Ilcvotadon, 1-838, t. VllI, cli. ii, p. 24'J
lité. » On en jugera par un fait. En 1797, Lannes, qui s'avançait sur Ancône, se trouva, à un détour du chemin, face à face avec un corps de chevaux du Pape; le commandant ordonne de mettre le sahre à la main; mais Lannes, avec autorité, lui crie : « De quel droit, Monsieur, osez-vous mettre le sabre à la main? le sabre au fourreau, sur-le-champ ! — Subito, répond le commandant. — Qu'on mette pied à terre et conduise ces chevaux au quartier général. — Adesso », reprit le commandant, et la chose fut faite. Dans la curie tout se vendait et s'achetait, et aucune affaire ne se terminait, selon une expression du temps, que oroloquente.
L'union du temporel et du spirituel se voyait alors partout. Chaque souverain, opérant la même confusion.se déclarait évêque extérieur, protecteur de la rehgion aussi bien que chef de l'État. Ce qui était mal dans l'Église était mal dans l'État, le crime dhérésie était puni à l'égal de celui de lèse-majesté ; la société civile était distincte, non séparée de la société religieuse. Au temps de la bulle Unigenitus et des persécutions qui la suivirent, personne ne s'étonnait que le souverain pontife publiât des bulles et entretînt des armées, ordonnât de la même plume des prières et des supplices. La Révolution française changea fondamentalement cet ordre; elle ne nia pas le pouvoir spirituel, elle s'en s'atfranchit: elle sépara les deux sociétés; elle sécularisa l'État. Crime inexpiable, selon les docteurs de l'école théocratique, qui rend les principes de 89 satani-
ques ^ L'Europe n'a pas sanctionné cet analhème, et la distinction des deux pouvoirs est devenue en quelque sorte le dogme laïque.
Malheureusement la Révolution ne tarda pas à passer de l'indépendance vis-à-vis de l'Église à la persécution. Elle envoya l'armée de Bonaparte contre les Etats pontificaux ; le Pape ne l'arrêta qu'en lui cédant le Comtat-Yenaissin et les Légations. Napoléon empereur ne se contenta pas de si peu; il prit tout et détruisit le pouvoir temporel, non par haine de la religion qu'il restaurait et comblait de faveurs, mais par une fausse réminiscence du passé : resté Italien par l'imagination, il voulait réaliser l'utopie de Dante et de Pétrarque, devenir le César, si longtemps appelé en vain, qui dispenserait l'Eglise des soucis temporels et assurerait par son glaive tout-puissant l'immunité ecclésiastique. Il voulait que le Pape résidât à côté de lui, entouré de respects et de splendeurs, à Paris, devenu la capitale du monde religieux, comme il l'était déjà du monde politique. Il aurait ses sessions religieuses à côté de ses sessions législatives; il les eût ouvertes et closes, approuvé etpui)lié leurs décisions comme l'avaient fait Constantin et Charlemagne. Il oubliait que Charlemagne n'avait mérité de devenir le glaive temporel de la Papauté qu'en la rétablissant dans la tranquille possession de Home, et qu'il n'exerça ensuite sa tutelle respectueuseque d'Aix-la-Chapelle. L'abbé
