RÉSISTANCE DE L'ITALIE CENTRALE AUX CONSEILS DE L'EMPEREUR
L'Empereur en réponse à tous les refus d'accueillir ses recommandations n'avait le choix qu'entre deux partis simples, nets : imposer sa volonté, envoyer des troupes à Bologne et à Florence, et se ciiargeant de l'office rempli autrelois par les Autrichiens, réinstaller les princes exilés au milieu des baïonnettes françaises, — ou bien régulariser au plus tôt l'acquisition de la Lombardie et laisser les Italiens s'arranger avec leurs princes et entre eux comme ils l'entendraient.
Ces deux avis étaient vivement soutenus auprès de lui : le premier par Walewski et surtout par l'Impératrice. Jusque-là toute au bonheur et aux fêtes, l'Impératrice avait assisté aux événements sans s'y mêler ; elle commença alors à intervenir poussée par un sentiment chevaleresque : le Pape était le parrain de son fils, on devait le protéger; on lui avait promis de res-
pecter tous ses droits de souverain temporel ; ou devait teuir la promesse; on pouvait délibérer sur le sort de la Toscane; dans les Légations l'honneur exigeait qu'on n'écoutât rien. Walewski appuyé, excité par les conservateurs, insistait surtout sur les raisons politiques. Quoi qu'il fit, l'Empereur était et demeurerait responsable de ce qui se passerait; il avait déchaîné la révolution, il lui appartenait de la dompter; il ne lui était pas permis de s'en désintéresser et de dire comme Pilate : « Cela ne me regarde pas. » Il y avait plus de vociférations que de sérieux dans les mouvements italiens; quelques soldats les dissiperaient. On était à Rome; en quelques marches on serait à Bologne et à Florence. Cela môme n'était pas nécessaire : il suffisait d'un froncement de sourcils, accompagné d'un veto ferme. Les Italiens se réclamaient du principe de non-intervention, mais légalement Victor-Emmanuel à Modène, à Bologne, en Toscane, était l'étranger autant que Napoléon et François-Joseph. L'intérêt français purement politique ne permettait pas ta l'Empereui' de s'abstenir; il était déjà grave de tolérer la constitution de gouvernements régionaux, et même d'un nouveau royaume de l'Italie centrale; étaitil permis de voir avec indifférence la création, au profit de la maison de Savoie et à notre frontière, d'un royaume de plus de dix millions d'habitants? Le prince Napoléon, Piétri, Conneau, les amis italiens ripostaient : Conseiller sans être décidé à imposer était sans dignité; or imposer était inipos-
sible. Pouvait-on ajouter un chapitre à la lamentable histoire de ces descentes françaises, motivées par l'indépendance de l'Italie et terminées par sa servitude? Aller à Bologne et à Florence était, en effet, facile, mais comment en sortirait-on? On était allé à Rome pour quelques mois en 1848 et on y était encore! Il fallait donc accepter la perspective d'occuper indéfiniment les États pontificaux. Cette occupation, qui nous vaudrait l'exécration des patriotes italiens, augmenterait les périls du Pape, car chacun de nos soldats est partout un missionnaire d'émancipation, et ceux mêmes qui seraient chargés de comprimer les etTets des idées modernes en répandraient la contagion. D'ailleurs l'Europe tolérerait- elle cette occupation permanente? Non, certes. Le langage des ministres anglais s'accentuait de plus en plus et méritait réflexion. Palmerston écrivait àCov^ley (22 août 1859) : « Le peuple des Duchés a autant de droit à changer ses souverains que le peuple anglais, que celui de la France, de la Belgique ou de la Suisse; j'espère que Walewski ne poussera pas l'Empereur à faire de l'esclavage de l'Italie le dénouement d'un drame qui a eu pour première scène la déclaration que l'Italie serait libre des Alpes à l'Adriatique. Si les Italiens sont laissés à eux-mêmes, tout ira bien, et lorsqu'on dit que si l'on retirait la garnison française de Rome, tous les prêtres seraient massacrés, on peut citer l'exemple de Bologne, où tous les prêtres nont pas été molestés et où un ordre parfait a été maintenu, »
