‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 148 sur 177 · octolne · texte numérisé non relu

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pas à se préserver des irrévérences par une barricade de morgue; il ne décourageait pas même les sots dont sont assaillis les hommes constitués en importance ou en dignilé, il écoutait leurs conseils, ne fut-ce que pour être averti de ce qu'il ne fallait pas faire. Volontiers il ouvrait par une plaisanterie sa conversation, qu'il poursuivait, touchàt-elle aux intérêts les plus graves, avec un naturel abandonné. Il fuyait en toute circonstance ce qui ressemblait à une pose ou à une prétention ; il repoussa par un éclat de rire l'idée de le créer duc de Leri. Il n'aimait pas à se chamarrer de décorations : « Il faudrait faire un décret, disait-il, qui déclare chevaliers de l'ordre des Saints-Maurice et Lazare tous les Italiens à partir de vingt ans ; ceux qui auraient rendu des services à leur patrie seraient exonérés du titre et de l'obligation de porter la décoration. »

Il admirait fort Balbo et Gioberti, et souvent ses vues ont été conformes aux leurs ; mais il n'avait pas leur tournure d'esprit doctrinaire. Eux, philosophes, penseurs, érudils, puisaient leurs inspii-ations à une tradition historique plus ou moins bien comprise ; ils avaient cru réveiller l'Italie en opposant leur guelfisme au gibellinisme de Ma/zini ; lui ne se souciait pas plus des Guelfes que des Gibelins, il pensait beaucoup au contraire à l'Empereur ou au Tsar, ou au Premier an^^Wis, et à ce qu'il devait en espérer ou en craindre. Il possédait une imperturbable finesse à se rendre compte des réalités et à pénétrer leurs possibilités, à ne leur demander que ce qu'elles conte-

naient, mais à le leur demander jusqu'au fond. « 11 n'y a d'homme utile, disait-il, que celui qui a le tact des choses possibles. » Le possible, au début, était un petit Etat à bien gouverner et à enrichir par l'application des principes économiques anglais ; il s'y consacra, et fît du Piémont l'État modèle. Puis il entrevit davantage : la possibilité de faire de ce petit Etat si bien constitué un grand État; il l'entreprit. Enfin, il vit que ce grand État n'avait qu'à vouloir pour embrasser l'Italie entière, et il se mit à l'œuvre. A mesure que ses possibilités s'étendaient, ses ambitions s'agrandissaient et, avec ses ambitions, la puissance de ses conceptions. Comme celui qui gravit une montagne, à mesure qu'il s'élevait, son regard embrassait un horizon plus vaste.

Nul ministre, dans aucun pays, ne s'est constamment montré plus libéral. Aucune des applications de la liberté ne l'effrayait. En matière spirituelle, il la concevait sans limites ; il voulait l'Église absolument indépendante, non salariée, mais capable de posséder des biens meubles et immeubles, à la seule condition du paiement des impôts, exerçant son autorité spirituelle sans aucune gêne de la part des pouvoirs laïques. La Hberté lui paraissait le seul remède aux égarements de l'opinion publique, l'unique force qui pût dompter l'aberration socialiste, et c'est surtout parce que le protectionnisme est le cousin germain du socialisme qu'il professait des opinions libre-échangistes. Que de fois ne lui a-t-on pas dit : « Ah! si vous étiez dictateur, tout irait

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bien mieux et plus vite I » 11 n'en convint jamais. « Tous les imbéciles, répliquait-il, savent gouverner avec l'état de siège. Si vous cherchez un dictateur, prenez Garibaldi. Quant à moi, je suis tils de la liberté, à elle je dois tout ce que je suis... Un ministre énergique et honnête, qui n'a pas à redouter les révélations de la tribune, et qui ne se laisse pas intimider par les violences, a tout à gagner aux luttes parlementaires. Je ne me suis jamais senti si faible que lorsque les Chambres étaient fermées; la pire des Chambres vaut mieux que la meilleure des antichambres. »

