juin et S juillet
une discussion libre, mais calme et sérieuse. »
Dans sa dernière session il vota un très grand nombre de lois d'affaires importantes : la prolongation du privilège de la Banque de France jusqu'au 31 décembre 1897 ; l'établissement d'un système de navigation transatlantique; la fusion du chemin de fer de Lyon avec celui de la Méditerranée ; une subvention de 12 millions et demi pour l'achèvement du boulevard de Sébastopol et de la rue des Ecoles ; une refonte complète du Code pénal militaire en 227 articles ; une dotation de 100 000 francs au duc de Malakoff ; l'introduction d'un droit de transmission sur les valeurs des sociétés industrielles ; l'élévation du chiffre annuel du contingent, de 80000 à 100 000 hommes; enfin une somme de 180 000 francs pour acheter à Sainte-Hélène la maison où Napoléon était mort ; elle avait été convertie en ferme, la chambre où il rendit le dernier soupir en étable, et le cabinet de travail où il dictait ses Mémoires en grange.
Ces lois votées, on ne pensa plus qu'aux élections nouvelles. Un sénatus-consulte porta le nombre des députés de 261 à 267, en attribuant un député de plus à chacun des départements dans lesquels le chiffre de 37000 électeurs serait dépassé de 17 000.
Les élections furent fixées aux 21 et 22 juin.
Quoique la force du gouvernement impérial, mélange d'assentiment et de terreur, ne fît prévoir aucune oppositiou S('rieuse, ministres et préfets retroussèrent leurs manches pour mieux
saisir au collet et écarter de la porte du Corps législatif les téméraires qui ne se déclareraient pas les admirateurs quand même du génie de l'Empereur et de ses ministres. Partout des candidats officiels furent proclamés, la plupart pris dans l'ancienne majorité ; un seul fut solennellement excommunié, Montalembert. Tout le mécanisme administratif et gouvernemental était mis au service de ces candidats, soutenus en outre par les journaux soumis, nombreux en province, seulement trois à Paris : le Constilulionnel , le Pays, la Patrie.
En présence de cette force formidable, combien l'opposition était désarmée! D'abord elle (Hait très divis('*e. Les tentatives de fusion n'avaient point abouti ; quelques princes dOriéans s'étaient rapprochés du comte de Chambord, l'orb'anisme lui-même n'avait ni abdiqu('' ni désavoué son passé, son drapeau, ses principes, ses espérances, et chacun avait repris sa liberté. Le comte de Chambord persistait à imposer à ses fidèles l'abstention absolue à cause de la ni'cessité de prêter le serment. Ayant reçu la visite de M. de Rességuier, conseiller général et municipal dans son pays, il lui dit : « Nous avez désobéi à mes ordres, vous m'obligez à vous mal recevoir; si je vous recevais bien et que vous le disiez, ce serait d'un fâcheux exemple : il faut donc que je vous reçoive mal et que je vous refuse mon portrait que vous m'avez fait demander. » Le sentant un peu adouci néanmoins par ses protestations de dévouement. xM. de
Rességuier, en lui disant adieu, s'enhardit à ajouter : « Si je puis me rendre en Italie cet hiver, Monseigneur me permettra-t-il d'aller lui offrir mes hommages à Venise? — Oui, certes, si vous avez donné votre démission; sinon, non. » Ainsi doit agir dans le combat un chef de parti sérieux. Les orléanistes moins rigides ne s'étaient pas rivés à l'abstention, mais leur action, si ce n'est dans les livres et à l'Académie, était si discrète qu'elle y ressemblait fort.
