‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 50 sur 177 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'Empereur paraît d'abord ne songer qu'à la continuation de la guerre. Il appelle de France une nouvelle division qui ira soutenir Garibaldi et Cialdini chargés de surveiller les défilés des Alpes et d'opérer vers la Valteline. Il presse l'arrivée de son parc de siège, ordonne à la flotte, maîtresse de Lossini, de préparer l'attaque de Venise, et envoie le nouveau général de division WimptTen prendre le commandement des troupes de débarquement. Il hâte la marche du 5^ corps qui rejoint le 3 juillet à Goito, couvert de plus de poussière que de gloire. Ce corps aurait-il pu, en faisant diligence, participer à la bataille de Solferino? On l'a prétendu. INéanmoins. quoique absent il fut utile en retenant, par l'inquiétude qu'il donnait, un corps autrichien sur le bas Adige.

Malgré ces préparatifs, l'Empereur en réalité s'occupait de la paix à conclure et non de la guerre à poursuivre. Les nouvelles politiques continuaient à l'obséder. Celles d'Angleterre,

en partie favorables, Kossuth les apporta luimême. Reçu avec une affectueuse considération par l'Empereur pendant une heure, quoique le roi Victor-Emmanuel attendît dans l'antichambre, il lui expliqua comment il avait rempli ses promesses. Il avait enflammé l'opinion anglaise par des discours à Londres, à Manchester, à Bradford et à Glascow, puis à défaut de Cobden. alors en Amérique, il avait prié un membre du parlement pour Northampton, Gilpin, de s'entendre avec Palmerston. Gilpin, d'accord avec Bright, avait offert le concours de son parti pour renverser le ministère tory et constituer un nouveau ministère aux conditions suivantes : le cabinet serait mis en minorité sur une question de politique extérieure; Palmerston, Russell et les autres membres désignés du ministère écriraient chacun une lettre à Gilpin par laquelle ils s'obligeraient à prendre pour principe la neutralité absolue de TAngleterre, non seulement tant que la guerre se bornerait à l'Italie, mais aussi dans le cas où elle serait portée sur les rivages du Danube et de la ïheiss; en garantie de l'exécution de ces arrangements, deux membres du parti de Manchester entreraient dans le cabinet. Palmerston accepta, il déposa avec John Russell et trois de leurs collègues, entre les mains de Gilpin, les lettres exigées ; le manuscrit original fut remis à Kossuth avec autorisation de le communiquer à l'Empereur. Deux ministères furenl promis à Cobden et à Milner Gibson. Ces engagements

avaient été tenus. après la chute de Derby : Palmerston était premier ministre, John Russell ministre des Affaires étrangères, Milner Gibson dans le cabinet, et, Gilpin était fait secrétaire parlementaire du Poor law Board. Kossuth mit entre les mains de l'Empereur les lettres des nouveaux ministres. Il lui donna l'assurance que loin de s'opposer à l'expulsion totale de l'Autriche, ils ne faciliteraient aucune paix qui ne la consacrerait pas. John Russell avait expédié à Berlin une dépêche menaçante contre les mesures belliqueuses de la Prusse et Palmerston donné à d'Azeglio, l'ambassadeur italien, les promesses les plus rassurantes.

Tout cela était vrai. Par malheur les Anglais accueillent si aisément les suppositions les plus saugrenues sur les peuples étrangers et surtout sur nous, qu'à moins d'un engagement synallagmatique formel, on n'est jamais en sécurité complète avec aucun de leurs ministères. Une de ces bourrasques de crédulité, car je ne puis supposer une préméditation infernale, faillit paralyser la bonne volonté de Palmerston. Tout à coup, les personnages les plus graves, les plus vénérables par l'âge ou par l'expérience ou par la sagacité, les lords EUemborough, Howden, Hardwicke, et le plus considérable d'eux tous, Lyndhurst, avertirent la Chambre des lords (1" et o juillet) que d'après les renseignements les plus sûrs le peuple français entier désirait une invasion, y rêvait nuit et jour, non pour conquérir l'Angleterre, mais pour l'humilier et la deshériter du