Il ne professait pas la théorie commode de la liberté du bien, c'est-à-dire de ce qu'on pense soi-même, opposée à la répression du mal. c'està-dire de ce que pensent les autres. Il voulait la liberté pour tous, s'en remettant à elle de rechercher, de discerner, de fixer ce qui doit être considéré comme bien ou comme mal. Ayant remarqué que les journaux libéraux, répondant à la passion du jour, étaient toujours acquittés par le jury, tandis que les condamnations tombaient dru sur les journaux rétrograiles. il ordonna de renoncer à toute poursuite, et on put ainsi le bafouer et le calomnier à l'aise.

La liberté, incommode aux pusillanimes qui n'osent se mesurer avec elle, aux incapables qui ne savent pas convertir ses inévitables effervescences en force d'impulsion, aux indolents qui n'aiment pas sa fatigue, aux corrompus qui redoutent ses contrôles, n'effraie pas les hommes de la taille de Cavour. Bien entendu le déborde-

ment déréglé des faotaisies individuelles au mépris des lois ne lui parut jamais de la liberté : il l'appelait l'anarchie.

Il n'avait pas été gagné à la liberté par des considérations philosophiques, il ne l'avait adoptée que parce qu'il la réputait l'instrument le mieux adapté dont il pût se servir. Il fallait marcher avec un roi ambitieux, entreprenant, fin, sensé, mais ignorant et rude, qui ne l'aimait pas, influencé par une femme qui l'aimait encore moins; comment se serait-il soutenu ou imposé, s'il n'avait eu comme protection, point d'appui et refuge, la puissance parlementaire? Il lui fallait réveiller un peuple asservi par des gouvernements détestables, démoralisé par des sectes scélérates ; y avait-il un autre moyen de réagir contre ce double mal que la pleine liberté des discussions publiques? Enfin, sous peine de se débattre dans le vide, il devait susciter une opinion publique parmi des masses qui n'en professaient que sur Uossini et sur Verdi ; est-ce par l'action muette de la dictature qu'il l'aurait produite? Sa fidélité constante à la liberté tenait à sa conviction qu'aucun auxiliaire n'aurait su lui être aussi précieux. Dans l'histoire comme dans la politique, il n'est pas, selon lui, de maxime absolue. Il n'avait pas hésité, nonobstant sa droiture, à devenir un fourbe sans retenue, lorsqu'il avait cru ne pouvoir arrêter autrement la révolution; il avait, quoique convaincu de l'inanité de la mesure, limité la liberté en ce qui concernait les souverains étrangers, pour com-

plaire à l'Empereur; il n'eût pas hésité à s'en affranchir tout à fait et à pratiquer la dictature s'il l'eût jugé indispensable.

Il n'était certes pas orateur au sens du vulgaire, qui met l'éloquence dans les grandes phrases élégantes bien tournées, dans les gestes superbes et bien étudiés, sans se préoccuper du vide que recouvre si souvent cet appareil théâtral. Sa voix, dépourvue de vibration harmonieuse, était stridente, aiguë ; il ne disposait d'aucune des ressources des rhéteurs et il les méprisait, disant qu'aussitôt l'Italie constituée, il faudrait abolir toutes les chaires de rhétorique. Sa diction n'avait ni charme ni facilité; souvent il s'arrêtait, toussant, dans l'attente d'une expression lente à venir. Son langage était dépourvu d'imagination, d'éclat, de souffle pathétique, mais précis, mesuré, d'une transparente lucidité, il rendait accessible aux plus obtus les matières les plus compliquées- Il excellait à déconcerter ou à châtier l'adversaire par une saillie ironique prime-sautière, légère, perçante. Par la force de la conceptiou, la variété des aperçus, le péremploire des raisonnements, l'enchaînement serré des preuves, l'ampleur de l'exposition, sans viser à l'effet, il le produisait aussi irrésistible que n'y sont jamais parvenus les arlistes en discours les plus consommés, et obtenait l'effet suprême de l'éloquence, la persuasion.

