‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 59 sur 177 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'Impératrice exerçait ses fonctions de régente avec assiduité et intelligence. Elle eût voulu venir rejoindre l'Empereur à Milan et y passer quelques jours. L'Empereur l'en dissuada, lui faisant remarquer que ce voyage démontrerait l'inutilité d'une régence ; elle n'insista pas ^

La présence de la régente permit au Corps législatif de continuer ses travaux en l'absence de l'Empereur. Les projets de loi de première importance qu'il discuta, le budget, les conventions avec les chemins de fer, l'annexion à Paris de la banlieue n'intéressaient point Jules Favre. Il n'avait d'application qu'aux sujets qui, sans

I. On a travesti ce fait si simple. L'Inipe'ratrice, émue des remontrances et des menaces du Nonce, aurait télégraphié à l'Empereur qu'elle allait partir clandestinement pour son quartier général, qu'elle ne resterait auprès de lui que quelques heures, le temps de lui faire partager son indignation contre la conduite à double face tenue vis-à-vis du Pape. L'Empereur, très contrarié, aurait répondu par un télégramme chiffré à l'Iuipératrice, d('fendant absolument de quitter Paris. Tout cela est imaginaire.

étude préalable, prêtaient matière à de belles phrases, sur les données fournies par les journaux et la conversation. Il venait aux séances quelques instants, nous parlait de ce qui se passait en Italie ; son langage ne variait pas : « Je ne puis prendre l'Empereur au sérieux; il échouera; s'il est vaincu, nous en profiterons; s'il est vainqueur, cela lui créera des embarras à l'intérieur. » Ernest Picard, Hénon, Darimon et moi, au contraire, nous suivions assidûment les débats.

En 1852, par un décret dictatorial, la durée de la concession des chemins de fer avait été portée à quatre-vingt-dix-neuf ans. Depuis on avait accordé directement, sans adjudication, un très grand nombre de concessions nouvelles à de petites compagnies ; il y en eut jusqu'à soixante-dix. La plupart des concessionnaires ne s'étaient pas proposé de construire effectivement les chemins de fer concédés, mais seulement de les revendre avec un gros bénéfice à l'une des anciennes Compagnies. Les concessionnaires du chemin de fer de Graissessac à Béziers avaient gagné ainsi quatre millions sans qu'un pouce de terre eût été remué ; le chemin de fer dit le Grand Central, concédé en 1853, rétrocédé aux compagaies d'Orléans et de Lyon, rapporta, sans qu'il eût été terminé, sans qu'il eût rien produit, aux souscripteurs primitifs, un bénéfice de cent quarante-neuf millions. Ailleurs ces fusions entre rompafinies, comme on les appelait, s'étaient opérées moins onéreusement, mais à un prix toujours élevé. Il était résulté de cette concentration successive le

monopole de tous les chemins de fer par six grandes compagnies. Ce monopole ayant été acheté à des prix exorbitants, les grandes compagnies se trouvèrent accablées, et, la crise financière de 1858 survenant, elles s'étaient déclarées dans l'impossibilité de remplir leurs obligations et de construire les noml3reuses lignes dont elles avaient accepté la charge. L'État en était réduit : ou à prononcer la déchéance et assumer la tâche de construire et gérer tous nos chemins de fer, ou à venir en aide aux compagnies. La déchéance eût créé au profit de l'Etat un monopole qu'il eût mal exercé, et jeté une perturbation dont on ne pouvait calculer les effets dans de très nombreux intérêts privés et dans le crédit public : il valait mieux aider.

Les travaux publics avaient alors à la tête de la direction des chemins de fer un homme d'une probité au-dessus de tout soupçon, d'une intelligence technique hors ligne, d'une aptitude au travail exceptionnelle, joignant le caractère le plus droit, le plus ferme, à l'aménité séduisante, et à la parole agréable, un de ces serviteurs modèles de l'État, dont on a dit justement qu'aucun personnage n'avait, pendant un demi-siècle, rendu des services plus réels et plus sérieux, M. de Franqueville. Il imagina un système très ingénieux.

On distinguerait entre les concessions des compagnies celles antérieures à 1857, V ancien réseau et celles postérieures, le nouveau réseau; les premières produisant des bénéfices et les

A PARIS PENDANT LA GUERRE. 2Gi

autres un déficit. Au nouveau réseau, on garantirait aux capitaux appelés un intérêt de 4 fr. 65 y compris l'amortissement, prêt remboursable en cinquante ans. A Tancien réseau qui ne réclamait aucune assistance, on n'assurerait pas, comme on l'a dit à tort, un minimum de dividende, on lui imposerait un maximum qui ne serait pas dépassé tant que la garantie de l'Etat fonctionnerait pour le nouveau réseau, l'excédent de ce maximum devant être appliqué à diminuer les avances de l'État. La charge sérieuse pour le Trésor, qui résultait de cet arrangement, était bien compensée par l'immense avantage de l'accroissement de notre réseau encore si insuffisant. Il n'était pas nécessaire d'exposer plus d'une fois une affaire au ministre des Travaux publics de ce temps, Rouher. Il saisit la combinaison, l'adopta, la défendit et la réalisa par des conventions soumises au Corps législatif.

