Empire libéral , t. III, p
Les circonstances ne semblaient guère favorables à une entente. La campagne de défiance haineuse inaugurée au parlement s'était poursuivie dans le pays après la session. Des meetings spéciaux avaient été convoqués et dans toute réunion publique quelconque, même des sociétés d'agriculture, le sujet était abordé. « Combien ferez-vous payer aux Français votre blé, quand ils auront débarqué? demandait-on à un robuste laboureur du Somersetsbire — Ils le paieront avec leur sang », répond-il au milieu d'applaudissements frénétiques. On rejetait sur Napoléon IIl l'odieux des taxes accrues ; douter de ses noirs desseins semblait un manque de patriotisme et d'intelligence. Cobden, se rendant à Paris avec sa famille, voit en passant àBrighton un de ses amis : « Comment ! vous allez en France? dit celui-ci atterré, mais vous n'en sortirez plus, il vous retiendra prisonnier. » — A aucune époque, depuis Napoléon I^', le pays, au dire des contemporains, n'avait été plus décidé à une guerre avec laFrance. La paixde V illafranca avait encore augmenté cette frénésie : évidemment l'Empereur n'en finissait là-bas que pour être plus libre par ici. « 11 faut reconnaître, a écrit Cobden, que le calme plein de dignité avec lequel des insultes si gratuites ont été supportées pendant plusieurs années fait le plus grand honneur à nos voisins. »
L'Empereur chercha une première occasion de modifier cet étal de l'opinion publique et de reprendre l'amitié de Crimée par son empressement à s'associer à une ca mpagne contre la C-hin& où les Anglais apportaient plus de passion et avaient plus d'intérêt que nous. A lasuited'une expédition entreprise en commun avec l'Angleterre, un traité avait été conclu en 1858 à Tien- Tsiu; les ratifications devaient être échangées à Pékin. Les ministres de France et d'Angleterre arrivés à l'entrée du Peï-ho avaient trouvé l'embouchure barrée de fortes estacades appuyées aux deux rives, sur une longue étendue. L'amiral anglais, cherchant en vain un fonctionnaire chinois à qui il pût parler, essaie de forcer cette ligne; il est repoussé, blessé lui-même; un détachement de marins français fait la même tentative et éprouve le même sort. L'empereur de la Chine instruit de ce guet-apens l'avait approuvé. L'Angleterre proposa une expédition en commun pour châtier le manque de foi et exiger desgaranlies contre une récidive; elle offrait un corps de 12 0110 hommes. L'Empereur acquiesça aussitôt et promit deux brigades d'infanterie formant un effectif d'environ 8000 hommes. Leur commandement avait étéproposé an généralTrocliu, dont l'Empereur s'était engoué en Italie; comme on n'accueillit pas son exigence d'être investi des pouvoirs diplomatiques aussi l)ien que du commandement militaire, il refusa; on le remplaça par le protégé de Fleury, le général Cousin- Monlauban, alors à Limoges (13 novembre
1859). Les troupes s'embarquèrent dans les premiers jours de décembre à Toulon et à Brest par la route du cap de Bonne-Espérance; le général les devança par la voie de Suez.
Au Maroc, l'Empereur se montrait aussi empressé pour l'Angleterre. Les Kabyles de l'Anghera avaient violé le territoire espagnol de Ceuta, détruit un ouvrage avancé et abattu les armes espagnoles à la frontière. L'Espagne n'ayantpas obtenu réparation, déclarait la guerre au Maroc; elle s'était exaltée à la perspective de prendre sa part dans l'œuvre de civilisation en Afrique. L'Angleterre, inquiète pour la sûreté de Gibraltar, notifia que si les actes d'insolence des tribus marocaines devaient être le prétexte de conquêtes sur la côte, elle aviserait. Le gouvernement français intervint, et, par ses conseils amicaux, obtint du ministère espagnol, au grand déchaînement de l'opinion, que si Tanger était occupé, il ne le serait que temporairement jusqu'à la ratification de la paix, et que l'Espagne ne s'emparerait dans le détroit d'aucun point qui pût lui assurer une supériorité périlleuse pour la navigation. JohnRussell se déclara satisfait.
Néanmoins, l'hostilité anglaise, aussi profonde qu'irréfléchie, ne fut pas calmée. Les hommes de Manchester, Cobden et Bright, intervinrent comme ils avaient faitdans laprécédente panique. « Pourquoi, demanda Bright, au lieu de dépenser tanten armements, ne concluons-nous pas plutôt un traité de commerce avec l'Empereur? « — Michel Chevalier, ancien saint-simonien, défen-
seur du libre-échange, alors en Angleterre, fut frappé de cette suggestion, etengageaCobden,qui devait, pour des affaires personnelles, passer l'hiver à Paris, à renouer les relations qu'il avait eues autrefois avec l'Empereur et essayer de le convertir à une modification libérale de nos tarifs. Cobden s'assural'appui de Gladstone, ministre des Finances, et un laisser faire plutôt qu'une adhésion convaincue de Russellet Palmerston.
