‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 78 sur 177 · Gramont, 6 et 21 décembre · texte numérisé non relu

Gramont, 6 et 21 décembre

RÉSISTANCE DE LITALIE CENTRALE. 32b

A Modène, Fariui ne se montrait pas, en sens inverse, plus accommodant que Pie IX. Luigi Carlo Farini, médecin, conspirateur, attaché pendant son exil à Florence à la famille de Jérôme Bonaparte, s'élait, de mazzinien, fait constitutionnel, et avait un instant servi Pie IX en 1848; après la réaction il s'était réfugié à Turin; Cavour apprécia sa rare valeur, l'appela au ministère, puis l'envoya commissaire à Modène. Il avait conservé dans sa modération la vigueur, l'audace et la promptitude du révolutionnaire. Intelligence ouverte, facile, juste, robuste, cœur chaud, généreux, aimable, sachant écrire et parler, s'élancer et se retenir, agir et temporiser, désintéressé, pauvre, mais aimant le faste et la pompe du pouvoir. « A moins qu'on ne me pende et qu'on ne me brûle, à Parme, Modène et Bologne, les ducs et les prêtres ne reviendront pas », disait-il. 11 promulgua le Statut et les lois piémontaises el, si ce n'est le jour de riiorrible assassinat de l'ancien instrument des tyrannies de Charles III, le colonel Anviti, venu imprudemment à Parme, il fit respecter le bon ordre tout en organisant la révolution.

A Florence se trouvait l'homme qui incarna la résolution la plus indomptable. Bicasoli descendait d'une famille de conquérants longobards : il ne l'avait pas oublié, et ne se considérait comme Toscan que par condescendance. Mis à vingt ans, par la mort de son père, à la tète d'une fortune terrienne considérable mais obérée, il la refit. Comme Cavour et Bismarck,

c'est par la gestion d'un domaine agricole qu'il s'initia à la connaissance des choses et au maniement des hommes. Il compléta son éducation pratique par des voyages, par l'étude des sciences et de l'économie politique. Il n'avait rien du spéculatif et du rêveur; son esprit haut, par certains côtés, maismoyen, manquait de souplesse et d'étendue, n'apercevait jamais qu'un aspect dans les faits ou dans les idées; cela lui donnait cette bienheureuse étroitesse de vue qui, supprimant l'objection, préserve des tâtonnements et rend irrésistible dans les combats de la vie. D'une ardeur violente sous un aspect froid, toujours prêt à escalader l'obstacle et à l'enlever de front, il était de ceux qui, aux heures critiques, disent: Que peut-il m'arriver de pis? de succomber? eh bien, soit! Dédaigneux des jouissances mesquines et des distinctions vaniteuses du pouvoir, costumes, décorations, il aimait l'autorité qu'il donne, la domination qu'il permet, les responsabilités auxquelles il expose, la gloire qu'il procure. Sa vie solitaire et simple avait frappé les imaginations. Quoique, malgré ses grands airs, il se montrât bon et affectueux envers sa femme, sa fille, ses amis, on avait fabriqué sur sa vie intime, à cause d'un séjour ininterrompu de neuf ans dans sa terre, une légende fantastique imitée de celle de Pia de ïolemei : Siena ml fe, rlisfccemi Maremma. — Je l'ai vu dans son château de Brolio, derrière son pont-levis, au milieu de ses portraits d'ancêtres, grand, droit, l'œil sévère, la lèvre sans sourire, mais

empressé, cordial, hospitalier, et je ne me suis plus étonné qu'inspirant un respect mêlé d'affection, cet homme de fer et de cœur ait pétri dans ses mains cette ciiarmante Toscane, si intelligente, si fine, mais si insouciante et si molle.