Quoique résolu et loyal, Napoléon III a été presque toujours placé par les circonstances dans des situations où il n'était pas possible à l'esprit le plus résolu de ne pas hésiter et au caractère le plus loyal de ne pas user de détours. Même en ce qui concerne les Légations, il n'avait aucune objection invincible à ce qu'elles se réunissent au Piémont, bien qu'elles lussent terres pontificales. Dans sa jeunesse il avait poursuivi l'abolition complète du pouvoir temporel et répété après son oncle : <■ Rome est la capitale que les Italiens choisiront un jour. » Subitement éclairé par le contact des choses, il comprit dès sa présidence, que Rome capitale de l'Italie, Rome enlevée au Pape, c'était une chimère coupable, que l'indépendance spirituelle de la Papauté, sa liberté, sa dignité, peutêtre sa sécurité n'étaient pas conciliables avec l'installation à Rome d'une administration, d'une royauté, d'un parlement italiens; mais il n'avait que mieux compris l'impossibilité d'imposer toujours aux populations en révolte continuelle le fardeau d'un mauvais gouvernement. Il chercha à concilier l'indépendance du Souverain Pontife avec l'établissement d'un bon gouvernement dans ses États, Malgré les importunités, les embarras, les soupçons que cette double tâche lui valut, il s'obstina et il s'efforça de ne pas sacrifier l'un de ces intérêts à l'autre. Lorsqu'il se convainquit qu'une conciliation ne se réaliserait pas, que les faits lui eurent démontré l'incompatibilité signalée par Cavour entre la Papaufé et
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les libertés modernes*, il crut donner une satisfaction suffisante à l'un et à l'autre des intérêts qu'il sauvegardait, en défendant quand même le pouvoir temporel à Rome, et en ne sopposant pas à son amoindrissement ou à sa destruction partout ailleurs.
Maître de ses résolutions, entre les deux avis ouverts devant lui il eût certainement préféré le second : là était sa véritable opinion, sa pente invincible, à laquelle il devait tôt ou tard revenir. Mais précisément par loyauté il se crut contraint de louvoyer, de temporiser. Comment eût-il pu, dès la première résistance, renoncer à la restauration des Princes? Xe s'était-il pas engagé à la provoquer? Eût-il pu davantage tolérer sans observations la révolte des Légations? N'avait-il pas promis de sauvegarder les États du Pape? A la rigueur il avait une porte de sortie avec François-Joseph : le prince Napoléon, à Villafranca, avait formellement repoussé une restauration des princes par la force, et il était
1. Cavour à Panizzi ;24 octobre 1859) : « 11 n'est pas nécessaire d'être un grand publiciste, ni un grand théologien pour se convaincre que le Pape non seulement ne veut pas, mais qu'il ne peut pas consentir à de sérieuses réformes. Tant qu'il sera Pape et roi il devra, en conscience, employer les forces du roi pour faille respecter les décrets du pontife. La séparation des deux pouvoirs n'est pas possible, le Pape ne peut accorder ni la liberté de l'enseignement, ni la liberté de la presse, il ne peut même tolérer les libertés municipales, à moins qu'elles ne se réduisent à régler le tracé des roules et l'entretien de leurs pavés. Le Pape, comme Pape, subira plus facilement la perte dune province que la promulgation dans ses États du Code civil napoléonien. »
manifeste que sans la force, cette restauration ne s'opérerait pas. Mais à l'égard du Pape l'engagement avait été absolu, inconditionnel, et l'épiscopatle rappelait dans des mandements, qui ne s'adressant encore qu'à Victor-Emmanuel, impliquaient cependant une mise en demeure comminatoire.
Entre les deux avis diamétralement opposés de défendre ou de permettre, l'Empereur en adopta donc un troisième : déconseiller sans interdire. Par un manifeste sous forme d'article au Journal officiel^ par des envoyés spéciaux, Reiset et Poniatowski, il déconseille, à Bologne et à Florence, les annexions : si ces conseils sont méprisés, il n'exercera ni ne tolérera l'intervention armée; il livrera l'Italie à elle-même. On ne lui demandait pas autre chose, et c'est à quoi il ne sut se résoudre : il perdit son temps à combiner des plans plus ou moins chimériques pour concilier l'inconciliable.
A Turin, on ne répondait pas non et l'on ne disait pas oui. On avait tant de désir de lui complaire qu'on le consultait avant toute démarche. Ainsi, après le vote dans l'hmilie et en Toscane, des députations vinrent demander le consentement duKoi. — Ne le donnez pas, dit l'Empereur,