11 commença par convertir notre ministre des Travaux publics et du Commerce, Rouher, qui, avec sa merveilleuse faculté d'assimilation, devint en peu de jours aussi expert que son maître. 11 gagna ensuite Fould, ministre d'État, préoccupé, au point de vue des affaires, delà tension des rapports entre les deux pays. Le prince Napoléon n'avait pas à être endoctriné : il croyait au libreéchange, et il n'y avait à redouter de sa part qu'un excès de concours. Restait l'Empereur. Cobden ne se heurta pas en lui à des dissentiments de principes, mais à beaucoup d'hésitations pratiques : — Dans les deux (^liamhres, la majorité est protectionniste; sans doute il pouvait, par des traités, modifier les tarifs, mais cela entraînait des mesures financières à soumettre au vote législatif et qui provoqueraient une opposition terrible. — Cobden le toucha en lui rappelant la statue élevée à Robert Peel avec cette inscription : « U améliora le sort des classes laborieuses et soutirantes |)ar l'abaissement du prix des denrées de première nécessité. » — C'est la récompense que j'envie le plus, répondit l'Empereur, malheureusement.
3i2 L'EMPIRE LIBÉRAL.
chez nous, on fait des révolutions, on ne sait point faire des réformes. » Il ne se serait peut-être pas décidé sans l'intervention de Persigny. Arrivé de Londres, l'ambassadeur représenta l'état de défiance et d'hostilité de l'opinion anglaise : uue guerre lui paraissait possible, à moins que l'Empereur ne dissipât d'une manière quelconque la méfiance de nos voisins; la sécurité du trône dépendait du maintien de l'alliance; tant qu'une amitié solide existerait entre les deux gouvernements, on n'avait pas à s'inquiéter de ce que pourraient machiner la Russie, la Prusse ou l'xVu triche. L'Empereur, qui pressentait le redoublement de défiances qu'allait soulever l'annexion de la Savoie et Nice, se rendit. Et Roulicr fut chargé de préparer mystérieusement un traité de commerce. Cobden soutint alors une autre bataille avec Walewski, de qui il était impossible de se cacher, dès que l'affaire entrait dans la période de réalisation. Walewski se rendit aussi, et Cowley et Cobden furent investis officiellement des pouvoirs de négociateurs.
La confiance paraissant en train de se rétablir, il était naturel, ne fût-ce que pour la rendre entière, qu'on causât du Congrès et de ce qu'on dirait ou ferait sur l'affaire italienne. Les deux cabinets se montrèrent d'une parfaite franchise. Russellet Palmerston notifièrent que s'ils allaient
LE TRAITE DE ZURICH ET LE CONGRES. ;i43
au Congrès ce serait en prenant acte des déclarations de l'Empereur que Fautorilé des princes de l'Italie centrale, y com|)ris Bologne, ne serait pas rétablie par la voie d'une intervention étrangère, et qu'ils y soutiendraieut le droit de ces populations h s'organiser comme il leur plairait. — Dans un de ces billets en français dont Palmerston avait l'habitude avec Persigny, il lui écrivait : « Pourquoi s'opposerait-on à l'annexion au Piémont? L'État ainsi formé ne serait après tout que très secondaire et ne pourrait être dangereux pour aucun de ses voisins. Il serait toujours obligé de s'appuyer sur la France pour soutien, et si une grande puissance a un protégé, il vaut mieux que ce protégé ne soit pas assez faible pour devoir trop souvent crier au secours... Si l'Empereur réussissait à un tel arrangement, il aurait droit à la reconnaissance non seulement de l'Italie, mais de toute l'Europe. Il est facile de concevoir que dans les temps où nous vivons personne ne désire appartenir à un petit Etat où l'on n'a ni carrière chez soi, ni considération à l'étranger. » (4 décembre 1859.)
De son côté Persigny annonce sans ambages à Palmerston, dès le 2 décembre t(SoO, « que si l'annexion de l'Italie centrale au Piémont a lieu, la France réclamera la Savoie ». Palmerston écoute sans rien objecter, mais le surlendemain Persigny reçoit un nouveau petit billet • « Ne trouvez pas mauvais, je vous en prie, que je dise qu'il serait fort regrettable que la grande entre-
prise de l'Empereur pour l'affranchissement de l'Italie fût de dérober à la maison de Savoie le petit district d'où cette famille tire son nom et son origine. Ce serait dénaturer la politique élevée et généreuse de l'Empereur, ce serait substituer un très petit intérêt à un grand et noble principe. » Persigny, malgré cette fin de nonrecevoir,» revient à la charge à la première entrevue, lui donne les motifs de nécessité purement stratégique qui nous contraindront à cette annexion, et avec son impétuosité d'imagination, il ajoute : « Loin de vous opposer à cette cession, vous devriez vous-même en prendre l'initiative au Congrès. Qu'on se représente l'Angleterre venant proposer à l'Europe étonnée de cicatriser les blessures faites à la France en 1815 et en même temps de prouver la sincérité des nouveaux sentiments de son ancienne rivale, quel rôle noble etgrandiose ! Untel acte retentirait au cœur de trente millions de Français. » — « A tout cela, dit Persigny, en racontant cette conversation à l'Empereur', Palmerston ne m'a pas répondu : J'accepte cette idée, je consens à la mettre à exécution, mais ses paroles, ses interruptions, ses gestes, tout m'a démontré que sa raison était séduite par la grandeur de ce rôle, et il m'a dit en propres termes que c'était une pensée politique noble et élevée qui méritait d'être sérieusement examinée par son gouvernement et dont il comprenait toute la portée. »