Pasiiltm, Mémoires, p
2. (iRAMoxT. Dépèches du 8 et du lo juin. — Lettre à Thouvenel du 7 juin 1861.
MORT DE CAVOljR. 567
sormais, que vous alliez à Rome, que vous pénétriez à Venise, ce sera le comte de Cavour qui vous aura conduits, précédés, conseillés, illuminés; il sera toujours mort et toujours immortel comme Alexandre. »
L'Empereur fut affligé de la perle d'un homme d'Etat qu'il considérait comme son ami. Sa disparition était un malheur pour la France autant que pour l'Italie : s'il avait vécu les années qui lui paraissaient assurées, l'histoire se serait déroulée autrement. — Avant de me séparer de lui je ne puis me défendre de le regarder une dernière fois.
L'éducation de Cavour avait été plutôt française et anglaise qu'italienne, anglaise pour les idées, française pour la langue. Le créateur de l'unité italienne connaissait imparfaitement l'italien. Il ne vit jamais ni Venise, ni Home et ne vint à Florence qu'en 1860. Il ne savait à fond que les mathémathiques et les sciences pratiques, l'économie politique et sociale; il ne soupçonnait pas même l'art, ne s'incpiiélait ni de philosophie, ni de littérature, avait peu lu l'histoire, si ce n'est l'histoire moderne de France et d'Angleterre, mais il suppléait à ce qui lui manquait par une intelligence ouverte, intuitive, lihre, juste, souple, jirompte à saisir les faits ou les idées, à les retenir et à les assimiler, ardente à
découvrir par où on arrive aux personnes et aux choses, ayant les soudainetés perspicaces et les pénétrations patientes; son activité endiablée, se portait sans s'émousser sur les matières les plus opposées, ne laissait rien échapper à sa prise comme trop élevé ou trop infime; coup sur coup, il écrivait une dépêche qui émouvait tous les cabinets et vérifiait les innombrables additions des états financiers.
La franchise, la bonté, la générosité, la droiture étaient le fond natif de son être moral. 11 était trop impétueux d'impressions pour aimer la dissimulation, trop généreux pour ne pas dédaigner la rancune, trop bon pour se livrer à la haine. Les nécessités du combat l'avaient cependant amené à contenir, à modifier, à étouffer ces dispositions primitives.il enveloppa d'une apparence de scepticisme railleur des bienveillances d'âme qui eussent paru des faiblesses ; il dompta son impétuosité de caractère et voila, par un enjouement attractif, la tension de ses sentiments; il se persuada u que les règles très étroites de la morale ne s'appliquaient pas aux relations internationales », et il se façonna aux duplicités volpines, qui sont la condition de certains succès, apprit à ne pas dire sa pensée entière, et même à affirmer le contraire de ce qu'il pensait et à accréditer ses tromperies par un bruyant étalage de sincérité. Il s'affranchit de toute sensiblerie et il devint imperturbable à éconduire un ami insuffisant ou à se débarrasser d'un allié dont il ne pouvait tirer d'utilité.
Parfois, cependant, le naturel brisait son enveloppe et se montrait à découvert. Alors il ne savait se maîtriser, ni se contraindre, ni regarder, ni écouter; il s'abandonnait à des découragements exagérés ou à des espérances fantastiques; il prêtait aux autres d'avoir dit ce qu'il s'était dit à lui-même, déconcertait par sa facile crédulité. Mais il se relevait vite des découragements injustifiés, se dégrisait des espérances fantastiques, réparait les impétuosités, et, qu'il eût tort ou raison, revenait le premier, d'autant plus caressant qu'il avait été plus brusque ; il se retrouvait en son assiette calme, forte, saine et juste. De même, après qu'il s'était ingénié en détours fallacieux, il éclatait tout à coup en accès de franchise; et quand il se croyait contraint à des incorrections morales, il ne se perdait pas en subtilités sournoises pour donner une couleur de bien à ce qui était mal. Fatigué des subterfuges tortueux dont il couvrait ses actes de piraterie à Naples et dans les Marches, il écrit tout a coup à Nigra, son ministre à Paris : « Ne cherchez pas à justifier par des arguments subtils notre conduite: avouez qu'aux yeux de la diplomatie elle est i)lamable; ce qui nous absout, c'est la nécessité où nous étions d'agir pour sauver la cause de l'Italie des excès de la révolution'. » Il renouvela cette confession à la tribun(; : " Je ne sais pas si les moyens adoptés ont été parfaitement réguliers, mais je sais que le but est saint et