Lettere et documenti, t. V. p
public ne pouvait refuser aucune rencontre et qu'il viendrait au palais royal. Ce revirement avait été opéré par le Roi, par les généraux de Oaribaldi, par Pallavicino et Depretis. L'entrevue fut courtoise mais froide ; on s'aborda et on se quitta sans se donner la main, nulle récrimination, beaucoup de réserve. Cavour expliqua la conduite qu'il voulait suivre à l'égard de la France et de l'Autriche ; Oaribaldi parut prêt à prendre l'engagement de ne pas contrarier le gouvernement. Sa seule demande fut qu'on fît quelque chose en faveur de l'armée méridionale. Cavour promit de chercher un moyen d'assurer le sort des officiers. Plus tard dans la soirée, Pallavicino pria le général de se rendre chez lui. Il y trouva Cialdini. Là les explications furent abondantes et finirent par une embrassade. Garibaldi rentra à Caprera déconfit, Cavour avait repoussé sa dernière agression avec plus d'avantages que les précédentes. Les amis de l'intelligence, de la raison et de la liberté s'en félicitèrent.
Cette crise ne détourna pas la pensée de Cavour <le sa tâche écrasante de réorganisation. Il opéra, avec l'aide du Parlement, tous les coups d'État de l'unité. Coup d'État financier par l'établissement du grand livre de la dette publique à la place (les anciens titres qui eussent rappelé les régimes détruits, grand livre étrenné par un
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emprunt de 500 millions ; coup d'État économique par la refonte des tarifs existants, selon les principes d'une sage liberté économique ; coup d'État administratif par l'institution du réseau des préfectures et sous-préfectures. Farini et Minghetti avaient eu l'idée de former de vastes régions administratives investies d'une large autonomie, ayant une vie propre : ainsi on aurait, à l'abri d'une forte cohésion politique, doté l'Italie de tous les avantages du système fédératif, accru ses forces d'initiative et, par le développement de la vie locale, institué partout des pépinières d'hommes. Cavour, comme s'il eut reconnu une fois de plus combien la soudure était artificielle, craignit que ces libertés provinciales ne tissent éclater en morceaux l'unité politique; il étreignit le royaume nouveau dans les cercles de fer d'une centralisation admininistrative à la Napoléon et mita l'Italie la camisole de force des préfets et des sous -préfets. Cette centralisation, contraire à la nature du pays et à ses traditions historiques, est. avec Rome capitale, la plaie permanente qui ronge l'unité cavourienne.
Ces préoccupations eussent suffi à écraser un homme. Cependant Cavour menait en même temps son action diplomatique. Quoi qu'il fît, il en revenait toujours à Venise et à Rome, mais pas plus sur le Mincio que sur le Tibre il ne songeait à quoi que ce soit sans le concours de Napoléon ill. C'était toujours avec lui qu'il fallait s'entendre. Et l'Empereur, sur les deuxquestions, s'expliquait constamment dans le même sens,
sans permettre le moindre doute sur ses intentions. — Venise n'aurait pu être arrachée que par une nouvelle guerre, il était décidé à n'en entreprendre plus aucune, surtout contre l'Autriche, ;'t laquelle il avait engagé sa parole. Il ignorait les chances plus ou moins favorables de l'avenir, mais sa pensée constante serait d'obtenir de l'Autriche l'abandon de la Yénétie en. échange d'autres compensations territoriales, il ne pouvait promettre rien au delà ; si, nonobstant ses conseils, le Piémont prenait l'initiative d'une agression, ce serait à ses risques et périls. — « J'ai vu l'Empereur, écrit Clarendon à Palmerstou, qui fut fort amical et me parla de tout avec sa franchise habituelle. — Je lui demandai : Irez-vous au secours de la Sardaigne^ dans le cas d'une attaque contre Venise, si l'Autriche respecte le traité de Zurich et s'abstient de toute tentative de ressaisir la Lombardie ou de s'occuper de Parme et de Modène? — Non, certes, fut la réponse. — Les en avez-vous avertis?— Oui; je sais qu'on dit que je fais de la diplomatie, et qu'ils voudraient voir si au premier coup de canon tiré par l'Autriche j'oserais ne pas aller à leur aide. Mais ils trouveront que ma diplomatie est une vérité et une réalité. » (Juillet 1800.)