Si nous n'avions pas été aveuglés par l'esprit d'opposition, nous aurions approuvé ces sages conventions ; nous les attaquâmes. Darimon y trouva occasion de prouver ses connaissances économiques et Picard la finesse de son esprit. Mais Plichon, Baroche et les défenseurs du projet répondirent victorieusement à nos critiques. Nous ne reprîmes l'avantage que lorsque nous exposâmes les trafics d'agiotage qui avaient précédé les conventions et les avaient rendues nécessaires. Le devoir pénible de dénoncer ces faits scandaleux m'inconiija. Sans touciier aux

personnes, selon mon habitude, je fus inexorable sur les faits, et à ceux qui me réjDondaient que l'essentiel était d'obtenir des chemins de fer, même au prix de quelques incorrections et qu'après tout la fin justifiait les moyens, je répliquai : « Cette maxime odieuse n'a eu cours jusque-là que dans l'ordre politique. C'est en s'en inspirant qu'une grande assemblée, qui a créé une société nouvelle et procuré au pays d'immenses bienfaits, s'est déshonorée en versant le sang innocent de vieillards, de femmes, d'enfants, et en commettant des crimes abominables. Ne permettez pas qu'une telle maxime devienne une loi dans la sphère des intérêts privés. » — Baroche ne se risqua pas sur ce terrain brûlant; il éluda en alléguant que toutes ces affaires étaient étrangères aux projets actuels; il laissa également sans réponse les nombreuses critiques dirigées par tous les orateurs contre la gestion des compagnies, ruinant les canaux, les moyens de transport par messageries, abusantdes tarifs différentiels et, les concurrences ruinées, rétablissantles taux élevés des transports. Nous désapprouvâmes sans bonnes raisons l'extension tôt ou tard inévitable de Paris par l'annexion de sa banlieue jusqu'aux fortifications; mesure que justifiaient les nécessités du présent et la sage prévoyance de l'avenir ; loi de bonne police, de bonne administration financière, de souveraine équité, grâce aux ménagements prodigués aux intérêts privés momentanément compromis.

La petite opposition, comme nous disions, à laquelle nous laissâmes le champ libre dans la discussion du budgel, ne manqua pas de quelque hardiesse. Brame fit un grand éclat du refus opposé par le Conseil d'État à la demande de deux cent vingt membres, d'une augmentation de crédit de 100 000 francs pour l'achat et l'entretien des chevaux étalons demi-sang. Il se plaignit des abus d'autorité des préfets el réclama protection contre eux; il proposait d'établir des inspections administratives. « Le véritable remède, répondit Curé, serait d'accorder un peu plus de liberté à la presse; tant que l'existence des journaux dépendra des préfets, comment discuteraient-ils leurs actes? — Y pensez-vous? s'écria O'quin, mais ce serait un cliangement complet de régime ! » Personne ne dit mot.

La session fut close le 28 mai. Un des membres du Corps législatif, Legrand, étant mort. Brame songea à offrir la place à Thiers ; l'élection paraissait sûre; il me pria d'aller lui eu parler (11 juin). « En principe, me répondit Thiers, le serment ne m'arrête pas ; ce n'est qu'un embarras qu'un gouvernement crée à ses adversaires; aussi, avec mon sens pratique, je ne promettrais pas de l'abolir si j'avais demain le pouvoir. Malgré le danger, car il est certain que le Corps législatif devenu sérieux on l'enverrait à Vincennes, je n'iK'siterai i)as à prêter serment, dès qu'il sera constant que c'est une arme de guerre nécessaire à employer; cette nécessité ne me paraît pas encore manifeste; l'élection de Lille n'aura

lieu que dans quatre mois; d'ici là des événements graves peuvent survenir : attendons. » Il attendit et ne se décida pas.

Durant cette régence de l'Impératrice la surveillance de la presse ne chôma pas plus que les débats législatifs. L'opinion très agitée suivait avec fièvre les événements. Le peuple se réjouissait des victoires dont il n'avait pas douté. (( Moustachu, disait un ouvrier, est le plus fort, il a les papiers de son oncle. » Les républicains formalistes applaudissaient pourvu qu'il fût bien entendu que le victorieux n'était pas l'Empereur, mais Mac-Mahon ou tout autre. Les radicaux voyaient poindre les révolutions prochaines et une de celles qu'ils souhaitaient davantage : la destruction du pouvoir temporel du Pape. Les anciens partis pronostiquaient si haut les revers, même l'invasion, qu'il n'était pas calomnieux de supposer qu'ils les souhaitaient. La langue de la presse s'était déliée plus que de coutume à exprimer ces sentiments divers. Le gouvernement s'en inquiéta et crut nécessaire de serrer le mors. Le pamphlet d'About, In Question Romaine, interrompu au Moniteur sur les réclamations de Rome, fut imprimé à Bruxelles. D'abord le gouvernement en permit l'entrée en France; mais Veuillot l'ayant dénoncé en deux articles, il fut saisi. Un sévère communiqué fut adressé au Siècle pour un article contre le Pape. « Il a confondu la noble cause de l'indépendance italienne avec celle de la révolution. Le respect et la protection de la Papauté font partie du programme que

l'Empereur est allé faire valoir en Italie. » Le Courrier du Dimanche fut frappé d'un avertissement pour avoir remarqué qu'à Magenta, tandis que le ministre de la loi de sûreté générale, Espinasse, était tué, le seul sénateur qui eût voté contre, Mac-Mahon, sauvait l'armée.

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