal avec Benedetti qu'il ne l'avait été avec Talleyrand ; convaincu qu'on ne lui permettrait pas de se dérober, il s'exécuta galamment, ne contesta pas ce qu'il avait concédé en principe et ne tenta pas de retenir Nice. Le Roi, il est vrai, exprima les inquiétudes que lui avaient inspirées Ricasoli et Rattazzi; mais dès que Benedetti lui eut expliqué la situation de l'Empereur et la nécessité de cette concession, il n'insista plus : a L'Empereur pouvait compter sur tout son concours; il autoriserait M. de Cavour à tout combiner pour le mieux. » Il parut même ne concevoir aucun ombrage des négociations de Gramont pour l'occupation d'une partie des États du Pape par les Napolitains : « Je vous permets de dire à l'Empereur que je n'y

LA RESTITUTION DE MCE ET DE LA SAVOIE. 40;j

mettrai pas obstacle ; je ne ferai rien pour amener un conflit après le départ de vos troupes; je m'emploierai même à le prévenir pourvu que l'Autriche s'abstienne. »

Benedetti, devant qui ïalleyrand s'était effacé, mena vivement la négociation avec Cavour et Farini. Le 24 mars, Talleyrand et lui signaient un traité par lequel Sa Majesté le Roi de Sarclaifjne consentait à la réunion de la Saroie et de l' arrondissement de Nice à la France et renonçait pour lui et tous ses descendants et successeurs en faveur de Sa Majesté V empereur des Français à ses droits et titres sur lesdits territoires. Il était entendu que cette réunion serait effectuée sans nulle contrainte. Le mode de consultation des peuples n'était pas spécifié; les deux souverains devaient se concerter le plus tôt possible sur le meilleur moyen de constater leur volonté : on glissait sur cette consultation afin de déférer aux désirs amicaux de Gortschacow. Il était également entendu que l'Empereur réglerait avec les puissances représentées au Congrès de Vienne et la Confédération helvétique les garanties dues aux parties neutralisées de la Savoie ; des commissions mixtes détermineraient les frontières et résoudraient les questions incidentes auxquelles donnerait lieu la réunion; le traité ne serait exécutoire (}u'après la sanction du parlement. Cavour s'était infiexiblement refusé à suspendre les élections à Nice et en Savoie.

Un protocole ou mémorandum, destiné à rester

secret, fut annexé : il stipulait le remplacement des autorités sardes par des notables indigènes désignés d'accord avec l'Empereur; l'obligation du gouvernement sarde de retirer ses troupes et de faciliter le passage des nôtres qui reniraient en France, etc. Quoique ce mémorandum fut destiné à être détruit après avoir eu son plein effet, les plénipotentiaires pensèrent ne pouvoir y inscrire des clauses d'exécution trop délicates pour être mentionnées dans un document signé ayant force obligatoire; ils les insérèrent dans un mémento non signé. — « Il appartient à M. Benedetti, écrivait Talleyrand à son ministre, de Yous entretenir d'une négociation dont tout riionneur lui revient; les résultats obtenus parlent assez haut pour qu'il soit superflu de faire ressortir l'autorité qu'a eue sa parole, l'habileté, la prudence, le tact vraiment diplomatique qu'il a déployé dans cette solennelle occasion'. »

Garibaldi anathématisa le traité parce qu'il était Niçois, mais Masséna l'était aussi; et auprès du général de Rivoh, de Zurich, de Wa-

I. Le rôle de Benedelti, dans cette négociation, ayant été méconnu par un chroniqueur diplomatique, Talleyrand confirmant sa dépêche a déclaré de nouveau « que des obstacles sérieux avaient surgi dans les négociations qu'il poursuivait depuis deux mois et que ces obstacles avaient été levés par M. Benedelti ».

gram, Garibaldi n'a 'jamais été qu'un conscrit. Il écrivit mélodramatiquement à son ami Tïirr : c( Ayez la complaisance de demander à Sa Majesté si elle a décidé de C('der Nice à la France. Répondez de suite par télégraphe oui ou non. » Quoique malade, au lit, Victor-Emmanuel reçut immédiatement le colonel. Il lut ce billet et s'écria : « Par télégraphe! oui ou non! » Puis s'arrètant un moment, il reprit avec véhémence : « Oui! Et dites que ce n'est pas seulement Nice, mais encore la Savoie; et si je me suis résigné à abandonner le pays de toute ma race, il doit se résigner à perdre celui où lui seul est né; c'est un sacrifice cruel que nous devons faire à l'Italie. » — A la première séance du parlement du nouveau royaume, Garibaldi 1 2 avril 1860; essaya de déclamer contre le traité; on ne l'écouta pas. Le Roi, au contraire, dans une proclamation émue, engagea ses anciens sujets à s'unir à ceux vers lesquels les attiraient les affinités de la race, du langage, des coutumes.

