Gramont
qu'on subit et qu'on ne s'impose pas, et c'est pourquoi la force a toujours une part principale auv alTaires liumaines.
Pie IX, nonobstant ses boutades contre Victor- Emmanuel, lui gardait des sentiments affectueux. Chaque fois que le malin roi était à la veille de porter un nouveau coup, il envoyait à Rome un messager mystérieux qui glissait à l'oreille du Pape : « Sa Majesté est désolée, mais elle ne peut pas faire autrement. Si Votre Sainteté le veut, il abdiquera, mais avec son fils Humbert ce sera bien pire. » Et le Pape s'adoucissait, s'écriait : « Povero Vittorïo ! » L'abbé Stellardi fut chargé de porter la proposition du vicariat général en l'adoucissant par les insinuations habituelles. Le Pape l'écouta sans trop de colère ; il se montra plus sévère dans sa réponse publique, une mercuriale de père offensé qui gronde sans ménagement : « L'idée que Votre Majesté a cru devoir me manifester n'est pas une idée sage et n'est pas certainement digne d'un roi catholique et d'un roi de la maison de Savoie. Ma réponse est déjà livrée à la publicité dans l'Encyclique à Tépiscopal catholique, où Votre Majesté pourra facilement la lire. Du reste, je suis profondément affligé, non pour moi, mais pour le triste état de l'àme de Votre Majesté qui se trouve sous le coup de censures et surtout de celles qui viendront la frapper lorsque le sacrilège qu'elle a l'intention de mettre en pratique avec les siens sera consommé. Je prie le Seigneur de tout mon cœur afin ([u'il éclaire Votie Majesté, qu'il lui
donne la grâce de reconnaître et de pleurer les scandales et les maux si graves qui sont venus frapper, avec sa coopération, cette pauvre Italie. — (Du Vatican, le 14 février 1660.) »
L'Empereur, contrarié d'une démarche qu'il avait conseillée bien différente, craignit qu'on ne l'en rendît responsable. Il se plaignit à Turin et ne se crut que plus obligé à amender la quatrième proposition anglaise dans un sens favorable aux droits du Pape. Il maintint son assentiment à l'annexion de Parme et Modène; mais il ne reconnut à Victor-Emmanuel que l'administration temporelle de la Uomagne et des Légations, sous la forme d'un vicariat au nom du Saint-Siège; il exigea le rétablissement du grandduché de Toscane dans son autonomie politique et territoriale (24 février 1860). — « Qu'arriverat-il, demanda Arese à Thouvenel, qui venait de lui communiquer ses propositions avant de les expédier à Turin, si le Pape refuse cet arrangement? — Tant pis pour le Pape et tant mieux pour vous, répondit Thouvenel; on passerait outre, et l'annexion serait faite purement et simplement. — Et nous aurions, dans ce cas, la même protection de la France qu'avec le vicariat? reprit Arese. — Exactement la même. »
Les instances passionnées de l'Impératrice, 1 e désir d'apaiser les clameurs cléricales, ses propres sentiments d'affection envers Pie IX expliquaient l'obstination de l'Empereur à maintenir théoriquement les droits du Saint-Père sur des provinces irrévocablement soustraites à son au-
torité. Son insistance à maintenir l'autonomie de la Toscane ne s'expliquait pas seulement par la fidélité au traité de Zuricli. Son ami Arese et quelques notables Toscans l'avaient persuadé que la grande majorité de la Toscane désirait conserver sa vie indépendante. « Comment, me disait Montanelli, pourrions-nous nous soumettre à des barbares? Figurez-vous que Buoncompagni dit lingeria au lieu de biancheria ! » Dans un voyage que je fis à cette époque en Toscane, il me parut douteux, malgré les efîorts d'un parti très animé, que, sans la pression autocratique de Kicasoli, l'annexion eut obtenu la majorité; tel était aussi le sentiment de mon père qui habitait Florence, son lieu d'exil.
L'arrangement proposé excita le mécontentement de tous ceux qu'il prétendait concilier. Le cabinet anglais le considéra comme irrationnel et sans sérieux. Néanmoins, Hussell, les 25 et 26 février, promit à Persigny de le conseiller. Mais le 27 il télégraphia à liudson tout le contraire : «■ Je considère les propositions françaises comme subversives de l'ind('pen(Uince de l'Italie. » Persigny protesta contre cette d(''loyauté : (t Quevoulcz-vous?répondit celui-ci avec cynisme, j'ai changé d'opinion. » — Home jugea le prétendu vicariat une spoliation artificieuse à laquelle elle préférait une spoliation ouverte : « Le
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Pape, dit le cardinal Antonelli à Gramont, ne transigera pas ; il s'est engagé vis-à-vis du monde catholique dans son encyclique, il ne fera aJDsolument rien. » — Cavour présenta des objections : u Les Toscans ne reviendront jamais sur le vote contre les princes de Lorraine; tout autre, fût-ce Carignan ou le duc de Gênes, ne réussirait pas à se maintenir. Cependant, en ce qui le concernait, il ne repoussait pas les propositions; il les transmettrait aux gouvernements de l'Italie centrale, en les accompagnant des arguments que le gouvernement français lui fournirait à l'appui; mais si les populations persistaient à vouloir l'annexion, il ne se suiciderait point par un refus, dùt-il s'exposer aux chances les plus périlleuses '. » 11 fit en effet cette transmission à Bologne où Farini était investi de la dictature à la place de (Mpriani, jugé trop complaisant à l'Empereur, à Florence où Hicasoli dominait plus autocratiquement que jamais, mais il ne se mit pas en frais pour conseiller l'acceptation ; il en eût plutôt détourné, si cela n'eût pas été inutile. En effet, à peine instruits de ce qu'ils appelaient le nouveau revirement de la politique impériale, Farini et Kicasoli répondirent aux conseils par des faits : ils convoquèrent les populations à se prononcer par un oui ou par un non (1" mars).
Ces révoltes embarrassèrent l'Empereur. Convaincu par Gramont que les refus de Rome ne tenaient pas à un ministre qu'on pourrait écarter,