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privilège d'être parmi les nations la seule dont le sol fût inviolé; pas une veuve française qui ne fîit prête à donner son dernier fds, pas un mendiant son dernier sou pour se procurer cette immense béatitude; les Français construisaient à Brest des steamers pouvant contenir 2 500 hommes; une Hotte de débarquement était en préparation; le dernier ambassadeur de France était allé se promener à Portland, pourquoi? évidemment pour reconnaître les fortifications. On pouvait se réveiller un matin avec une armée sur le sol anglais; il fallait armer, construire des vaisseaux, réunir des milices. On se serait cru dans une maison de fous. La moindre réflexion démontrait que si, en eftet, le peuple français et son Empereur étaient possédés de la frénésie de souiller le sol vierge d'Albion, ils n'auraient pas choisi le moment où, le principal de leurs forces engagé contre l'Autriche, ils étaient menacés d'avoir la Prusse et l'Allemagne sur les bras; ils se seraient passé cette fantaisie deux ans plus tôt, alors que l'Angleterre, paralysée par la révolte des Indes, eux avaient au contraire la libre disposition de leur armée et de leur (lotte. Lord Brougham, qui nous connaissait bien, vivant une partie de l'année à Cannes, affirma, il est vrai, qu'aucun acte de l'Empereur n'exciterait une j)lus grande indignation })armi toutes les classes du peuple français qu'une guerre avec l'Angleterre; néanmoins il se crut obligé, lui aussi, de demander une augmentation des forces de terre et de mer.

Sir Ch. Xapier exprima à la Chambre des communes le désir qu'on y entendît des discours pareils à ceux qui avaient retenti dans la Chambre des lords. Il ne tarda pas à être satisfait. Graham, Horseman et autres dénoncèrent l'invasion préparée ostensiblement et demandèrent des armements. Dans les deux Chambres, les membres du gouvernement, Granville et Russell, essayèrent de calmer ces appréhensions folles et de montrer le péril de suppositions aussi injurieuses et aussi gratuites contre un peuple et un gouvernement amis. Les effarés ne consentirent pas à être rassurés; ils annoncèrent qu'à la session close, ils répandraient leurs alarmes dans les populations par des meetings. Qui pouvait prévoir ce qui arriverait? L'opinion ne senflammerait-elle pas? Alors il n'y aurait plus aucun fond à faire sur le bon vouloir de Palmerston. Les ministres anglais ne résistent pas à une passion publique, et s'ils le tentent ils sont culbutés.

L'Empereur avait donc raison, malgré les assurances encourageantes, d'ailleurs platoniques, apportées par Kossuth, de ne pas se croire en sécurité complète du côté de l'Angleterre.

Les rumeurs d'Allemagne devenaient fort alarmantes. Les conseils et les remontrances de John Hussell n'arrêtaient pas le Régent, très

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tenace dès qu'il avait adopté un parti, et qui, s'il n'était plus d'accord avec le nouveau ministère anglais, continuait à l'être avec les sentiments intimes de la Reine. Il organisait ouvertement cette manœuvre diplomatique de la dernière heure par laquelle tout agresseur habile se déguise en bon apôtre obligé de se battre malgré lui : il s'armait, il est vrai, mais sans aucune intention agressive; il était prêt à seconder les vœux légitimes des populations italiennes pourvu que l'Autriche gardât Venise et reprît Milan ; il demandait qu'on l'aidât dans une médiation qui ne s'armait que pour obtenir la paix. — A qui adressait-il cette ouverture? A Palmerston et à Gortschacow, qui, l'un et l'autre 'il ne l'ignorait pasj, avaient adopté le programme de l'Empereur : lif}re des Alpes à CAclruiùque. Il était donc assuré qu'une médiation à trois ne s'organiserait pas, et il ne la proposait que pour se donner le droit de dire à ceux qui n'auraient pas voulu l'admettre : « J'en suis bien fâché ; je suis obligé d'exécuter seul ce que vous ne voulez pas faire avec moi et de défendre seul les droits de l'Allemagne, puisque vous refusez de les sauvegarder en ma compagnie. )> — Ce qu'il avait prévu arriva. Le cabinet anglais refusa net la médiation : « Le temps n'en était pas venu puisque l'Autriche n'était pas rejetée hors de l'Italie. » (iorlschacow, j)our retarder l'agression de la Prusse, ne réponcht pas non; il demanda sur quelles bases on s'engagerait et quelles étaient les dispositions des puissances

belligérantes : sous une forme dilatoire, c'était aussi un refus.