Le vote populaire n'pondit le lo avril à Nice, le 22 en Savoie. Le même jour avait d'abord été indique! pour les deux votations, mais les syndics de plusieurs communes de Savoie avaient demande'' un retard, à cause de l'amas des neiges qui auraient empêché les paysans d'aller au scrutin. A Nice il y eut pour l'annexion 257 430 nul cl KiO non; en Savoie 130 533 oui et 235 iiou. Le vote, surveillé par des notables du pays, avait été d'une scrupuleuse liberté, et ce qui le prouve surtout, c'est le vote des Savoyards

et Niçois militaires, en garnison dans les diverses villes du Piémont, qui donna 1200 oui contre 126^

La sanction du parlement ne pouvait plus faire aucun doute. Guerrazzi et quelques frénétiques récriminèrent; Rattazzi seul présenta des critiques ayant une apparence de sérieux : le ministère avait eu tort de consentir à l'annexion de Nice, alors que l'Empereur refusait en principe celle de la Toscane; si Cavour avait résisté, le sacrifice se serait réduit à la Savoie. — Supposition sans vérité, car Nice avait été abandonnée déjà en principe, parle traité de 1838, sans lequel l'expédition d'Italie n'aurait point eu lieu, et le Piémont serait resté le petit Piémont. — Cavour souffla sur ces arguties par un des discours les plus lumineux, les plus amples, les plus persuasifs qu'il ait prononcés. Il établit avec la force de l'évidence que la cession était conforme aux principes, Nice et la Savoie n'appartenant pas à la nationalité italienne, et que la reconnaissance envers la France, aussi bien qu'une sage prévision de l'avenir, faisait de ce sacrifice un acte de prévoyance patriotique. Le traité fut voté par 229 voix contre 33 à la Chambre, au Sénat par 88 voix contre 10(29 mai- 8 juin).

Le traité du 24 mars n'avait pas tracé les frontières : il ne fut pas facile de se mettre d'ac-

1. On a fort parlé des abstentions à Nice; elles furent de 11 pour 100. Mais le mois précédent, dans l'élection de Garibaldi, elles avaient été de 21 pour 100.

cord. L'Empereur avait cru que les limites administratives actuelles constitueraient la frontière, les ministres piémontais ne l'entendirent pas ainsi; ils réclamèrent beaucoup au delà, presque la moitié de l'arrondissement de INice et une partie importante de la Savoie. Un soir Victor- Emmanuel était incognito dans une loge du théâtre d'Angennes avec le ministre de l'Intérieur, Talleyrand se trouvait également dans la salle. Le ministre lui fit signe que Sa Majesté désirait l'entretenir. Talleyrand trouva à sa grande surprise le Roi étudiant sur une carte d'état-major les nouvelles frontières du comté de Nice. Il lui fit suivre le tracé et lui parla avec chaleur de sa reconnaissance pour l'Empereur « qui avait bien voulu faire au commissaire sarde des concessions auxquelles on attache ici un grand prix : « Je serais bien heureux, ajouta-t-il, si du côté de la Savoie l'Empereur voulait se montrer aussi conciliant et accorder que la frontière fût à Modane; vous savez comment sont mes Turinois, l'idée de voir les canons français sur le Mont- Ccnis les empêche de dormir et ils vont me donner bien des ennuis. » L'Empereur concéda plus que ses conseillers militaires n'eussent voulu. Cependant lui aussi fut obligé de résister aux exigences italiennes. On lui avait envoyé, à défaut de son ami Arese, le comte (lldofredi. « Qui peut nous assurer, lui dit l'Empereur, que l'Italie un jour ne marche pas à la tète d'une coalition contre nous, comme en 1811 et en 1815? » Oldofredi répondit : « Après 1848, une guerre

de l'Italie contre la France était improbable; après 1839 et la bataille de Solferino, elle serais impossible. » — L'Empereur ouvrit ses yeux à demi fermés et d'une voix lente : « Je le crois, je l'espère, mais pour en être sûr, permettez-moi de n'être pas complètement de votre avis. » Puis, mettant le doigt sur une carte : a Voilà la ligne extrême de nos concessions. » Ces concessions laissaient à l'Italie le plateau du grand et du petit Mont-Cenis,le col de Tende et inclinaient la ligne de la frontière de façon à respecter « la chasse du Roi » ; on s'engageait de plus à raser le fort de Lesseillon (6 mai). Arese vint encore à la rescousse pour obtenir davantage. L'Empereur lui opposa un refus absolu : « Les concessions que j'ai déjà faites, lui écrivit-il, soulèvent dans le pays les plus vives protestations. » On n'insista plus.

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