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la Chambre sur Rome capitale. Dans des discours sans phrases redoutantes, bien supérieurs à toute éloquence de métier, et par un ensemble de sophismes puissamment enchaînés, spécieusement déduits, il soutint qu'il ne concevait pas l'Italie constituée sans Rome capitale. Elle était l'unique ville où l'unité pût se cimenter par la fusion du Nord et du Sud, et qui par sa majesté séculaire el la magie de ses souvenirs triompherait des rivalités régionales, fléau de l'indépendance italienne. Ce n'était pas en vertu du principe des nationalités qu'il réclamait Rome, car cela supposait le consentement des Romains qu'il n'était pas certain d'obtenir, c'est par la force d'un droit antérieur et supérieur de l'Italie à se constituer en nation. Rome, de droit en quelque sorte divin, appartenait aux Italiens. — Cavour accordait que l'univers catholique avait droit à quelques garanties et que l'intérêt de la religion, bien que ne devant pas prévaloir sur celui de l'Italie, exigeait que son Souverain Pontife résidât à Rome et y fût indépendant. En installant le Roi à Rome, il n'entendait pas en exclure le Pape ou l'y subordonner; Rome deviendra la capitale de l'Italie, mais elle continuera à demeurer le centre de la foi catholique. Pour justifier sa thèse de spoliation il exaltait comme preuve de fermeté ces refus de transiger qu'il avait si souvent dénoncés comme marque d'obstination. Le Pape ne pourrait, sans trahir ses devoirs de pontife, adapter sa souveraineté aux exigences modernes; il cesserait d'être le docteur
respecté du catholicisme s'il proclamait le mariage civil, la liberté des cultes et delà presse, la conscription comme lois de son État; il peut les tolérer ailleurs, il ne lui est pas permis de les établir chez lui. Mais si le Pape a raison de ne pas accorder, les peuples n'ont pas tort d'exiger. Il n'est qu'un moyen de les mettre d'accord, c'est d'enlever au F'ape un pouvoir temporel, qu'en conscience il ne peut accommoder aux principes modernes, et de le réduire à un pouvoir spirituel dont l'exercice ne sera gêné par aucune nouveauté importune. Allégé ainsi de sollicitudes amères, il ne sera plus obligé, lui, représentant du Dieu d'amour, de s'entourer de soldats, il n'aura plus qu'à bénir les fidèles. On l'entourera de tant de politesses, de respects, de sécurité, qu'il se sentira plus ind(''pendant sans royaume qu'il ne l'était dans sa royauté toujours disputée! Depuis qu'on l'a dépouillé un peu, il est évidemment plus libre; aucune liberté n'égalera la sienne quand on lui aura tout pris... L'histoire montre bien qu'un Hoi et un Papen'ontpas réussi à vivre ensemble dans une môme ville : c'est qu'on n'avait pas encore trouvé la formule due à Lamennais et Montalembert : Li/jcra Chlem in libero Stalo, C Église libre dans rÉtal libre . Ce talisman dissipera toutes les difficultés et rendra facile, honorable, ce qui avait jusque-là cti- jugé impossible et oppressif. L'autorité du Saint-Siège et son indépendance seront mieux assurées par le libre consentement de vingt-six millions d'Italiens \n(i par quelques mercenaires réunis autour du
Vatican ou même par de valeureuses troupes amies, mais néanmoins étrangères.
Ainsi, d'après Cavour, la Papauté, institution purement italienne, doit se plier aux convenances de l'Italie ; elle n'a pas d'autres garanties à exiger que celles dont il plaira aux Italiens de la gratifier. Néanmoins, comme il faut après tout tenir quelque compte des troupes valeureuses et amies, quoique étrangères, qui occupent Rome, il consent à subordonner l'entrée des Piémontais à une entente avec le gouvernement français. « Lors même, disait-il, que, par suite d'événements que je ne crois pas probables, ni même possibles, la France se trouverait dans ane telle situation quelle ne pût matériellement s opposer à notre entrée dans notre capitale, nous ne devrions pas réaliser la réunion de Rome à r Italie s il devait en résulter un grave dommage pour nos alliés. » Ses idées furent consacrées par un ordre du jour voté à la quasi-unanimité : « La Chambre, pleine de confiance qu'aussitôt que la dignité, le prestige, l'indépendance du Souverain Pontife et la pleine liberté de l'Église auront été assurés, rien ne s'opposera plus à l'application, de concert avec la France, du principe de non-intervention, et à ce que Rome capitale, acclamée par l'opinion nationale, soit réunie à l'Italie, passe à l'ordre du jour. » [21 mars 1861.) i
Il était certain que l'Italie ne serait indépendante et une que si elle se créait une seule capitale souveraine, au lieu des capitales secondaires qui se disputaient le rang de centre italien. Mais
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une capitale ne se constitue pas par décret, ce sont les événements qui la désignent et les services rendus qui la sacrent. Or une ville venait d'être ainsi désignée et sacrée. C'était la ville qui avait été le foyer du B/sorgimenfo, le temple de la liberté italienne, la ville qui avait recueilli les fugitifs et consolé leur détresse, d'où étaient partis les mots d'ordre, le conrours, les armées, où l'on avait écrit, parlé, combattu, souffert pour la cause commune. Depuis Novare, Turin avait cessé d'être la capitale d'un petit r.tat, elle était virtuellement devenue celle de l'Italie en formation. Au centre de son amphithéâtre de montagnes, elle se trouvait placée à l'extrémité supérieure de la l'éninsule comme la tète au sommet du corps humain. Sa population vaillante, sobre, laborieuse, froide, sensée, instruite, appliquée, un peu âpre et lourde, manquait de la grâce du Toscan, mais elle n'avait pas sa mollesse indolente; elle était dépourvue de l'éclat d'esprit du Napolitain et du Sicilien, mais elle n'était pas sujette à ses dangereuses et fugitives effervescences.