Il ne fut pas moins catégorique sur Home : « L'évacuation de Home n'aura jamais lieu par un simph; al>aiid()U, sans franchise et sans dignité. Les troupes fianc-aises ne la quitteront que lorsqu'en mon àme et conscience je pourrai dire à
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mon pays que je laisse le Pape indépendant et à l'abri de tous les dangers au dedans comme au dehors. Plus donc le gouvernement italien cherchera à faire cesser l'antagonisme qui existe entre lui et le Saint-Siège, plus il donnera de sécurité à la France pour le pouvoir temporel du Pape tel qu'il est aujourd'hui, plus il sera possible de hâter le départ des troupes françaises. Si le gouvernement italien consolide son autorité sur les provinces annexées, s'il rétablit son crédit, s'il met hardiment un terme à toutes les extravagances de la démagogie, il acquerra la puissance morale la plus propre à assurer ses destinées. Si, au contraire, par de petits moyens ou de petites insurrections partielles, il veut maintenir chez ses voisins un état d'inquiétude irritant et funeste, il court le risque de voir un jour compromis les grands avantages déjà obtenus'. » Il les engage à ne pas renouveler les vanteries fatigantes : Rome est à nous, nous la voulons, nous la prendrons. — Croyez-vous, disait-il, que si un de mes ministres allait crier à la Chambre : Le Rhin est à nous, nous le voulons, nous le prendrons, croyez-vous que ces outrecuidances nous feraient obtenir le Rhin? Non, onv dirait : L'Empereur et son ministre sont devenus
1. Pasolixi. Mémoires, p. 352, et Vita d'Arese. Cette note a été remise à Arese en 1863, pour couper court aux propos faux et aux projets chimériques que des agents subalternes qui se prétendaient bien informés, tels que Vimercati, Savardi et autres, prêtaient à l'Empereur; mais elle résume les pensées qu'il n'avait cessé de manifester depuis 1859.
fous. Tenez-Yous donc tranquilles et laissez faire le temps. »
Mais si l'Empereur tenait essentiellement à ce que Rome ne fût pas enlevée au Pape, il était non moins désireux de partager ou de confier complètement à d'autres la garde du Souverain Pontife : il eût voulu ou que l'Italie acceptàtloyalement de le protéger sans arrière-pensée, ou que l'Europe le couvrit d'une garantie solidaire. Les Tninistres anglais, avec leur méfiance incurable, s'obstinaient à croire que l'Empereur tenait à occuper Rome. Cowley, en situation d'être bien informé, les détrompait : « Je ne saurais trop vous le répéter ; dussiez-vous rire de mon information, nonobstant les apparences contraires, l'Empereur a très à cœur l'évacuation de Rome \ »
Cavour, malgré sa promptitude impétueuse à supposer aux autres les sentiments qui lui convenaient, connaissait trop l'Empereur pour supposer qu'il ne maintiendrait pas une volonté aussi prononcée. 11 ne l'importuna plus de la Yénétie, il ne s'en occupa qu'avec Kossuth. Avec cet homme éminent il ne courait pas le risque de se mal engager. En septembre l(S60. craignant une attaque de l'Autriche, il s'était entendu avec lui [)Our une action commune qui resta sans objet une fois les alarmes dissipées. Les révolutionnaires hongrois mécontents reprochèrent à Cavour de ne pas marcher quand môme et de les abandonner. Ils pressèrent Kossuth d'orga-
I 1. AJohn Hussell, l-"' mars 1H6I.
niser avec Gâribaldi, par les provinces danubiennes ou la Dalmalie, une nouvelle expédition des Mille. Jamais folie n'eût été plus immédiatement châtiée : la flotte anglaise surveillait de Corfou l'Adriatique ; dans les Principautés on eût rencontré la Russie ; aucune complicité à attendre de Victor-Emmanuel : Gâribaldi lui passeraitsurlecor|)s, avait-ilfait dire à Napoléon 111, avant d'entreprendre une pointe au delà du Mincio. D'autre part, François-Joseph, renonçant à son système de compression, accordait aux Hongrois de larges concessions constitutionnelles. Dès lors il n'y avait qu'à porter la lutte sur le terrain légal et ne pas précipiter les résolutions violentes. Kossuth le comprit et répondit à ses comjjatriotes impatients : « Entre ne pas faire et mal faire, je préfère ne pas faire. Je ne romprai pas avec Cavour, et qui rompra avec lui rompra avec moi. » Ne doutant pas que de la lutte légale ne sortit bientôt le conflit à main armée, il se rendit à Milan (mai 1861). Cavour le reçut avec le plus cordial hen venuto. Et en attendant l'explosion qu'on annonçait, pour donner un os à ronger aux criards, il lit voter par le Parlement italien un vœu motivé de Ricasoli en faveur de la Vénétie (21 mai 1861).
