BUGliAL'D
APRÈS YILLAFRANCA. 277
ment, sans une défaillance. Le moindre de ces troupiers, dont le nom est tombé dans l'oubli, linceul des humbles, mériterait d'être inscrit sur les arcs de triomphe de l'histoire. Leurs adversaires sont aussi de liante valeur, disciplinés, vaillants, obstinés, solides, mais les nôtres les poussent devant eux comme l'ouragan chasse la poussière. Avant le combat, quelle bonne humeur! quelle gaieté ! après la victoire, quelle humanité! A Palestro, les pauvres prisonniers autrichiens indiquent par des gestes qu'ils sont affamés et altérés ; ces mômes zouaves qui venaient de les attaquer avec une véritable férocité de courage sortent de leurs poches les quelques morceaux de pain qui y restent, courent aux fontaines chercher de l'eau : « Tuas faim, mon petit, mange-moi ça, et avale ce verre d'eau fraîche ! » accompagnant leur offre de gestes caressants comme on les fait aux enfants.
Est-ce à dire qu'il n'y eut qu'à se congratuler et à s'admirer? Certainement, si les conditions de la guerre n'eussent pas été entrain de changer de fond en comble par l'intervention des chemins de fer, et surtout par l'introduction des armes à tir rapide. Ce double fait allait opérer dans la stratégieetla tactique une révolution bien plus fondamentale que ne le lit autrefois l'invention de laj)Oudre, puis de la baïonnette. Dans ces
données, l'ancien système d'approvisionnements devenait insuffisant : il fallait le transformer comme les Piémontais avaient eu déjcà l'intelligence de le faire, de manière que les opérations ne restassent pas subordonnées aux impossibilités de l'intendance. Le fonctionnement des services administratifs devait être facilité et assuré par une large décentralisation. Il ne fallait plus attendre le début des hostilités pour mettre en état d'agir les corps spéciaux et les services auxiliaires; surtout il était urgent d'adopter un système de mobilisation qui permît de passer tout à coup, sans une attente plus ou moins longue et de dangereuses confusions, du pied de paix au pied de guerre, sans que l'on fut réduit à ne tirer que de petites armées d'effectifs très considérables.
Nous n'étions pas, sous ce rapport, plus arriérés alors que qui que ce fût. Les Autrichiens venaient de le démontrer; ce n'était pas moins évident pour les Prussiens. Ils n'avaient pas combattu, mais ils avaient mobilisé, concentré, mis leur armée en attitude de combat, et ces opérations avaient dénoté dans leur mécanisme des imperfections semblables aux nôtres.
En France, comme en Prusse, existaient des fanfarons qui, ne voyant que les apparences, ne croyaient aucun changement nécessaire. Parmi ces derniers, en Prusse, se trouvait ce jeune officier d'origine danoise, Moltke, ce taciturne, qu'on avait vu à Compiègne avec le Régent, déjà distingué par son application, son mérite, sa dextérité
à lever les plans et reconnaître les terrains. A l'entendre, l'armée prussienne était toujours prête; grâce à elle, le Roi tenait entre ses mains les destinées de FEurope; Frédéric le (irand n'avait jamais eu de pareilles troupes; la mobilisation de 1851, comme celle de 1859, ne lui avait inspiré aucune inquiétude ^ Mais dans un coin, un autre jeune officier à peu près du même âge, de race purement prussienne, d'un esprit pénétrant, clair et ferme, Koon, observait, notait les défectuosités. La récente mobilisation l'avait mécontenté au point de s'écrier « qu'étant donnée la constitution actuelle de l'armée, on aurait bien raison de ne pas vouloir la guerre" ». Il signalait au Régent, avec la passion de l'apostolat, la nécessité de réformes immédiates, et il le convainquait.
En France, les fanfarons satisfaits et routiniers étaient nombreux, mais l'Empereur n'était pas deceuv-là. •' D'autres n'avaient vu dans la guerre que son côté brillant, lui avait vu de près les côtés défectueux, et voulait y remédiera » Il s'était parfaitement rendu compte que (( d'après notre système général, nous ne sommes jamais prêts pour la guerre'*», que notre « effroyable centralisation était un obstacle presque invin-