Trois opinions se partageaient le parti républicain : les uns voulaient qu'on s'abstînt purement et simplement ; les autres qu'on votât, mais pour refuser le serment, on se serait succédé à toutes les élections de manière à maintenir perpétuelle la protestation contre le coup d'État; d'autres pensaient qu'il n'y avait qu'à voter, à se faire élire si on pouvait, à prêter serment, et à se servir au Corps législatif des moyens légaux qui, même si réduits, n'étaient pas sans efficacité. Jusque-là le parti intermédiaire l'avait emporté. Cavaignac, Carnot, Goudchaux, Hénon s'étaient présentés en 1852, et nommés avaient refusé le serment. Ferait-on de même aux prochaines élections? On en discutait fort vivement; l'ardent révolutionnaire Proudhon, dans un dîner en redingote chez le prince Napoléon, où il avait été conduit par son ami Darimon, se prononça en faveur du serment; les anciens du parti, au contraire, les élus de 4852, semblaient de plus en plus résolus à persister dans leur système.
Dans les temps de liberté, les journaux font
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rarement les élections; elles se décident et s'organisent dans les associations de parti. Il ne fallait pas songer à des associations de parti; il n'était pas certain qu'on tolérât des comités; un instant, les tribunaux refusèrent aux malheureux candidats la liberté de distribuer des bulletins : c'étaient, jugeaient-ils, des écrits soumis aux règles du colportage, c'est-à-dire à l'autorisation du préfet. Il y eut un soulèvement contre cette énormité juridique; un pourvoi en cassation fut formé, appuyé par une consultation signée des noms les plus illustres, Dufaure^ Sénart, Crémieux, Laboulie, Marie, Liouville, Bethmont, Jules Favre, Valette, Paul Fabre, Jules Grévy, Berryer, Laljoulaye, Odilon Barrot, etc., etc. La Cour de cassation cassa les jugements et admit que tout bulletin de vote pourrait être distribué sans autorisation préalable, pourvu que le candidat eût déposé au parquet un exemplaire signé de lui.
Toutefois la distribution des bulletins, dispendieuse, entravée, ne suffisait pas à donner chance à une candidature, pas même à la faire connaître, si les journaux ayant du crédit ne lui accordaient leur publicité; ils pouvaient ruiner irrémissiblement celle qui leur déplaisait, en refusant de l'imprimer en tète de leurs colonnes. Ainsi les journaux étaient les arbitres souverains entre les diverses opinions qui divisaient les partis opposants.
Il en existait cinq d'opposition : rEstafette, le Courrier de Paris, la Presse^ le Siècle et les
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Déhais. Sauf les Débats, propriété de la famille Berlin, ils appartenaient aux hommes d'argent : la Presse, comme le Constitutionnel et le Pays, aux mains des banquiers juifs, Millaud, Mirés; le Courrier de Paris, VEstafette, la Patrie en celles d'hommes d'affaires français , Proust, Dumont, Delamarre. En ses temps héroïques, le journal était constitué en vue d'une propagande d'idées, de doctrines; maintenant il tournait à devenir un moyen de spéculation, de réclame, et ridée, la doctrine à n'être plus que l'enseigne par laquelle on attire le chaland et qu'on change dès qu'elle ne fait plus recette. La situation de la Presse, notamment, était fort singulière. L'habile spéculateur Millaud, qui l'avait achetée à Girardin, voulait en confier la direction à Nefftzer; <^'était un Alsacien instruit, pesant de corps, agile desprit, renfermé, bourru, à la plume ferme, incisive, souple, qui, lorsqu'il sortait du scepticisme politique, son vrai fond, se trouvait orléaniste. Il était d'une charmante sincérité : Une dame de mes amies lui disait : « Ce que j'aime surtout en vous, monsieur Nefftzer, c'est votre bonne foi. » — Il se fâche tout rouge « Ma bonne foi! Madame, je n'ai pas de bonne foi! Si j'en avais, je ne pourrais pas faire le métier de journaliste. » L'autorisation du ministre de l'Intérieur était requise. Pour l'obtenir Millaud se mit sous la protection du prince Napoléon. Le prince ignorait ce que pensait Nefftzer, mais méfiant comme s'il ne l'avait pas ignoré, il subordonna son appui à une démission en blanc
remise entre ses mains ; Nefîtzer s'était soumis à cette exigence.