En arrivant à Turin, les députés de l'Italie affranchie ceignirent Victor-Emmanuel de la couronne de roi d'Italie : ils eussent du ceindre Turin de celle de capitale du royaume. Ce fut un spectacle révoltant d'ingratitude que celui de ces opprimés de la veille, réunis dans la ville libératrice, n'ayant rien de plus pressé que de prononcer sa déchéance. Quand nos rois eurent constitué laFrance autour du septentrional Paris,
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les Français n'eurent pas l'idée de le dépouiller de sa prééminence, et de créer une capitale artificieHe à Bourges ou à Lyon. Quand l'Allemagne sera formée autour du septentrional Berlin, les Allemands ne songeront pas à se constituer une capitale nouvelle à Stuttgard ou à Munich. L'ingratitude est une difTormité morale, elle est en môme temps un mauvais calcul. Turin dépouillé, oii irait-on? D'Azeglio eût bien voulu qu'on s'arrêtât à Florence, la ville où la langue italienne a conservé sa pureté et sa saveur, où s'était produit, depuis Altieri, un bel épanouissement du génie national, milieu tempéré, à égale distance des deux extrémités de la Péninsule, habité par une population douce, spirituelle, éclairée, plutôt disposée au scepticisme railleur qu'à l'entraînement des passions tragiques. Mais pourquoi ne pas pousser jusqu'à Napies, la ville des ivresses, et qui, parle nombre de ses habitants, l'emportait sur toutes ses rivales ? Borne seule était assez imposante pour faire taire ces compétitions. De Turin, on ne pouvait aller ailleurs. La conséquence inévitable de la déchéance de Turin, c'était Borne capitale.
Cette adhésion à la formule de Mazzini et de Garibaldi qui eût révolté Cesare Balbo, qui affligeait Massimo d'Azeglio et Gino Capponi, a été l'erreur capitale deCavour. Si, d'uQ regard prophétique, il eût percé les mystères de l'avenir, il eût aperçu que la possession de Bome loin d'être la condition de l'unité en deviendrait l'écueil, que ce serait la plaie toujours ouverte au coîur, qui
empêcherait la circulation régulière de la vie. 11 semble qu'il en ait eu le pressentiment : « La réunion de Kome au reste du royaume, disait-il, serait fatale si l'installation du Roi au Quirinal menaçait l'indépendance et la dignité du Souverain Pontife au Vatican. » Or cette réunion a fait plus que menacer l'indépendance et la dignité du Souverain Pontife, elle les a détruites, puisqu'elles ne subsistent qu'au prix d'une captivité perpétuelle. De telle sorte que l'unité de l'Italie, qui ne serait plus menacée par personne et par rien, si elle n'avait pas fait du rapt de Rome la condition fondamentale de son existence, est quotidiennement battue en brèche par les prières des catholiques de l'Univers, y compris ceux de l'Italie. Et les choses en viendront tôt ou tard à ce point qu'il faudra: ou que le catholicisme s'émiettant en religions nationales, le Pape ne soit plus que le patriarche de la nation italienne, ou que l'Italie, chassée par les anges du Seigneur comme dans la fresque de Raphaël, sorte de Rome en se frappant la poitrine. A-t-il été sage, a-t-il été prévoyant de placer ce perpétuel point d'interrogation à côté de l'avenir de son pays ?
