‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 144 sur 177 · CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Mil

Dès quatre heures du matin, Cavour recevait les visites mystérieuses qui ne devaient pas être interrompues; puis venaient les audiences officielles, le conseil des ministres, le parlement; la journée entière se passait à parler, écouter, combiner, sans autre détente qu'une visite à une dame, femme d'un directeur de théâtre ruiné, établie sur une des collines avoisinant Turin. Cette continuité de travail et surtout de préoccupations avait déséquilibré sa nature vigoureuse. 11 avail grossi; son teint frais avait jauni, deux rides s'étaient creusées aux angles de sa bouche ; il ne prenait plus l'expression enjouée qu'avec effort; son rire, moins fréquent, n'avait plus la sonorité épanouie daulrefois; il avait perdu le sommeil, et la plus grande partie de ses nuits se passait en promenades agitées dans sa chambre : « Je ne suis plus le maître de ma tète, » disait-il tristement à Castelli. A ceux qui lui conseilhiieiit un repos nécessaire, il répondait : « C'est

impossible, le Parlement et l'Italie ont besoin de moi. »

Le 29 mai il fut pris de vomissements et de douleurs d'entrailles auxquelles il était sujet. 11 imposa à son médecin un traitement qui fut sa dernière furia : saignée sur saignée jusqu'à ce que la vie fût éteinte dans ses veines glacées. Ce traitement sauvage le jeta dans une prostration dont il ne sortait qUe par des accès de délire. 11 reconnaissait ses amis et les appelait par leur nom, puis aussitôt il commençait à divaguer. Le Roi vint le voir, il le regarda : « 0 Maestà ! » fit un effort pour se relever, puis retomba, et sans plus se douter de la présence royale, il recommença ses exclamations incohérentes : « Ces Napolitains, il faut les laver tous... L'Empereur est si bon pour nous... Demain je veux qu'Artom se trouve ici à cinq heures, il n'y a pas de temps à perdre. » Les propos bien composés qu'on a mis sur sa lèvre expirante en vue de la postérité sont des inventions.

Quelques jours avant sa maladie, causant de la question romaine avec son ami d'enfance le général Cugia, il lui dit : « Je suis décidé à la trancher, il faut seulement avoir la force de mourir sans confession '. » Néanmoins, s'il avait eu sa connaissance et la conscience de son état, il eût certainement appelé un prêtre, ne fût-ce que par convenance. En son perpétuel délire il n'y pensa pas plus qu'à quoi que ce soit. Les per-

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