Son esprit martial, nous l'avons noté à ses débuts, avait compris que, le plus souvent, dans la politique comme à la guerre, l'audace est la

véritable prudence, que la sagesse n'est pas condamnée aux timidités, aux pas perdus, aux oscillations, qu'elle a droit à cette intrépidité par laquelle les utopistes ou les subversifs donnent la consistance à leurs folies. L'expérience l'avait confirmé dans cette intuition et il montra dans la politique ce qu'on a admiré en Turenne sur le champ de bataille : une audace s'accroissant avec les années. Il savait que tout parti a des inconvénients et surtout reste ouvert à l'action de ce personnage fatal dont la main invisible, étendue au-dessus de nos projets, les confond si souvent, l'imprévu; néanmoins, après avoir adopté le parti où l'inconvénient était le moindre, il s'élançait sans regarder ni à droite, ni à gauche; ni les obstacles, ni les hésitations d'autrui, ni les contre-temps, ni les fâcheux pronostics ne l'arrêtaient : il allait imperturbablement de l'avant, sauf, si une route lui était fermée, à s'en frayer aussitôt une autre. <( Sans audace, répétait-il, dans des temps comme les nôtres, se perdent les Etats et ceux qui les gouvernent. » Et son audace n'était point par accès et soubresauts, elle était opiniâtre; elle entrait sa pointe dans les mollesses du commun, et elle les transperçait. Manzoni exprimait ce trait caractéristique par un mot très profond : « 11 a toute la prudence et l'imprudence du véritable homme d'État. »

Il avait un autre privilège de premier ordre. « Malheur, disait Thiers à Emile de Girardin, après 1830, malheur à l'homme poHtique qui

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arrive au pouvoir par l'opposition, » c'est-à-dire par la popularité. L'impopularité est funeste lorsqu'elle clôt irrévocablement l'entrée de la carrière, mais combien on est plus fort lorsqu'on y pénètre malgré elle, ainsi qu'il en advint de Cavour. Excepté sur le champ de bataille, la plupart du temps, la popularité ne s'acquiert qu'en n'ayant pas le sens commun, et c'est par le sens commun qu'on conduit les États. Parvenu au pouvoir, l'homme populaire est obligé, sous peine de crouler aussitôt, de répudier les billevesées auxquelles il a dû sa faveur : alors, d'autres, encore à jeun, les recueillent, et les lui opposent, lorsque, repu, il n'a plus pour les combattre l'autorité qu'il aurait s'il ne les avait jamais professées et surtout si elles ne lui avaient jamais servi. Ce qu'on appelle l'opinion publique est sans doute un élément dont on est obligé de tenir compte, mais pour la déjouer autant que pour la suivre, pour s'en moquer plus encore que pour s'y asservir. Trop souvent il y a lieu de répéter avec Napoléon I'"" : <( Le premier devoir du prince, sans doute, est de faire ce que veut le peuple, mais ce que veut le peuple n'est presque jamais ce qu'il dit. » Pnpnlus docendus non spquendusi. Cavour a toujours professé le dédain de la popularité, même lorsqu'il en a joui ; la crainte de la perdre n'influait pas sur ses résolutions, il le montra lors de la guerre de Crimée et de sa dernière convention avec l'Empereur sur l'évacuation de Rome.

Il a eu encore le don suprême que ne donnent ni Tétude, ni le talent, ni la volonté, qu'aucun apprentissage n'enseigne, qui est le signe de la prédestination à la grandeur, le don de l'autorité. Il savait inspirer la confiance et le dévouement ; on trouvait si naturel qu'il commandât que lui obéir ne diminuait pas.