La Prusse avait donc le prétexte qu'elle s'était assuré pour agir seule. Elle y était prête. La mobilisation des deux tiers de l'armée était finie, le reste de l'armée sur le pied de guerre en état d'être également mobilisé, les transports par chemins de fer réglés, tout le matériel roulant réuni aux points d'assemblement vers lesquels les troupes étaient dirigées, et l'on sait que dans le système prussien la concentration doit immédiatement aboutir à l'action. 230 000 Prussiens allaient être rassemblés sur le Rhin; le Régent demandait en outre à la Diète de placer deux corps fédéraux sous son commandement direct sans être astreint à recevoir les instructions de la Diète et à subir la surveillance des dix-sept commissaires fédéraux. Les petits Etats maugréèrent un peu contre cette mainmise militaire sur la Confédération : « C'est fort désagréable, écrivait l'envoyé de Saxe à son gouvernement, mais ce désagrément ne sera que momentané. Une fois la guerre finie, les princes allemands se jetteront de nouveau dans les bras de François-Joseph qui les aidera à se tirer des gritfes de la Prusse. » Et ils étaient décidés à voter la proposition prussienne, ce qui aurait porté les forces d'attaque du Régent à près de 400000 hommes'.

1. Lettre de Moltke de juillet 18o9 à son frère Adolphe. — Campagne d'Italie, par la division historique de l'état-major prussien.

Le vote de la Diète obtenu, la procédure eût été très simple : on aurait sommé Napoléon III, en termes polis, d'évacuer la Vénélie et la Lombardie; à son refus on aurait passé notre frontière dégarnie, sans que l'Empereur eût l'espérance, comme il l'avait eue au commencement de la guerre, d'une diversion de la liussie. « Alors, dit Sybel, se serait ouverte une perspective étendue de victoires pour les armes allemandes, même sans le concours des armes fédérales et autrichiennes. »

Ces renseignements arrivaient à l'Empereur concordants, quoique venus de côtés bien divers. Ils étaient dans les rapports de tous nos agents, notamment de Bourée, envoyé en mission secrète en Allemagne, dans les lettres pressantes de l'Impératrice, de \\alewski, du roi Jérôme; ils venaient surtout de Russie. Ni Gortschacow, ni le Tsar ne s'étaient (quoi qu'on en ail dit) refroidis pour nous. Malgré ses sentiments conservateurs, Gortschacow déclarait au prince Szechenyi que « si l'Autriche parvenait à jeter l'Allemagne sur la France et la forçait ainsi à user de toutes les armes (allusion à l'insuri'ectioM liongroise) et à sortir du caractère régulier qu'on avait mis jusqu'alors tant de soin à conserver à la guerre, la Russie, tout en le voyant avec douleur, n'aurait rien à dire et rejetterait toute la responsabilité sur ceux qui auraient forcé l'Empereur à recourir à ces moyens désespérés' ».

i. Do Muiilebello, -2:; juin I8;i!).

21i; LEMPIRE LIBÉRAL.

Malheureusement la Russie, incapable alors d'une action guerrière, n'avait à notre service que des conseils à la Prusse de plus en plus inécoutés et des informations qu'elle ne nous ménageait pas. Gortschacow écrivait à Paris à Kisseiew (■23juin ) : « L'attitude expectante de la Prusse ne tient qu'à un fil. La majorité du Conseil, le Prince régent en tête, penche pour une solution belliqueuse... Au nom de notre Auguste Maître, je dois donc vous engager à prier très instamment M. le comte Walewski de demander à l'Empereur des Français si Sa Majesté croit le moment opportun pour des pourparlers pacifiques. Du reste, quelles que soient les déterminations de l'Empereur des Français, notre Auguste Maître, Jldl'le à l' entente intime, ne fera aucune démarche à moins qu'elle n'ait le consentement de l'Empereur Napoléon. » — « Ne vous fiez pas, faisait dire Gortschacow à l'Empereur, aux déclarations rassurantes de la Prusse : elle sera entraînée jusqu'au bout comme elle n'a cessé de l'être depuis le commencement; son intention est de porter une armée sur le Uhin et uue autre sur le Mein. Si vous voulez éviter la terrible extrémité d'une guerre avec l'AUemagae, qui embraserait bientôt lEurope entière, hàtez-vous de négocier \ » Le Tsar envoya un de ses aides de camp, Schouwalow, porteur d'une lettre autographe dans laquelle il insistait sur ces informations et ces conseils".

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