Le Siècle n'appartenait pas à un liomme d'affaires, mais il constituait une affaire importante donnant de gros bénéfices. Cela imposait à son directeur le souci perpétuel, en faisant une opposition qui était sa raison d'être, d'éviter la suspension qui serait la ruine de ses actionnaires. M. Havin était créé pour cette manœuvre difficile : honnête homme, très retors, patient et actif, de formes aimables et insinuantes, fils de conventionnel, d'abord orléaniste, républicain de raison après 1848, nullement irréconciliable avec l'Empire, il n'avait qu'une passion, dont son journal profitait, la haine du cléricalisme et de l'ancien régime.
Le Courrier et VEstafette, qui recevaient les ^communications des anciens républicains, sans se prononcer définitivement, inclinaient au refus de serment. La Presse et le Siècle étaient décidés pour le serment. La Presse n'exerçait d'influence que sur une partie restreinte du corps électoral, la bourgeoisie moyenne; mais le Siècle descendait dans les couches profondes du suffrage universel : toujours étalé sur le comptoir du marcliand de vin, le peuple le considérait comme le moniteur de la république, et son opinion devenait un mot d'ordre assuré d'être obéi. Celte force créait son péril. Ayant déclaré que voter pour les candidats officiels serait porter atteinte indirectement aux principes de 89, il avait reçu un avertissement, et comme c'était le
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troisième, il aurait été suspendu si le gouvernement, faisant le magnanime, n'avait dit qu'il ne frapperait pas, aux derniers jours de la lutte électorale, l'un des organes les plus vifs et les plus agissants « d'une opposition dont l'opinion publique appréciera la portée ». Qui pouvait répondre qu'on ne se raviserait pas, et, si le mouvement d'opposition s'accentuait, qu'on ne frapperait pas? Le Siècle supprimé ou suspendu, la Presse, les Débats et les autres journaux fussent devenus muets; les candidats n'auraient eu à leur disposition que deux moyens, l'affiche et la distriljution des bulletins, pauvres armes qu'aurait faiblement soutenues la propagande orale de bouche à bouche.
Telles furent les misérables conditions dans lesquelles les candidats indépendants engagèrent la lutte en 1857. « Il n'y avait là, disait tristement le Journal des Débats, ni profit ni gloire à recueillir. »
Un comité républicain se constitua' chez un avocat en renom, Desmarets. On y comptait tous les républicains qui avaient marqué en 1848, Jules Bastide, Bethmont, Bûchez, Carnot, Cavaignac, Pelletan, Jean Baynaud, Jules Simon, Vacherot, etc. Ferd. Hérold et Lefrançois remplissaient les fonctions de secrétaires. Les représentants des journaux furent convoqués. Y vinrent Havin et Ernest Picard, membre du conseil de surveillance du Siècle; Dumont, rédacteur
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en chef de V Estafette ; Darimon, Nefflzer représentant \di Presse; Mornand,le Courrier de Paris. Un dissentiment personnel surgit d'abord entre le général Cavaignac et Ilavin. Celui-ci voulait être porté dans la 3'' circonscription, où son journal comptait le plus d'abonnés, en réservant la 4'' à Cavaignac et la 5<^ à Garnier-Pagès. On eut la maladresse de s'opposer à ce désir du rédacteur omnipotent du Siècle et de s'obstiner à maintenir Cavaignac dans la 3" circonscription. Ce mauvais procédé irrita Havin, il se retira, mais décidé à se venger. Il s'entendit avec Nefftzer,et ils arrêtèrent d'opposer une liste à celle du comité. On accepterait Carnot, Goudchaux, Cavaignac, on rejetterait Garnier-Pagès, auquel on substituerait Emile Ollivier à la 4'' circonscription, et à la 1^ on remplacerait Bastide par Darimon.