Dans ses méditations solitaires de Brolio, il était devenu unitaire plus que Cavour: autant que .Mazzini et Garihaldi, il voulait l'unité d'un bout à l'autre de la péninsule, avec Naples, la Sicile, et Rome capitale. Quand on lui proposa de prendre la dictature, il y consentit, « pourvu que ce ne fût pas pour faire une toscaniiKi » (traduction libre : une révolution pour rire . Le lendemain de V'illafranca , La Marmora avait chargé Vincenzo Ricasoli, son frère, officier employé à l'armée, de lui écrire que le mieux serait de préparer le retour du grand-duc Ferdinand aux meilleures conditions possibles. « Dis au général La Marmora, répondit Iiicasoli, que j'ai déchiré >.i lettre en mille morceaux. » Convaincu, surtout après une telle communication, qu'à Turin on allait être comme paralysé, il voulut commencer |)ar la Toscane le nouveau royaume d'Italie.

Cette idée bien dégagée dans son esprit, il sera impossible de l'en faire démordre. Farini et iMinghetti proposent de préparer la réunion au I*iémont par une fusion des Etats de l'Italie ;centrale. Il n'y consent pas. Cet Etat d'Italie centrale pourrait prendre consistance, et au lieu d'être transition devenir obstacle : il ne \a pas au delà d'une ligue militaire défensive. Par la

même raison il ne veut pas promulguer le Sta tut piémontais, cette destruction de l'autonomie toscane devant être la conséquence et non le préliminaire de l'Union. Autour de lui, l'idée de l'autonomie comptait encore de sérieux partisans; il les convainc, les dompte, les réduit au silence: il conduit la Toscane comme ses contadini de Brolio, avec une autorité qui ne supporte aucune résistance; il se laisse, à l'occasion, éclairer, jamais conduire; qui que ce soit n'ose avoir à côté de lui une opinion, un sentiment, une volonté : tranquilles et soumis, les Florentins suivent docilement leur Bettino. « Les factieux, les perturbateurs, disait-il, les ennemis de Dieu et des hommes seuls me haïssent et voudraient me démolir. » Cet altier sentiment de soi-même, quinechoquepoint parce qu'il est désintéressé et ne descend jamais aux mesquineries de la gloriole, ne l'aveuglait cependant pas sur ce qui lui manquait. Maître en agriculture et en économie sociale, il ignorait l'administration, la politique, la diplomatie. iMais il s'était donné un auxiliaire qui suppléait à ces lacunes, l'éloquent et spirituel Salvagnoli, jurisconsulte et publiciste d'une vaste doctrine, malheureusement trop préoccupé desa santé, et obligé de quitter souvent les affaires pour la montagne ou la mer. La diplomatie à Londres et à Paris avait été confiée à deux hommes non inférieurs, Neri Corsiniet Peruzzi INeri, dont les lettres vives rappellent celles des anciens ambassadeurs florentins ; Peruzzi, un peu plus moderne dans son langage et ses idées,

mais d'une dextérité imperturbable, perspicace, insinuant.

Neri n'avait qu'à stimuler les bonnes volontés existantes des ministres anglais; Peruzzi se débattait au milieu de l'inconnu, des hostilités et surtout des contradictions. A lire ses dépêches on le jugerait flottant, prêt à aller d'un projet à l'autre; il est au fond très immuable; il veut l'expulsion des Lorrains et l'unique moyen de l'obtenir, l'union au Piémont; mais il s'efforce de ne pas heurter, il sait faire provisoirement bonne mine à mauvais jeu. Un aide de camp du prince Napoléon, Ferri Pisani, essaye-t-il delui suggérer qu'à défaut de tout autre, le Prince pourrait être un bon candidat, il trouve la combinaison détestable, mais il ne dit pas non; il a presque l'air de s'y prêter, d'autant plus que, parla, les suspicions de l'Angleterre deviendront plus vives et ses instances en faveur de l'annexion plus pressantes. Mais l'Empereur, informé que son cousin, sans prononcer aucune parole décisive, a cependant paru mordre à l'hameçon, met catégoriquement fin à cette vague velh^té : il ne veut pas plus le Prince à Florence que MuratàiNaples'.

