La Guerre
372 LEMPIRE LIBÉRAL.
tique défendait le gouvernement contre les manifestations cléricales. Elle venait de s'accroître d'un homme de talent, l'ancien saint-simonien Guéroult. Exclu de la Presse par l'industriel Solar qui s'en était rendu acquéreur, et remplacé par .\efftzer, il avait sollicité l'autorisation de fonder Y Opinion Nationale. Padoue ne voulait l'accorder que moyennant une démission signée, avec la date en blanc ; l'Empereur moins exigeant accueillit la demande sans condition, dans une audience procurée par le prince Napoléon.
Enhardis par cet accord avec la politique impériale, ces journaux crurent qu'ils allaient se débarrasser des lisières administratives. On les rappela à la réalité. Pour consoler les conservateurs des rigueurs qu'on leur appliquait, on sévit plus rudement contre les démocrates. U Opinion Nationale, au lendemain même de sa création, fut avertie pour avoir attaqué le Pape. La saisie qui avait frappé à son entrée en France un livre du philosophe Larroque sur la religion chrétienne, ayant été levée par la chambre des mises en accusation, le Siècle célébra cet arrêt comme rétablissant la libre discussion. Il fut averti, « à cause des attaques que contenait l'article contre les principes fondamentaux du christianisme, attaques plus coupables encore propagées par la voie de la presse périodique que lorsqu'elles se produisent dans des ouvrages qui, par leur forme et leur nature, ne s'adressent qu'à un nombre très limité de lecteurs. » La saisie opérée contre Montalembert et Girardin ne fut
pas suivie de poursuites mais on en exerça contre le livre de Vacherot, la Démocratie. Il fut déféré à la police correctionnelle « pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement et attaque à la propriété ». Vacherot me confia sa défense. Le tribunal était présidé par un certain Gislinde de Bontain, qui, siégeant déjà comme simple juge lors du procès de Guerry, s'était montré un des plus acharnés à m'interrompre.Le substitut prononça un réquisitoire violent, accusant Vacherot de manquer de courage et de bonne foi, d'appartenir à un parti incorrigible qui ne rêvait que ruines et désastres ; il parla de ceux qui prêtent des serments pour ne pas les tenir. Vacherot ayant refusé le serment, moi l'ayant prêté, l'allusion était dirigée contre le défenseur et non contre le client. Je commençai ma réponse par ces mots : (( Messieurs, dans les affaires de cette nature, la première condition est une modération extrême. Aussi ne répondrai-je pas aux parties irritantes du réquisitoire. Cet appel aux passions est mauvais. En entrant dans cette enceinte, vous qui nous jugez, comme nous qui avons à défendre le livre à juger, nous devons nous rappeler que nous ne sommes que les organes, les interprètes de la loi. » — Le président m'interrompt : « Maître Ollivier, vous venez de dire une inconvenance, rétractez-la. »> — Je répondis du ton le plus calme et le plus surpris : « Monsieur le Président, je n'ai rien dit d'inconvenant, j'étais sous l'impression des par(>lçs que je venais d'entendre. » Le président reprit : — « Maître Olli-
vier, vous avez dit que le ministère public a fait un appel aux passions. C'est une inconvenance, rétractez-la. — Monsieur le Président, pour rétracter mon expression il faudrait qu'elle renfermât quelque chose de mauvais, je n'y vois rien de tel, je n'ai rien à rétracter. » — Le tribunal se retira et revint quelques instants après. Le président : « Le tribunal me charge de vous demander si vous consentez à vous rétracter. » Je réphque : « Plus je réfléchis à mes paroles, moins j'y vois d'inconvenance, et moins je crois avoir à les rétracter. » — Le ministère public s'en rapporta à la prudence du tribunal. Après quoi le président me dit : « Maître Ollivier, vous avez la parole. » — Je crus naïvement que c'était pour continuer ma défense, que si on frappait l'avocat, du moins on épargnait le client, et que selon ce qui se pratique d'usage, « l'incident était joint au fond » . Le Président me détrompa : « C'est, dit-il, pour vous défendre vous-même. — Monsieur le Président, je n'ai pas à me défendre. » — Sans même se lever de son siège, le tribunal me condamna à trois mois de suspension et remit à huitaine Vacherot pour qu'il pût se choisir un défenseur ^
Cette décision souleva une réprobation bruyante dans le barreau de Paris et dans tous les barreaux de France. Le Conseil de l'Ordre chargea son bâtonnier, Plocque, de ma défense en appel et vint en corps, Dufaure et Berryer en tête, ce