Enfin il a obtenu du sort la faveur sans laquelle tous les dons ne servent de rien : il a été heureux. Son bonheur fut de naître sous un roi de l'intelligence, de l'ambition, de l'intrépidité de Victor-Emmanuel, et d'avoir rencontré une protection aussi généreuse, puissante et fidèle que celle de Napoléon III. Sous un roi oscillant ou scrupuleux, tel que Charles-Albert ou Frédéric- (juillaume IV, il n'aurait pas obtenu le pouvoir, ou bien il n'aurait fait qu'y passer. Sans le concours direct ou tacite de Napoléon III, il n'aurait pu ni élever la voix au Congrès de Paris, ni allumer la guerre d'Italie, ni opérer les annexions de l'Italie centrale, ni conquérir le Napolitain; ses facultés n'eussent pas eu l'occasion de se déployer; s'il avait laissé un renom dans l'histoire, c'eût été celui de brouillon, et il serait demeuré à mi-côte de la gloire ^

1. Rapprochez ce que j'ai dit des débuts de Cavour au tome I*"', page 384.

LETTREvS DE MICHELET

Ea hommage à la mémoire de ce grand historien et de ce grand poète qui m'est toujours restée chère, je publie quelques unes des lettres qu'il m'a adressées dans cette période de ma vie.

— 20 novembre 1847. — Monsieur et ami, la présence d'un tiers m'a empêché de m'expliquer l'autre jour. Mon livre est le résultat des convictions que les rois m'ont faites eux-mêmes dans les derniers temps : du jour où je les ai vus capitalistes et banquiers, c'est-à-dire étrangers à la nationalité, j'ai senti que la république était le gouvernement de l'avenir, et le seul gouvernement. La monarchie m'a apparu comme une forme transitoire, barbare et surannée de salut public.

Dans mes deux volumes, et surtout au commencement du troisième, je crois fonder l'idée de la républi(|iie sur sa vraie base stoïcienne, jusqu'ici méconnue généralement. Ce point de vue m'a rendu sévère et pour les connivences royalistes de la Gironde et pour les barbaries inutiles des Montaqnards exagérés (qui ont cré('' à la république la plus terrible objection), et pour les rêves de die-

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tature communiste que tel ou tel nous produit tout doucement sous couleur de république. Voilà ce qui de plus en plus apparaîtra dans mon livre. Et déjà dans ces deux volumes, si l'on réunissait ce que j'ai dit sur l'impossibilité de la royauté [ancienne ou nouvelle anglo-orléaniste), on trouverait le manifeste le plus fort pour les institutions républicaines qui peut-être ait été fait depuis la France libre de Camille Desmoulins.

Veuillez, je vous prie, dire un mot de ceci. Quelque peu préoccupé que je sois ordinairement du succès, je ne puis cependant laisser obscurcir la question. On y travaille sérieusement. Avez-vous lu l'article de M""^ Sand? Je vous serre la main affectueusement.

Nantes, à Barbin, près Saint-Félix. — Je suis parti, cher Monsieur, avec le regret de n'avoir pu aller vous dire adieu; votre pensée, croyez-le, ne me quitte pas; je sais où vous avez le cœur blessé. Et c'est pour moi un chagrin de ne pouvoir que de loin mettre en commun ce que j'ai de vie et de tristesse.

Je ne dis pas de vie triste mais de tristesse vitale. Les lésions extérieures font refluer la vie au centre, et j'espère, d'ici à peu, pouvoir produire, créer, plus fortement. Je fais en ce moment une œuvre virile, c'est la lente exhumation de 93. Je l'ai faite, en grande partie, pour les archives de Paris. Je continue pour Nantes. Ici, à la porte de la Vendée et de la Bretagne, je recueillerai la tradition, et la contrôlerai dans les actes. Mais indépendamment de mon travail, de mon métier d'historien, mille

choses me traversent l'esprit. La très froide et inintelligente procession que je voyais dimanche me faisait rêver d'un tout autre monde que nous verrons dans peu.

Rappelez-vous ce que vous me disiez avec tant de raison peu avant mon départ : c'est le devoir du 'penseur d'aviser, de préparer d'avance, de formuler ce qui pourra être essayé demain.

