‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 60 sur 177 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La paix de Yillafranca produisit dans le mondeétonnement ou déception. En Russie on en fut ravi. A la nouvelle des préliminaires, le duc de- Montebello se rendit aussitôt à Péterhot. La satisfaction du prince Gortschacow fut complèteet sincère; la surprise ne tit qu'augmenter la satisfaction. Le Tsar manifesta avec une vivacité égale à celle de son ministre les mêmes sentiments. Ils s'applaudirent d'avoir contribué par leur attitude nette et ferme vis-à-vis de l'Allemagne à un dénouement aussi prompt. Le prince Gortschacow appuya sur ce point, disant que l'Empereur Alexandre était heureux cïavoir eu ï occasion de donner une nouvelle preuve de la sincérité avec laquelle il unissait sa politique à celle de l'Empereur Napoléon. Il fit remarquer aussi avec complaisance la situation embarrassée du gouvernement prussien vis-à-vis de son peuple autant que des membres de la Confédération germanique : <« On devra reconnaître à Ber-

lin, qu'il aurait mieux valu suivre les conseil» que nous n'avons cessé de donner. Le cabinet du Prince Régent n'aurait pas été exposé comme il l'est, après la paix conclue sans sa participation, aux plaintes des populations arrachées à leurs travaux, au blâme de ceux qui lui reprochent d'avoir marché trop lentement, aux rancunes de l'Autriche qui l'accuse d'avoir manqué aux devoirs fédéraux, aux méfiances futures de ceux contre lesquels il s'est dessiné au moment le moins opportun. » — En effet à Berlin on fut attrapé de se voir arrêté à la veille de jouer un rôle prépondérant, et d'avoir mécontenté l'empereur des Français sans avoir satisfait celui d'Autriche.

En Angleterre on fut plus que désappointé. Palmerston parut fort étonné de ce qu'on s'était arrangé directement à Vérone tandis qu'on sollicitait son intervention; cela lui paraissait un manque d'égards. Son mécontentement sur le fond des choses était plus vif encore. Toujours prompt à laisser échapper sa pensée en termes expressifs, il ne le dissimula pas à Persigny : (( Un tel arrangement sera funeste et mettra l'Italie au désespoir. Une fois que l'Autriche devient membre d'une confédération italienne, toute l'Italie lui est livrée pieds et mains liés, et tout est à recommencer. Jamais l'Angleterre ne pourra s'associer à une aussi mauvaise combinaison. » Il eût voulu s'y opposer. La Reine n'y consentit pas, et elle lui fit connaître son avis, en rapprochant dans le même sarcasme son

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ministre, autrefois approbateur du coup crÉtat et le cher frère et ami qui en avait été l'auteur : « Nous n "avons pas protesté contre la guerre et personnellement lord Palmerston a souhaité le succès de la France. Nous ne pouvons pas maintenant protester contre la paix, et la Reine ne doute pas que lord Palmerston comprenne combien il serait fâcheux que le premier ministre de la couronne d'Angleterre semblât se donner pour but de persécuter TAulriche. La Reine est moins désappointée que ne paraît Tètre lord Palmerston, car elle ne s'est jamais flattée de l'espoir que le coup cTEtat et l'Empire auraient pour conséquence l'établissement de nationalités indépendantes et la diffusion du régime constitutionnel et de la hberté. » La majorité du Conseil adopta lavis de la Reine.

Chez nous le parti démocrate, qui s'était compromis par son adhésion, éclata en fureurs; Jules Favre était décontenancé; Havin, tellement penaud qu'il n'exprima pas même une opinion dans son journal, jusqu'à ce que, mandé au ministère de l'Intérieur, on lui eut notifié qu'on préférait le blâme au silence. Il s'exécuta et publia le lendemain une approbation embrouillée et piteuse. Henri Martin, qui trouvait naturel alors qu'on aidât l'homme de Décembre, se montrait grotesque de désappointement. Les envieux des Cinq, qui avaient spéculé sur leur abstention pour prendre leur place, étaient interloqués. «Cette paix est une grande infamie, écrivait Lanfrey, le caricaturiste de Napoléon P"", et il

faut avoir le dilettantisme de lâcheté qu'on possède aux Débats pour s'en réjouir. » Et lui-même finissait par s'en moins at'tliger par un autre dilettantisme, celui de la haine : « Quel deuil et quel outrage c'aurait été pour tout ce qui pense, souffre, aime, espère, croit à la justice et à la vérité, si ce misérable, avait pu, à si bon marché, passer grand homme 1 » — Edgar Quinet n'était pas plus doux: « Nos vœux n'étaientils pas imprudents? Celui qui eût véritablement affranchi ï Italie eût fondé une dynastie. Qui aurait pu résister à ce prestige? Celui-là nous eût fermé la bouche. Il nous aurait enterrés vivants, nous et la liberté. Et nous avions la simplicité de cœur de souhaiter son triomphe qui était notre ruine certaine! Nous avons fait des vœux contre nous-mêmes. Keconnaissons-le ! Nous sommes sauvés, relevés malgré nous'. » — « Tant mieux, me disait Floquet, en me serrant le bras avec force, ils l'assassineront ! » Les amis mêmes de la maison n'étaient pas contents : « Peut-être la paix était-elle nécessaire, écrivait Mérimée, mais il ne fallait pas commencer si bien pour établir un gâchis pire que ce qu'il y avait auparavant. » Au contraire, ceux qui ne se souciaient pas de l'Italie, comme Emile de (lirardin, ou qui la combattaient, comme Thiers, étaient satisfaits; les cléricaux, croyant les périls de la Papauté conjurés, jubilaient. « L'Empereur d'Autriche, disait Louis Veuillot, cède à l'Empereur des Français ses

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