A Foisset, \:\ juillet
Désormais il ne va plus travailler qu'à en éviter une nouvelle. Cette passion pacifique l'engagera dans des négociations malheureuses, le décidera à des abstentions inopportunes. Et pour avoir trop voulu et aimé la paix il sera à l'improviste condamné à une guerre terrible au moment où il n'aura plus l'énergie physique de la conduire.
Dans un discours aux grands corps de l'État, l'Empereur expliqua sincèrement les motifs de la paix. Je m'étonne après ces explications qu'on se soit donné tant de peine à les chercher :
(I Lorsque, après une glorieuse campagne de deux mois, les armées française et sarde arrivèrent sous les murs de Vérone, la lutte allait inévitablement changer de nature, tant sous le rapport militaire que sous le rapport politique. J'étais fatalement obligé d'attaquer de front un ennemi retranché derrière de grandes forteresses, protégé contre toute diversion sur ses flancs par la neutralité des territoires qui l'entouraient, et en commençant la longue et stérile guerre des sièges, je me trouvais en face de l'Europe en armes, prête soit à disputer nos succès, soit à aggraver nos revers. Néanmoins la difficulté de l'entreprise n'aurait ni ébranlé ma résolution, ni arrêté l'élan de mon armée, si les moyens n'eussent pas été hors de proportion avec les résultats à atteindre. Il fallait se résoudre à briser hardi-
ment les entraves opposées par les territoires neutres et alors accepter la lutte sur le Rhin comme sur FAdige*. Il fallait partout franchement se fortifier du concours de la révolution. 11 fallait répandre encore un sang précieux qui n'avait que trop coulé déjà ; en un mot, pour triompher, il fallait risquer ce qu'il n'est permis à aucun souverain de mettre enjeu que pour l'indépendance de son pays. — Si je me suis arrêté, ce n'est donc pas par lassitude ou par épuisement, ni par abandon de la noble cause que je voulais servir, mais parce que. dans mon cœur, quelque chose parlait plus haut encore: l'intérêt de la France. — Croyez-vous donc qu'il ne m'en ait pas coûté de mettre un frein à l'ardeur de ces soldats qui. exaltés parla victoire, ne demandaient qu'à marcher en avant? — • Croyez-vous qu'il ne m'en ait pas coûté de retrancher ouvertement, devant l'Europe, de mon programme, le territoire qui s'étend du Mincio à l'Adriatique? Croyez-vous qu'il ne m'en ait pas coûté de voir dans des cœurs honnêtes de nobles illusions se détruire, de patriotiques espérances s'éva-
1. Cavour accueillait quelquefois bien légèrement des assertions inexactes. Comment a-t-il pu écrire à La Marmora, le (i juillet 1839 : « L'Empereur s'attend à la guerre avec l'Allemagne, et ia désï/e même si elle ne doit pas entraîner l'Angleterre contre lui. » Il induit cette présomption du compte rendu que lui a fait Kossuth de son entretien de Valeggio avec l'Empereur; or cet entretien a été raconté par Kossuth, et il n'y a pas dans ce récit un mot qui justifie la supposition de Cavour. Dès le début, l'Empereur n'avait cessé de di'c tarer qu'il ne s'exposerait pas à la guerre avec l'Allemagne et il n'était pas assez insensé pour la désirer.
nouir? — Pour servir rindépendance italienne, j'ai fait la guerre contre le gré de l'Europe; dès que les destinées de mon pays ont pu être en péril, j'ai fait la paix. — Est-ce à dire maintenant que nos efforts et nos sacrifices aient été en pure perte? Non... En quatre combats et deux batailles, une armée nombreuse, qui ne le cède en organisation et en bravoure à aucune, a été vaincue. Le roi de Piémont, appelé jadis le gardien des Alpes, a vu son pays délivré de l'invasion, et la frontière de ses États portée du Tessin au Mincio. L'idée d'une nationalité italienne est admise par ceux qui la combattaient le plus. Tous les souverains de la péninsule comprennent enfin le besoin impérieux de réformes salutaires. — Ainsi, après avoir donné une nouvelle preuve de la puissance militaire de la France, la paix que je viens de conclure sera féconde en beureux résultats; l'avenir les révélera cbaque jour davantage, pour le bonbeur de l'Italie, l'influence de la France, le repos de l'Europe. »>
Ce beau langage se résume en deux mots : « En présence du Piémont insuffisant, de l'Italie inerte, de l'Allemagne en armes, de la révolution en effervescence, l'exécution de mon programme était au-dessus des forces de la France seule, et voilà pourquoi j'ai dûm'arrèter. — Sire, je vous approuve », répond l'bistoire.
Dès qu'il fallait absolument une paix immédiate, celle de Villafranca était la moins mauvaise qu'on pût faire. Elle n'en pas moins été un immense malbeur pour nous. Venise af-
franchie en même temps que la Lombardie, FEmpereur n'aurait pas eu la tentation de favoriser la conquête prussienne en Allemagne, afin d'achever par autrui la libération qu'il était décidé à ne pas compléter lui-même par une nouvelle guerre ; en attendant, la Confédération n'eût pas été sans chances de s'établir et l'unité piémontaise ne serait pas devenue inévitable.
Cette guerre d'Italie augmenta la renommée et l'ascendant de Napoléon HT. Il avait montré à la finir autant d'art diplomatique qu'à la commencer, et pendant sa durée il avait lait remarquable figure. Les Italiens n'eussent pas mieux demandé que de hisser leur roi au-dessus de lui; ils n'osèrent pas braver l'évidence. « Si Victor-Emmanuel, disait un de ses aides de camp, le général Solaroli, avait en habileté seulement le quart de ce qu'il a en courage, il serait le premier général du monde; mais il n'a ni mémoire, ni coup d'œil, ni activité; sa qualité est d'exécuter promptement ce qu'il vient de comprendre'. » Délia Rocca, le chef de l'élat-major, en contact journalier avec Napoléon lll, parle de celui-ci bien différemment : <* J'ai dû toujours admirer et louer la promptitude de ses conceptions, sa clarté à les exprimer, son énergie à les exé-