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3. Jo rappelle ces faits de ma vie peisoniielle sommairement, aulaiil que cela est nécessaire [lour expliquer mon rôle dans l'action générale du tein[ts. <)ii tiouvera plus de détails dans le livre rjue j'ai publié en 1S69, sous le titre de : Le i'.} Janvier.
et ma profession brisée. Le conseil de l'ordre j des avocats de Paris, sur le rapport du républi-' cain Marie, me condamna à une suspension de trois mois pour m'ètre retiré de la défense à Lyon, conformément à un avis qui n'était pas le mien. En un cas pareil on n'avait infligé à Jules Favre qu'un avertissement.
L'eifet de cette dure mesure se prolongea bien au delà du temps auquel elle avait été limitée; quand je repris ma robe je ne retrouvai plus mes quelques clients. Je comptais, pour m'aider à recommencer, sur l'un de mes intimes amis de l'Ecole de droit, Eugène Picard', que j'avais emmené à Marseille en qualité de secrétaire général. Il avait épousé la fille d'un avoué très considéré et achalandé, Mitouflet; je ne doutais pas qu'il ne m'envoyât des affaires. Il vint me voir et me dit : < Je t'apporte une douloureuse nouvelle; mon beau-père, réactionnaire frénétique, te considère comme un Lucifer; il n'a consenti à me donner sa fille qu'à la condition de rompre mes relations avec toi; je ne te verrai plus; ne m'en veuille pas; mon cœur te restera fidèle, et si l'occasion me le permet je te le prouverai. » Le pauvre garçon avait les yeux pleins de larmes ; je le consolai.
Je me trouvais au fond d'un puits, sans aucun espoir, et cependant il fallait soutenir la famille dont j'étais devenu le chef. D'autres amis, mes professeurs me trouvèrent des leçons de
i. Il n'avail jicii de commun que le nom avec E'rncsl Picard.
LES ÉLECTIONS DE J8.j7. 29
droit, et je pus faire vivre les miens. Ce n'était pas là une carrière; je songeai, sans savoir comment j'y réussirais, à m'en préparer une autre. Mes leçons terminées, je courais, rue des Moulins, chez le bon Liouville, célèbre avocat, qui m'avait accepté comme l'un de ses secrétaires, et je m'initiais à la procédure et à la technique des affaires. De temps à autre je paraissais au Palais et je revêtais ma robe pour m'assurer moimême que j'étais encore avocat.
En ces jours pénibles, je trouvais de la consolation dans l'amitié de Michelet. Il ne sortait jamais le soir; j'allais souvent me reposer auprès de lui de ma triste journée ; pendant ses absences d'hiver, il m'écrivait des lettres réconfortantes et me soutenait de son inextinguible espérance. Ce ne fut pas mon seul cordial. Soit au Palais, soit chez Liouville, je rencontrais un autre Picard, Ernest, aussi mon camarade d'école. Sentant mon isolement et ma détresse, il se rapprocha affectueusement de moi et m'introduisit dans sa famille. Il avait perdu jeune son père, banquier à Paris ; il lui restait sa mère et un frère plus jeune, à cette époque sous-préfet, grâce à la protection de Persigny. La mère, nerveuse, d'une sérieuse intelligetice, parlait comme de source la langue de La IJruyère. Son lils lui a dû la correction imperturbable et le tour original de son style oratoire. Quoique flère de lui, elle le traitait avec une froideur cérémonieuse, l'appelant M. Ernest; lui la comblait de dévouement et d'attention. La préoccupa-
tioii de prévenir ou de réparer les frasques de son jeune frère troublait sans cesse son repos déjà compromis par une santé chancelante. De telle sorte que, quoique jouissant de l'indépendance de la fortune, assuré d'une jolie clientèle, il avait plus de sombre dans l'humeur que moi, dépourvu de tous ces avantages matériels. Notre liaison se resserra et devint fraternelle : nous étions constamment ensemble ; avec les nuances de nos caractères, lui critique, moi plutôt admiratif, lui pessimiste, moi optimiste, lui prudent, moi audacieux, nous arrivions à penser de même sur les hommes et sur les choses.
Mes épreuves de Marseille avaient mûri mon esprit, sans avoir encore produit en moi la pleine clarté. Je ne comprenais pas alors, comme je le fais aujourd'hui, que république et démocratie ne sont pas deux réalités identiques. La République de Venise, celle dont l'existence a été la plus longue dans les temps chrétiens, était aristocratique, et ^Vashington ne peut être considéré comme un démocrate. La république en certaines conditions, moyennant de sérieuses garanties données au principe de continuité, peut être un grand et beau gouvernement; la démocratie pure, supprimant à son profit les autres éléments sociaux, faisant découler toutes les forces et tous les pouvoirs d'une élection égalitaire, constitue de l'aveu des théologiens, des philosophes, publicisles anciens ou modernes, le pire des gouvernements, omnium deternmum, selon la forte expression de Bellarmin, qui résume l'opinion
unanime de l'humanité pensante'. Dans ses élus, ses chefs, ses favoris, elle se complaît à la médiocrité, garantie de la soumission ; elle nourrit contre les hommes de valeur Taversion de Louis XIV pour les grands seigneurs; en laisset-elle passer un par mégarde, elle l'oblige à s'avilir ou le rejette. Elle n'est pas l'apogée dune civilisation, elle en marque la décadence; elle ne profite pas même à la plèbe qui l'édifie, car, sans supprimer ni adoucir ses misères , elle les accroît des tourments de l'envie, de la haine, de la vanité, de l'impuissance. Le mieux qui puisse arriver à une démocratie pure, à moins qu'elle ne soit établie dans un pays d'hôteliers sans mission historique, est d'être domptée par un Auguste, un Médicis ou un Napoléon, sans quoi elle succombe tôt ou tard sous un Philippe de Macédoine.
Je n'ignorais pas que la démocratie n'aime que la liberté du désordre, et que partout elle a nié, poursuivi, supprimé la liberté réelle, celle dont on ne jouit qu'au prix d'une sérieuse responsabilité; qu'elle a étoufFé les droits inviolaldes de l'individu sous l'oppression des majorités, sous prétexte que si une protection est nécessaire contre des rois, elle est inutile contre les élus du jjeuple. Mais je me berçais de l'illusion qu'il n'était pas impossible de guérir une démocratie de cette maladie, et de la faire vivre en bonne intelligence avec la liberté. Démocratie