1. NN'alewski à Persigny, 18 aoùf, ISii!» : « Quant à la candidalûie du prince Napoléon, dont il a été (jU(!slion dans ces derniers temps, l'Empereur ne consenlirait à aucun prix à ce qu'elle l'ûl posée... La candidature de Sou Allesse Impériale ne man([uerait pas de fouiuir des prétextes à de^ accusations de projets prémédités que l'Empereur tient à honneur d'écarter; et si, contrairement à ses intentions les plus positives, elle venait à être mise en avant, elle n'aurait pas d'adversaire plus énergique (jue le gouvernement de Sa

Alors Peruzzi ne décourage pas un projet de royauté pour les ducs de Chartres ou d'Aumale : cette perspective rendra l'Empereur plus maniable. Il n'est pas jusqu'à l'idée d'une république à laquelle il ne sourie : « C'est un bon tour à jouer à l'Europe. » Toutefois il ne va jamais qu'au seuil de chacune de ces combinaisons et, il en sort aussitôt en courant vers sa conception réelle.

Ricasoli ne se prête pas à ces finesses ; il les repousse d'un geste de dédain. D'ailleurs il ne croit pas qu'il faille tant tourmenter l'Empereur; il faut le deviner plus que l'interroger; il est des choses qu'il ne peut dire, le voulût-il; il faut écouter ce qu'il pense plus que ce qu'il dit : tant qu'il ne désavouera pas sa promesse de ne pas intervenir, ou doit considérer sa pensée intime comme favorable à l'Italie.

Cette politique de remontrances sans sanction était, de sa nature équivoque ; elle n'encourageait pas complètement, mais elle ne décourageait pas non plus tout à fait. Les uns se flattaient d'amener de la remontrance à la coerci-

Ma.jesté. » — Walewski ta Persigny, tcléyramme chiffré, 'i septembre 18"j9 : « .l'ai oublié de vous écrii-e hier que l'Empereur a dt'claré haulement que la candidature du prince Napoléon pour les duchés ou la Toscane ne lui convenait pas et (jifil déclinait toute olï're à cet égard. »

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lion, les autres de faire glisser de la remontrance platonique à l'approbation. On ne laissait pas respirer l'Empereur. Dès qu'on pouvait le saisir on l'interpellait. Il passe à Bordeaux au retour de Biarritz; le Cardinal- Archevêque le harangue et le conjure « de mettre un terme aux anxiétés du monde catholique, et de rester fidèle à la politique chrétienne qui a fait bénir son nom et qui est peut-être le secret de la prospérité et des gloires de son règne ». L'Empereur élude : « Le pouvoir temporel du Saint-Père n'est pas contraire à l'indépendance de l'Italie. » Mais il s'inquiète du jour, qui ne saurait être éloigné, où Rome sera évacuée par nos troupes, car l'Europe « ne peut pas permettre (juune occupation qui dure depuis dix années se prolonge indéfiniment et quand notre armée se retirera, que laisscra-t-elle derrière elle? L'anarchie, la terreur ou la paix ? » A Paris, il trouve les députés de Modène et de Toscane. \Valewskiles avait froidement leçus etpresque éconduits; lui les accueille avec bonne grâce, les console, mais il élude encore : il ne peut consentir aux annexions à cause de ses engagements ni penser à quoi que ce soit de définitif avant que le traité de Zurich soit signé; alors il faudra le soumettre à un congrès, et devant l'aréopage européen, il défendra, autant qu'il sera en lui, les intérêts de l'Italie centrale. Il renouvelle les mêmes déclarations à Dabormida venu de Turin, et à Victor-Emmanuel dans une lettre publique (20 octobre 1859).