Une chose m'a toujours frappé, c'est qu'un moment très grave, les vingt années écoulées entre la mort de Voltaire et Rousseau, et la Révolution, de 177(S à t789, ont passé à peu près stériles. — Le monde les a employées à admirer ces grands hommes, au lieu de les continuer. Ils avaient donné les idées, les formules. Il fallait à la fois et creuser les idées pour les fonder profondément, et chercher les voies et moyens qui faciliteraient la mise en œuvre. C'est ce que n'ont fait que d'une manière vague et très faible, en réalité, les Mahly, les Raynal, les Mirabeau et même Sieyès, qui eut un moment d'invention. Mon livre du Peuple est vague aussi, vaguement sentimental; il me satisfait peu.

A Vous, jeunes penseurs! à vous surtout cher Ollivier! Vous qui avez eu dans la main le cœur du peuple, cherchez-lui, je vous prie, sa vie prochaine, son aliment moral.

Je le vois ici vide et affamé, trompant la faim en avalant des pierres, comme ces pauvres sauvages qui mangent de l'argile deux mois de l'année, au dire de M. de Humboldt. Je vous embrasse de cœur. — Je voudrais vous voir commencer quelque œuvre. Il n'y a nulle guérison <[ue de créer.

Nantes, près Saint-Félix. J'ai été consterné de votre lettre, cher ami, de ce suprême malheur. Je sens bien que c'est le plus grand qui puisse vous frapper en ce monde... Et pourtant, la mort de la Patrie !

Qu'est-ce donc que de recevoir ces deux coups en même temps. Le travail peut-être, le travail soutenu, dans un but précis, donnera une diversion. Et toutefois dans l'expérience que j'ai de la douleur, de son immense fécondité pour l'homme, je ne vous souhaite point d'oublier. Dante fit de sa douleur ce poème immense qui résuma le moyen âge et le transforma. Puissions-nous, tous ensemble, de nos douleurs individuelles, refaire ce grand système qui serait la France nouvelle et la Patrie !

Je ne m'effraye point de la torpeur des masses. Cette fois, ce sont les forces individuelles qui relèveront le monde. Gela alterne.

Leur foyer vaste et vague donne la flamme, qui, concentrée en nous, les renflamme à leur tour, dans le moment où elles semblent n'être plus que cendres. Ce qui prouve combien ceci est vrai, c'est qu'au moment oii vous m'écriviez sur cette nécessité de chercher en commun, j'écrivais aussi à un jeune homme des nôtres sur l'utilité de conserver ou former des familles spirituelles. Cela est bien nécessaire, non seulement pour les révolutions, mais pour le lendemain des révolutions oii l'on se trouve inopinément forcé de créer, de fonder, de civiliser, de combattre la barbarie mêlée naturellement à ces grands mouvements.

La pauvre Liberté de penser est dissoute. Des-

pois seul est à Paris. Lévy aussi, et Lejeau, voilà tout ce qui reste de ceux que vous avez vus chez moi. Lévy est un de ceux qui méritent le plus qu'on noue ou renoue avec lui. Lejean, le paysan breton, quoique obligé pour vivre de corriger les épreuves de Lamartine, a tous les éléments d'un ferme démocrate, infiniment de nerf et de Hnesse. Ce sont des caractères réservés mais très surs.

Lejean a dû vous remettre quelques lignes coupées d'une lettre que m'a écrite cette pauvre M""" P... Est-ce trop présumer de votre obligeance, cher ami, que d'espérer que vous ferez une dernière démarche près du notaire Trojon (6, place du Chàteletj? Elle n'a pas d'autres renseignements, mais croit pourtant que, donnant des noms, on peut trouver à l'aide des répertoires qu'ont ordinairement les notaires. — Je vous embrasse de cœur.