En ce qui concerne Rome il entra dans la pensée de l'Empereur; il n'insista plus pour qu'elle lui fut livrée ; il se contenta de demander à quelles conditions le gouvernement français consentirait à l'évacuer. Le prince Napoléon, en dehors des ministres et des ambassadeurs, fut l'intermé-
diaire de cette conversation. « xVvant tout, écrivit le Prince, l'Empereur ne veut pas que cette évacuation ait le caractère d'un démenti à sa politique, ni d'une capitulation en présence de l'unité qui s est constituée malgré ses conseils ; il n'accepterait pas davantage que nos troupes parties, l'Autriclie ou toute autre puissance vînt prendre leur place. L'Italie s'obligerait par un traité conclu directement avec la France, auquel la cour de i»ome n'interviendrait pas : à ne pas attaquer et à empèclier même par la force toute attaque venue du dehors contre le territoire actuel du Pape considéré comme souverain indépendant, à ne présenter aucune réclamation contre l'organisation d'une armée pontificale composée même de volontaires catholiques étrangers, pourvu que le chifïre n'en dépassât pas dix mille ; à prendre à sa charge une part de la dette pontificale, proportionnelle à ce qui devait être supporté par les parties annexées des anciens États de l'Eglise. Le Pape ayant été mis ainsi à l'abri de toute violence révolutionnaire, l'Empereur retirerait ses troupes et le laisserait tête à tête avec ses sujets. Si ceux-ci se montraient indomptables à ne pas le vouloir, on aviserait; l'Empereur pourrait ne pas se croire obligé à garantii' le Pape même contre ses propres sujets. Si Home devient jamais \p capitale de l'Italie, il faut que cela arrive, non par la conquête étrangère, mais par la volonté exprimée et persévérante de ses propres habitants et [)ar l'impuissance du gouvernement des
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prêtres. » Le Prince ne se dissimulait pas les difficultés qu'allait créer ce projet à l'égard de Garibaldi et des partisans de Tunité immédiate, mais c'était son dernier mot : a Vous n'obtiendrez rien de plus del'Empereur. » (13 avril 1861.) Cavour répondit : « J'avoue qu'au premier moment j'ai été effrayé des difficultés que présente l'exécution du plan que l'Empereur serait disposé à adopter pour arriver à une solution provisoire de la question romaine. Les engagements qu'il nous faudra contracter d'une part, l'état de Rome lorsque les troupes françaises se seront retirées de l'autre, nous créeront des embarras énormes vis-à-vis du Parlement, du pays, des Romains, surtout de Garibaldi, qui, comme un ours ^sorti de sa tanière, est à la recherche d'une proie à dévorer. Toutefois comme, lorsque il n'y a que deux voies à suivre, il faut savoir choisir la moins périlleuse, quels que soient les précipices dont elle est semée, je n'ai pas tardé à me convaincre que nous devions accepter les propositions contenues dans la lettre de Votre Altesse. L'alliance française étant la base de notre politique, il y a peu de sacrifices que je ne sois disposé à faire pour qu'elle ne soit pas mise en question... Cependant avant de remettre au comte Vimercati une réponse définitive, j'ai cru devoir m'assurer que dans le conseil des ministres et au sein du Parlement la question ne rencontrerait pas d'obstacles invincibles. Pour avoir cette certitude le concours de deux hommes, Minghetti et Ricasoli, est indispensable. Après
quelques hésitations et non sans une répugnance assez marquée, ils se sont engagés à me le donner. Maintenant je suis sûr de mon fait, du moins au point de vue parlementaire. » Quelques observations sans importance faites : Cavour demandait, outre la reconnaissance du royaume d'Italie le jour même de la signature du traité, ce qui ne présentait pas de difficultés, la promesse des bons offices de la France pour amener le Pape à consentir à un accord définitif avec l'Italie, en harmonie avec les principes que le cardinal Santucci et le P. Passaglia ont soumis au cardinal Antonelli. Cette clause, ajoutait-il, aurait l'immense avantage de rendre la cour de Rome plus sage et le peuple romain plus patient. Il recommandait le silence le plus absolu comme condition du succès. « Il me paraît essentiel de ne pas mettre Gramont dans la confidence. Il n'est pas toujours en garde vis-à-vis du cardinal Antonelli qui excelle dans l'art de pénétrer les véritables intentions des diplomates avec lesquels il a affaire. » Il terminait par des assurances bonnes à reproduire, car elles contiennent pour ies successeurs du grand ministre un reproche qui aura plus d'autorité dans sa bouche que dans la nôtre. « J'espère que lorsque la cause italienne auradéfinitivement triomphé, Votre Altesse verra qu'elle n'a pas travaillé pour des ingrats et qu'en concourant à la résurrection d'un peuple opprimé, elle aura puissamment contribué à rendre la France plus forte et plus glorieuse (17 avril 1861). » On s'était mis d'accord, en apparence
du moins, car au fond subsistait une équivoque. L'Empereur en retirant ses troupes avec les garanties stipulées croyait assurer la sécurité du Pape, le Prince et Cavour se flattaient de préparer sa ruine. « C'est une affaire de quelques semaines », écrivait le Prince. Cavour rayonnait de joie : il comptait qu'aussitôt nos troupes parties éclaterait une révolte dont il prendrait prétexte pour une invasion à laquelle, cette fois encore, l'Empereur n'opposeraitqu'une protestation diplomatique. Ces calculs eussent été déçus : Cavour n'aurait pas plus obtenu sa révolte à Rome qu'il ne l'avait obtenue à Naples ; les Garibaldiens auraient fait irruption, mais s'il ne les avait pas arrêtés, Mentana eût été devancé de quelques années. L'Empereur y était tellement décidé qu'en reconnaissant que sa conversation avait été bien analysée par son cousin, il subordonnait son consentement à un traité où toutes les difficultés eussent été examinées à fond. En attendant, Cavour appela Tïirr et lui dit : « Je viens de consentir à une convention sur Rome qui me rendra l'homme le plus impopulaire de l'Italie, mais c'était indispensable; je vous prie d'aller à Caprera informer Garibaldi et prévenir son mécontentement. »
Quelques jours après il était pour jamais à Tabri des mécontentements de Garibaldi.