Ne m'étant mêlé ni de près ni de loin de ce qui se passait, décidé, après quelques velléités non suivies d'effet dans la Haute-Marne et le Var, à demeurer en dehors de la lutte électorale, je fus fort surpris lorsque sur l'escalier de mon médecin, le 8 juin, je fus accosté par Ernest Picard et Darimon, qui m'arrêtèrent brusquement et me dirent : « Nous venons de la part d'Havin et Ncfltzer vous offrir la candidature dans la 4" circonscription, Darimon a accepté d'être notre candidat dans la 7'', on demande de vous une réponse immédiate. » Je me recueillis cinq minutes et répondis : « J'accepte. »
Au dernier moment Ilavin hésita à lancer sa liste : Cavaignac étant venu lui demander d'assis-
ter à une réunion du comité, il y avait consenti. Dans cette réunion se trouvaient tous les candidats, sauf moi, qui n'avais pas même été convoqué, tant on me considérait comme en dehors de l'action du parti. On offrit à Havin la 2'' circonscription, il la refusa; on maintint Cavaignac à la 3' , Garnier-Pagès à la 4' et Goudchaux, quoique abstentionniste passionné, à la 6''. Darimon fut rejeté de la 1" tout d'une voix, sans discussion, et remplacé par Bastide. Mon nom, au contraire, fut l'objet d'un débat qui dura une heure et demie. Havin, Bénazet, Picard, me soutinrent vivement; Arnaud de l'Ariège, Bûchez,. Garnier-Pagès, Cavaignac, Vacherot surtout, me repoussèrent non moins vivement, m'opposant, puisqu'on voulait un jeune et un fils d'exilé, Victor Hugo fils. Au moment de mettre aux voix, Havin déclara qu'il se retirerait si on ne me maintenait pas. Alors Cavaignac dit tout haut : « Je vote pour Emile Ollivier, quoiqu'il m'ait été toujours contraire » ; et il ajouta tout bas : « Je le fais pour éviter une rupture avec le Siècle. » Je fus admis par onze voix contre dix. On se rattrapa par le choix de ma circonscription : les bonnes furent données aux membres du comité, et l'on me rejeta à la lO*" dans laquelle l'échec était certain. Havin, mécontent de ce subterfuge, se retira en réservant sa liberté. 11 en usa le 1 1 juin et publia dans son journal la liste précédemment combinée avec Nefftzer : l""" circonscription, Laboulaye; 2'', Bethmont; 3% Cavaignac; 4^ Emile Ollivier; 5% Carnot; 6% Goudchaux; 7", Dari-
mon- 8% Vavin; 9', Ferd. de Lasteyrie, lO'. Ueynau. i* vato, le comité me somma de me redrer de la liste d'Havin, et sur mon v fus me biffa de la sienne, me substitua Peletan, Tuscrivit Jules Simon à la place de Vavm et Jean Raynaud à. celle de Laboulaye.