1. Voir IvMiLE OtrjviER, Manuel de droit ecclcaUistiquc ; 1780 et 1889, p. 2()l et 497.
Emery le lui rappela dans une séance du Conseil ecclésiastique (il mars 1811 1, s'étayant de l'autorité de Bossuet, le docteur suprême aux yeux de Napoléon I*^'" : « Je ne récuse pas, dit l'Empereur, l'autorité deBossuet. C'était vrai du temps de Bossuetoù, l'Europe reconnaissant plusieurs maîtres, il n'étaitpas convenable que le Pape fut assujetti à un souverain particulier. Mais quel inconvénient y a-t-il à ce que le Pape me soit assujetti à moi, -maintenant que l'Europe ne reconnaît d'autre maître que moi seul? — V^otre Majesté, répondit courao;eusement l'abbé Émery, connaît aussi bien que moi l'histoire des révolutions : ce qui existe maintenant peut ne pas toujours exister. »
Le César jadis imploré venait de France; mais la Papauté ne le traita pas autrement que les Césars allemands : elle le sacra et refusa de devenir sa caudataire. Le doux Pie VII dit, comme le vaillant Boniface VIII : « S'il y a un César, c'est moi. » Le rêve de Dante et de Pétrarque s'évanouit dans une catastrophe fantastique; et la Papauté, ressuscitée une fois de plus, vit rétablir son patrimoine, allégé, il est vrai, d'Avignon, de Parme et de Plaisance. Le pouvoir repris ne fut tempéré par aucune des franchises municipales dont les Légations jouissaient avant leur réunion à la République et à l'Empire, et il ne sut pas justifier son absolutisme. Il fut malhabile, indolent, routinier, croyant avoir tout fait quand il s'était assuré les sbires nécessaires à persécuter les carbonari; ses provinces étaient aussi mal administrées qu'à la veille de la Révo-
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iution. Allant en vetturino de Florence à Rome, à un certain point, je me retourne vers mon conducteur : « Comme la route devient détestable! — Ah ! caro signore, nous entrons dans les États du Pape. »
Les témoignages sur ce mauvais gouvernement sont unanimes ; on en remplirait des pages. Les agents autrichiens disaient dans leurs rapports : (' A part les légions de frères, de prêtres et de vieux fanatiques, les populations non seulement sont froissées, mais indignées- et irritées contre le régime actuel; c'est un gouvernement théocratico-turc. Décidément, Babylone est le nom qui convient à Rome... On passerait volontiers sous un autre régime quel qu'il fCit'. » Metternich se montre encore plus dur que ses agents : « Le gouvernement pontifical appartient malheureusement à la catégorie de ceux qui sont le moins capablesde gouverner. Ledésordre qui règnedans quelques-unes de ses provinces est en majeure partie sa faute et plus encore celle de l'incapacité de ses agents. » 11 reconnaissaitla répugnancedes classes supérieures pour la domination pontificale, et qu'en être alfranchies était, plus que de bonnes lois, ce qu'elles voulaient. De Rome il écrivait: «J'avoue que je ne comprends pas comment un protestant se fait catiiolique à liome. Rome ressemble au théâtre le plus magnifique avec de bien mauvais acteurs. Gardez ma réflexion
l. Rapports des 8 juin 1823 et 1824 et du 6 octobre 182;i, trouvés dans les archives de Milan et de Venise apit^-s l'expulsion des Autrichiens en 1848.
pour vous, car elle courrait tout Vienne, et j'aime trop la religion et son triomphe pour vouloir y attenter d'une manière quelconque'. »
Dès 1828, le cardinal Bernetti confessait à Chateaubriand « que si sa vie était longue, il avait des chances de voir la chute temporelle de la Papauté ». L'expert cardinal Antonio Sala, dans un mémoire à Pie VÏI, aussitôt supprimé que connu, ne voyait qu'un moyen de sauver le pouvoir temporel, c'est de le séculariser radicalement-. Le très catholique ambassadeur de Charles-Albert écrivait à son très catholique ministre Solaro délia Margherita (4 mars 1827) : « Une opinion commune parmi les personnes impartiales et raisonnables, non suspectes d'hostilité aux intérêts religieux et monarchiques, qui étendent leur regard vers l'avenir, est que si l'ordre des choses actuel continue, avec le temps éclatera une crise décisive, et l'hypothèse la plus plausible est que la grande Rome sera réduite à une suprématie purement ecclésiastique, qu'elle ne conservera que l'ombre du pouvoir temporel, dont la réalité sera exercée par quelque commission extraordinaire instituée d'un commun accord par les grandes puissances qui ont toujours dominé en Italie. »
Si les défenseurs de la Papauté s'exprimaient ainsi, imaginez ce que disaient ses adversaires!
1. A Apponyi, à Paris, 22 février 1832; A Neumann, à Londres, 21 mars 1832; à Apponyi, 3 mai 1832, 10 avril 1835. Mémoires, t. V, p. 314, 343.