4 août 1852. — Vous avez raison, cher ami. accumuler en nous la force morale, tout est là ; un jour, elle s'épanchera dans les actes ou les paroles. Je vis ici en grand silence, en attente, en contemplation du passé et de l'avenir. Je creuse et jo recreuse 93. Ce n'est pas une année, c'est un abîmed'éternité. Sous forme étrange et grimaçante, tous les actes se passent. Si l'on était vraiment l'homme à profiter d'une telle épreuve, on en sortirait trempé et retrempé <lix fois aux eaux du Styx.

Je trouve double avantage, et dans cette grande solitude, et dans cette étude sauvage qui est ellemême un désert; on n'y entend lien qui ressemble aux choses d'aujourd'hui. Pour les hommes jen suis (juitte ou à peu près, .le ne sais comment il

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se faisait que tous ou presque tous m'apportaient quelque énervation. J'avais besoin du moins de me garder et raidir pour écarter ces molles influences.

Gardons-nous, cher ami. On n'entend presque rien, on ne voit presque personne aujourd'hui qui n'aff"aiblisse le nerf moral. Ce n'est pas leur immoralité que je crains, c'est plutôt leurs langueurs et leurs doutes. Et cependant arrivent les temps de la justice! C'est là qu'il faut une foi entière et forte.

Les Girondins, dont nous parlions, eurent la foi, mais non entière; la leur fut entamée par leurs relations sociales, leurs amours et leurs amitiés. Irréprochables ou du moins excusables dans leur vie publique, ils mollirent dans la vie privée. Vergniaud crut, par exemple, qu'on pouvait rester homme de la Révolution en aimant, en voyant à toute heure une femme contre-révolutionnaire. Il lui arriva cette chose étrange, il périt sans périr ; la vie lui échappait à son insu, son génie, ses idées fondaient en lui. Quand la mort vint, elle n'eut guère à frapper qu'un mort.

Un seul homme de ce temps-là entenditbien la vie, c'est celui que j'aime le moins, vous le savez, c'est Robespierre. Il harmonisa sa vie privée, publique, il combattit sans cesse ce qu'il y avait d'aristocratique et bourgeois en lui, en vivant au sein même du peuple. Je vous serre la main, et de cœur.

Nantes, près Saint-Félix, 4 novembre 1852. — Je vous vois dans les embarras de la rentrée, cher ami, et pourtant, si vous êtes revenu, il faut que je vous dérange. Le notaire Troyon (6, place du Ghàtelet) n'a donne aucune réponse ni à moi, ni à

l'avoué de cette pauvre dame dont l'afFaire va se plaider à Toulouse. Elle perdra et sera dépouillée, par la négligence ou la connivence du notaire qui ne nous dit pas s'il a les actes et si on peut les copier. Vous m'obligeriez sensiblement si vous pouviez voir ce notaire et lui faire sentir son inqualifiable procédé.

Je sais que Monsieur votre père a été excellent pour moi; j'en suis plein de reconnaissance.

Et vous, comment allez-vous, cher ami? Gomment va le corps, et le cœur? Conservez-vous, je vous prie, gardez ce grand souffle dont j'ai été vivifié, rafraîchi plus d'une fois. Le hàle de 1793, la terrible pesanteur de cette œuvre de fer et d'airain, dont personne ne soupçonne encore le vrai caractère, agissent sur moi à l'égal des misères de 1852, c'est beaucoup.

Tout cela, après tout, le sentir ainsi, c'est être homme, voilà ce que me dit mon cœur. J'y trouve plus que jamais l'indomptable espérance, et l'inconquérablc volonté pour parler comme Milton : The unconquerable will. — Je vous embrasse.

Hyères, 15 mars 1858. — Croyez, cher ami, que personne n'a été plus heureux que moi de votre victoire ', qui a eu ici le plus grand eiïet.

J'ai été extrêmement touché de votre lettre. Qu'au milieu de Paris, des aftaires,^/ occupé ^yous gardiez tant de cœur pour vos amis, cela est bien de vous (et de bien peu d'autres).

La Fronde devait paraître au 1""^ mars, mais j'ai

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