Me voilà contraint de me mettre en scène à mon tour, non certes pour glorifier ou même défendre mes actes, mais pour les expliquer. Dans cette confession, les politiques de 1 aven, "ils l'écoutent en esprit de justice, '-«"veo peut-être quelque utile enseignement. En out
es commencements sont décisifs ; presque ouiours ce qui suit en découle mvinciblement 1 Ist donc nécessaire que je rappelle comment et
pourquoi je suis devenu, à trente-deux ans,
''to^Îl^alté de ceux qui, selon l'expression de MonLgne, ont passé sans déballer. J'ai connu peu d'hommes aussi éloquents : éloquence pathétique, imagée, à ^' '^"'P^'^X'^'^'T- .TkLuI seul défaut d'être un peu déclamatoire. Aucun saint ne l'a dépassé en abnégation, désintéressement, désapproprialion de soi-même, chante Iraternelle; il donna toutce qu il avait jusqu a ce qu'il ne possédât plus rien; il n'a jamais ete occupé que du prochain. Ses six enfants, quoique privés de leur mère, étant une partie delui-meme,
il ne songeait à eux qu'après les autres. Un exemple entre mille : un soir d'hiver il rentrait au logis avec une petite somme péniblement ramassée ; il rencontre son compatriote et ami Taxile Delord tout affligé. « Qu'avez-vous? — Ah 1 mon cher, ma mère est à l'extrémité et je n'ai plus de quoi lui acheter des médicaments. » Mon père lui remit la petite somme et rentra les mains vides ; la mère de Taxile Delord eut des médicaments et nous mangeâmes du pain sec. Lors de la première invasion terrifiante du choléra à Marseille, aussi dévoué que Belzunce, il s'installa dans les ambulances nuit et jour, frictionnant lui-même les malades, soutenant les courages, et quand, le fléau disparu, on lui offrit la décoration, il la repoussa comme une offense. Ses opinions politiques se ressentaient des trois amitiés qui traversèrent sa vie. La première et la plus ardente fut celle d'Armand Carrel : il nous en parlait comme Chateaubriand dans ses Mémoires; il le jugeait digne et capable des plus hautes destinées, et il déplorait sa mort comme une irréparable calamité. De lui mon père tint cette secrète sympathie bonapartiste qui se mêla toujours à ses ardeurs républicaines. Pierre Leroux fut sa seconde amitié et la plus longue. Xous habitions non loin de lui à BatignoUes, et nous allions souvent en famille, à pied, jusqu'à Asnières, à travers des champs alors inhabités; Leroux parlait de son livre en élaboration, le discutait avec mon père, et, au-dessus de nos têtes d'enfants, résonnaient les grands mots de
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Dieu, crHumanit(' , de Platon et de Jésus. Un instant les deux amis songèrent à se faire pasteurs protestants pour aller prêcher le christianisme nouveau. La troisième amitié, moins étroite cependant, fut celle de Ledru-Rollin. Celle-là l'engagea dans la lutte dont je ressentis les contre-coups avec les hommes du National, amis et soutiens de Cavaignac.
Carlyle, à qui on se plaignait de l'encombrement des professions, disait : « En haut il n'y a jamais d'encombrement. » C'était aussi ce que, sous une autre forme, mon père nous redisait : « Faites-vous, si vous le voulez, nous répétait-il, cordonniers ou maçons, mais soyez les premiers des cordonniers ou des maçons. »
L'autorité d'un père aussi supérieur me fut très profitable bien que j'aie échappé en partie à sa direction par la nature de mes études auxquelles il était étranger. Un professeur d'élite, Oudot, m'initiait à celle du Droit; j'admirais la belle géométrie des jurisprudents romains, leurs formules substantielles, leur langue égale à celle de Tacite, Ja souplesse de leur dialectique et l'impeccable sûreté de leurs décisions. Ma curiosité insatiable s'étendait à toute publication nouvelle quel qu'en fût le sujet; mais comme livres de fonds, j'en revenais invariablement à Pascal, Bossuet et Macliiavel. De seize à vingt-deux ans j'ai vécu d'eux et en eux; c'étaient des amis, je connaissais leur vie, j'avais entendu leur voix, j'en étais jaloux, et je souffrais quand on en parlait mal. Aujourd'bui encore je ne relis
pas une Provinciale, un chapitre de la Décade, une page de Bossuet sans sentir un rajeunissement de mes forces intellectuelles.
