A Thouvenel, 21 mai
La conquête était terminée. L'héroïsme sans doute avait eu sa part. Héroïques avaient été les volontaires désintéressés de la première heure, héroïque le chef qui les conduisit à travers de si extrêmes hasards; mais l'héroïsme n'eût pas suffi au succès. Il ne fut assuré que par la duplicité, le mensonge, la trahison, la lâcheté, le mépris cynique des lois de la morale et de l'honneur. Et cependant ce succès dure, prospère. Ceux qui ont dépouillé la Papauté et tiennent les Papes captifs sont reçus avec respect dans les églises, ils ont une cliapelle privée à côté du palais pontifical usurpé; on les bénit, on implore pour eux les grâces divines, on accorde à leur dépouille mortelle les honneurs de la sépulture clirétienne; les rois qui ont détruit les principes de la légitimité sont admis dans l'alliance des empereurs légitimes, et l'on croirait entendre, de la houche de la Providence, l'axiome de Ricasoli : « Tout moyen qui conduit au but est hon. » Ceux qui ne voient que les moyens haïssables condamnent; ceux qui ne regardent qu'au butcivilisateur approuvent. Pour les premiers, Victor-Emmanuel entrant à Naples avec Garibaldi à ses cùtés, c'est le brigandage protégé parla scélératesse; pour les autres, c'est la patrie italienne, sortie du tombeau dans lequel elle dormait depuis des siècles, s'avan-
çanl au milieu du cortège invisible de ses martyrs. Les vrais libéraux, sans innocenter l'indignité des moyens, ne méconnaissent pas la légitimité du but et, avec Doudan, disent : « J'en conviens bien volontiers, — de la violence et de l'iniquité régnant en Italie, — mais que la violence et l'iniquité y régnassent depuis longtemps à l'état chronique, personne, je pense, ne serait assez hardi pour le nier. Si les grands morts de l'Italie se levaient pour raconter les lamentables histoires du passé, j'espère que les dames et les jolis messieurs qui ont horreur de Garibaldi et de M. de Cavour daigneraient frémir quelque peu par esprit de justice. Je n'ai certainement pas l'assurance cavalière de certain rédacteur de journal qui croit montrer beaucoup de largeur d'esprit en méprisant le droit des gens, le droit des particuliers et toutes les règles saines de la politique de l'Europe. Mais le golfe de Naples et les cimetières de Rome, de Modène, de Bologne, et ceux des prisons d'Autriche couvrent des débris qui en diraient de belles sur le génie des gouvernements qui tombent à cette heure. Je n'ai pas la faculté d'oublier à la mode aujourd'hui. Je ne porte donc pas le grand, deuil des dynasties italiennes qui s'en vont*. »
De tous ces hommes qui s'agitent, trahissent, se démentent et mentent, l'Empereur est certainement le seul loyal ; il a été trompé et n'a trompé personne. Néanmoins, aucun événement n'a