On a beau faire la révolution, on ne désarme pas les révolutionnaires: elle n'est bonne que si elle est opérée de leurs mains, et s'ils en profitent :
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derrière leurs idées il y a leurs appétits qui ne leur sont pas moins chers ; de plus, dès qu'on leur refuse quoi que ce soit, c'est comme si on ne leur accordait rien. Cavour en fît l'expérience. Ses discours sur Rome capitale ne le sauvèrent pas des colères qui s'amassaient dans la poitrine de Garil3aldi à Caprera. Il en sortit furibond au printemps. Ne trouvant pas à Gênes le million de volontaires auxquels il avait donné rendezvous, et ne pouvant partir en guerre contre Venise et contre Rome, il vint à Turin guerroyer contre l'infâme Cavour. Mais il reçut une correction plus sévère que les précédentes, et celle-là définitive.
A Gênes, il avait adressé au peuple des paroles insultantes pou rie Parlement et le Roi : « le gouvernement était composé de lâches et de pusillanimes, la Chambre était une assemblée de domestiques, et le Roi marchait à sa ruine en se confiant à des conseillers indignes ». Ricasoli lui demanda compte de ces insultes dans un superbe discours : (( Le libérateur de l'Italie c'est le Roi, et parmi les Italiens qui ont travaillé à cette libération sous ce chef magnanime, il n'y a ni premier ni dernier citoyen. Si quelques-uns ont eu la bonne fortune de pouvoir plus généreusement remplir leur devoir et de contribuer plus efficacement que d'autres au résultat final, ils doivent remercier Dieu qui leur a concédé ce privilège précieux d'avoir bien servi leur patrie et ne pas célébrer d'une voix altière leurs hauts faits en se plaçant au-dessus des lois. Le général Garibaldi
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n'a pas prononcé les paroles qu'on lui prête ». Garibaldi absent désavoua par une lettre ses diatribes.
La lutte reprit à propos de l'armée méridionale et l'armement national. Fanti n'avait pas immatriculé dans les cadres réguliers les aventuriers sans instruction et sans titres militaires qui s'étaient affublés de grades d'officiers dans la cohue des volontaires ; il avait fait leur place aux Bixio.auxSirtori, aux Cosenz,auxTiirr, àceuxqui avaient véritablement mérité et avait rejeté les autres comme des non-valeurs. Garibaldi, qui croyait communiquer sa divinité à tous ceux qui se mouvaient à l'ombre de sa chemise rouge, demanda réparation de ce crime de lèse-garibaldisme. Puis, sortant de son sujet, il exhala sa haine contre Cavour : « Pour le salut de la patrie, il n'aurait pas refusé, quoique cela lui eût été cruel, de serrer la main de celui qui l'avait rendu étranger à l'Italie, mais les prodiges de l'armée méridionale ont été voilés, quand la main froide et hostile de ce ministère faisait sentir ses effets malfaisants, quand l'amour de la concorde et l'horreur dune guerre fraticide... » A ces mots, Cavour, qui s'était jusque-là contenu, se lève furieux; ses amis l'imitent; le tumulte devient tel que le président Kattazzi doit se couvrir. — A la reprise de la séance Garibaldi ne présenta ni excuses ni explication, mais continua sur un ton plus modéré. Cavour répliqua avec noblesse : « Un fait a creusé des abîmes entre le général Garibaldi et moi. J'ai (hl accomplir un devoir
cruel, le plus cruel que j'aie eu à remplir clans ma vie. Ce que j'ai ressenti me fait comprendre ce qu'à dû éprouver le général, et s'il est audessus de ses forces de me pardonner, je sens que je ne peux pas lui en faire un reproche. » Bixio fit un appel pathétique à la concorde, Cavour repartit : « Je ne le nie pas, je suis encore vivement ému, j'ai été représenté comme l'adversaire et l'ennemi des volontaires. Et qui donc, grands dieux! a fait les volontaires? qui donc a le premier pensé à les organiser? je le demande au général Garibaldi : n'est-ce pas moi?... Quoi qu'il en soit, j'accepte le premier l'appel du général Bixio et je considère la première partie de cette séance comme non avenue. » — « Tous les cœurs honnêtes, après ces paroles généreuses, s'attendaient à ce que Garibaldi retirât son ordre du jour et vînt embrasser Cavour ^ » Il n'en fit rien, il ergota misérablement, non cependant sans finesse, car il adoucit sa motion dans l'espérance qu'elle pourrait être votée par la majorité. Mais Cavour offensé ne se prêta pas à un replâtrage. Puisque la question était posée entre Garibaldi et lui, il fallait qu'elle fût nettement tranchée et il repoussa l'ordre du jour. La Chambre, après plusieurs séances de discussions, lui donna raison par 190 voix contre 79.
Le lendemain Cialdini acheva l'œuvre justicière contre le charlatanesque héros par une lettre vibrante des indignations du soldat et du patriote :