Ma personnalité ne se dégagea cependant qu'après la révolution de 1848. Sans me consulter, mon père m'avait fait nommer par son ami Ledru-Rollin, conjointement avec lui, commissaire général dans les Bouches-du-Rliône et le Var'. Nous étions les premiers fonctionnaires républicains qui traversaient la France. A notre arrivée dans chaque ville, on entourait notre chaise de poste et on interrogeait; mon père répondait, expliquait, réconfortait, haranguait, et je demeurais silencieux. A Aix, la première ville de mon département, il voulut recommencer; je lui frappai doucement sur le bras : « A moi, maintenant, cher père! » A l'arrivée à Marseille également, seul je parlai à l'armée, à la garde nationale, à la population. Mon père m'écoutait avec stupéfaction. Je manifestais autant d'enthousiasme que lui pour la république, qui m'apparaissait alors comme la source de toute vertu et de tout bien ; mais la république de mes discours ne ressemblait pas à la sienne. Celle-ci, quoique généreuse, eût été exclusive et peut-être sectaire; elle eût protégé les ralliés, elle ne se les serait pas associés, elle n'eût gouverné qu'avec les purs, les républicains delà veille; la mienne ne faisait aucune distinction entre les ouvriers du lende-
1. C'est le seul service, si service il y a, que j'aie dû à Ledru-RoUin. 11 est faux qu'il ait contribué dans une mesure quelconque aux frais de mon éducation à Sainte-Barbe.
main et ceux de la veille, elle promettait même leur part aiiv vaincus des anciens partis, et n'excluait personne de la cité nouvelle.
Cependant mon père ne contredit pas, et, le premier moment de surprise passé, il approuva. Ses amis furent de moins facile composition. Ils me firent grise mine lorsque, voulant marquer que je ne m'associerais pas à des desseins hostiles en préparation, je fis le premier une visite à l'évèque qui, réglementairement, me la devait. Leur mécontentement s'accrut de mon refus de destituer l'auteur du canal de la Durance, Montricher, objet de leur haine autant que M-' de Mazenod. Ils se fâchèrent tout à fait quand je me montrai sourd à leurs remontrances et indifférent à leurs émeutes. Décidément convaincus qu'ils ne me régenteraient pas, que je ne m'associerais à aucune de leurs prétentions jacobines, que je favoriserais, malgré leur veto, l'élection de Berryer, ils s'éloignèrent en m'invectivant. Encore peu aguerri au feu, cela causa quelque peine à mes vingt-deux ans. Nonobstant, loin de modifier ma conduite, je l'accentuai dans le sens qui déplaisait. La menace a toujours produit sur moi cet effet.
Malgré une intrigue de Garnicr-Pagès, grâce à Tappui énergique de Lamartine et de Ledru- HoUin, je fus nommé préfet des Bouches-du- Rhône. Les journées de Juin, qui éclatèrent à Marseille plusieurs jours avant Paris, compliquèrent ma situation d'une autre manière. Si, pendant le combat, je fus infiexible, avant je
m'étais montré ardent à retenir les égarés par des paroles affectueuses, et après je me refusai à toute cruauté de répression, même à l'établissement de l'état de siège. Je fus traité de bourreau par les vaincus, de complice par les victorieux ^ Les hommes du National maîtres du pouvoir, qui m'étaient peu bienveillants à cause de l'hostilité de mon père, profitèrent de cette double impopularité pour me disgracier. Ils m'envoyèrent à Chaumont. Là je traversai sans difficultés la lutte électorale présidentielle, ne servant ni ne desservant aucune candidature"; un obscur député du lieu, mécontent de mon refus de devenir son instrument, n'en obtint pas moins ma révocation de son ami Léon Faucher, ministre de l'Intérieur de Louis-Napoléon. Le département me redemanda par une pétition de trente-deux mille signatures. Averti ainsi de l'injustice, le Président me fit proposer par le prince Napoléon et Pietri une préfecture plus importante. Je refusai : la carrière des emplois publics ne m'attirait pas et je n'avais accepté ma disgrâce à Chaumont que pour m'instruire de l'administration en attendant l'âge de l'éligibilité.
Avant de rentrer dans ma vie professionnelle je vins dans le Var, préparer la candidature de mon père non renommé à Marseille. Le préfet Haussmann essaya de se débarrasser de moi par un procès en police correctionnelle sous l'incul-
i. Eniplre libéral, t. 11, pcage 92.