Les dictateurs de l'Italie centrale laissaient

dire et ne songeaienfqu'à gagner du champ. Afin de placer le Congrès en face d'un fait accompli, ils firent nommer régent par leurs assemblées, au nom de S. M, le Roi élu (le 7 novembre), le prince de Carignan. L'Empereur télégraphie : « Mon opinion est que Votre Majesté doit refuser la régence; le Congrès va être convoqué, et seul il peut résoudre les difficultés présentes. Si vous permettez au prince de Carignan d'accepter, le Congrès n'aura pas lieu, et le tort étant de votre côté je ne pourrai pas vous sauver. Montrez de l'énergie, prouvez que la paix que vous signez est sérieuse; sans cela vous perdrez l'Italie. » Ricasoli refuse de s'arrêter devant cette injonction ; on le brisera, mais il ne cédera pas; il enverra une députation porter à Turin la délibération toscane. Le ministère piémontais est aux abois ; il convoque un conseil extraordinaire auquel il adjoint Cavour, d'Azeglio, ï3uoncompagni, Cavour imagine l'expédient suivant ; « Le prince de Carignan recevrait la députation, répondrait qu'à la veille d'un Congrès des raisons de haute convenance l'empêchent d'assumer les fonctions qui lui sont offertes; que néanmoins, s'autorisant des votes de l'assemblée, il déléguera à sa place Buoncompagni. » — a Cette substitution est déplorable, télégraphie l'Empereur; du moins ne lui donnez pas le titre de régent; appelez-le dictateur. — A quoi bon alors cette nomination? riposte Ricasoli. Je ne me prêterai pas à faire tourner un acte grave en une farce ignoble. Que Buoncompagni arrive comme délégué du régent

élu, je le recevrai ; sinon non. » Peruzzi, alors à Turin, ne tient pas compte du refus de son chef, et quoiqu'il n'en ait reçu aucun mandat, il s'érige en délégué de la Toscane, se joint à quelques Romagnols et se présente au prince de Carignan qui, dans les termes convenus, charge Buoncompagni du gouvernement de l'Italie centrale. Ricasoli furieux télégraphie que « Peruzzi n'avait aucun mandat; il a usurpé une autorité diplomatique; son procédé est arbitraire, blâmable, ses actes nuls : le gouvernement toscan ne les reconnaît pas. » Et il offre sa démission. (* Quel mulet stupide! » s'écrie Cavour. Le mulet stupide ne céda pas, et il fallut bien capituler devant lui. On ne lui fit accepter Buoncompagni qu'en le réduisant à l'insignifiance parle maintien intégral des gouvernements particuliers. Ricasoli ne se contenta pas d'assurances verbales ; il exigea une convention écrite, qu'il vint signerlui-mèmeà Turin. Après quoi il admit le délégué à exercer à Florence les fonctions d'un fjovernatore chï non fjovernfi.

Le personnage n'était pas apte à une autre fonction, (lavourne savait comment se défaire de « cet honnête rêveur ». U se plaignait avec Gramont, en I800, de l'impossibilité de le conserver dans son ministère et de la nécessité de le remplacer par un esprit plus juste et une intelligence plus développée. On en fit un président de la Chambre. La majorité, malgré sa discipline, insista pour avoir à sa tête un homme plus capable de diriger ses travaux. Envoyé en Tos-

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cane pour conspirer, il impatienta, par son insuffisance indolente, le prince Napoléon. On l'y renvoyait cette fois pour ne rien faire : il serait à la hauteur de la tâche.

Gouverneur ou représentant du Prince de Carignan le pas en avant était gagné. On se flatta d'en opérer un second, plus décisif: Garibaldi, favorisé par Farini et Fanti, prépare une levée de boucliers et une irruption dans les Marches et rOmbrie. Averti par Gramont l'Empereur se fâche, parle ferme : il s'y opposera, fût-ce par la force; au premier mouvement des révolutionnaires, 30000 Français occuperont Plaisance. — Aussitôt Ricasoli interdit tout rassemblement suspect, Fanti révoque ses instructions et ordonnée Garibaldi de respecter le territoire pontifical. Garibaldi refuse, le roi le mande à Turin et, après quatre heures de conversation, en obtient qu'il s'en aille et donne sa démission.

On se traîna ainsi d'équivoques en intrigues, de replâtrages en transactions, jusqu'à la signature du traité de Zurich.

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