Mettermch
bruyant compagnon, rieur, buveur, mangeur, fumeur, duelliste, excentrique, plus assidu aux brasseries qu'aux cours des professeurs. Il comparut une fois devant le juge sous l'inculpation de bris de verre dans un restaurant et d'insulte à la police. Il se présenta en robe de chambre, en bottes à l'écuyère, accompagné d'un colossal bouledogue, et il fut condamné à cinq thalers d'amende. Au sortir de l'Université il devint assesseur stagiaire près le tribunal de première instance de Berlin, puis référendaire aux régences d'Aix-la-Chapelle et de Potsdam. A la fin de son service militaire il s'établit à Kniephof, à la campagne, afin d'aider son père, qui paraît avoir été un mauvais administrateur, à gérer la fortune patrimoniale en déclin. Il ne sortait de cette solitude que pour quelques voyages rapides en France et en Angleterre. A la mort de son père (1845) on lui attribua pour sa part d'héritage Kniephof et Schœnhausen où il vint s'établir l'année suivante.
Devenu propriétaire, il se montra écuyer consommé, chasseur adroit, à l'occasion sauveteur hardi ; en même temps , administrateur actif et avisé, aimant la nature, les bois, les chevaux, les chiens, suivant les foires, sachant très bien vendre ses laines ou son grain, veiller au fumier, au bétail, aux fermiers, aux chemins, bon pour ses serviteurs, compatissant au pauvre monde, apprenant parla vie quotidienne cette finesse et ce savoir-faire pratique, cette diplomatie rurale qui fut toujours la meilleure préparation
à l'art de conduire les hommes. Ceux qui ont été habitués à vivre dans les bois, dans les libres espaces d'une verte campagne où l'on n'entend que le coup de bec du pivert sur un tronc d'arbre ont, selon lui, des intuitions subites et profondes qui ne se trouvent pas sur le pavé d'une ville ou autour d'un tapis vert.
Les soucis d'une difficile administration n'étouffaient pas ses excentricités de bruyant compagnon. Une fois il lance dans un salon où causaient ses cousines quatre jeunes renards qui mettent en pièces fauteuils et sophas ; une autre fois, s'étant amusé à griser jusqu'à l'abrutissement de vigoureux officiers ses hôtes, il les réveille par des coups de pistolet tirés à l'oreille. Il terminait parfois une rude journée de travail en galopant pendant plus de trente milles pour aller passer la nuit au bal, chez un hobereau du voisinage.
Cependant il ne se trouvait pas tout entier dans ce personnage tapageur, excentrique, gargantuesque auquel il avait dû le surnom de Junker enragé ; au-dessous il y avait un studieux, un méditatif, passionné d'histoire, de poésie, de politique. Dès ses premières années il ressentit le goût des lectures historiques qu'il associait à celle de Gœthe, de Shakespeare et à l'étude des langues. Il savait suffisamment le latin, l'italien, le polonais, à merveille l'anglais et le français. La culture de son esprit a été en partie française. 11 a beaucoup lu nos écrits politiques dont il appréciait la clarté, et il classait.
Déranger, réputé alors en Allemagne le type le plus parfait du lyrisme français, au nombre des poètes de son admiration. Il comptait, parmi les plus charmantes heures de son adolescence, celles où, assis sous un arbre, une longue pipe à la bouche, il lisait quelque belle chanson, exaltant ainsi son patriotisme au patriotisme de notre chantre national. J'imagine aussi qu'il s'arrêta pensif, lorsqu'il lut la première fois dans Gœthe : — « Faust ouvre l'Évangile : Au commencement, y est-il écrit, était le verbe. — Non, se dit-il à lui-même, au commencement était la force ! la force ! le Dieu du monde ! »
Les Etats de sa province le nommèrent intendant des digues pour la contrée riveraine de l'Elbe dans Fancienne Marche, charge « purement honorifique mais d'importance, écrivait-il, parce que nous nagerons ou nous nous enfoncerons, selon qu'elles seront bien ou mal administrées ». Bientôt après il reçut le mandat de député des biens nobles à la diète de la province prussienne de Saxe.
Au Landtag réuni il fut aussitôt remarqué. Comment en aurait-il été autrement ? Sa personne physique même attirait l'attention : svelte et élégant bien que d'une stature athlétique, les yeux bleus expressifs et d'un beau dessin ainsi que le nez fin aux narines puissamment ouvertes ; la tête intelligente, fière et forte, encadrée de cheveux blonds encore abondants quoique déjà un peu éclaircis ; aucun indice, il est vrai, ni de bonté, ni d'idéalité généreuse ; un
menton massif, carré, signe d'obstination; des sourcils forts, en broussailles, marque d'inflexibilité ; une moustache épaisse, ennemie du sourire ; une grande oreille défiante, conformée pour entendre les bruits lointains. Aucun de ces traits de dureté ou de domination ne choquaient alors^ car ils étaient adoucis et comme voilés par la. vivacité riante et spirituelle de sa jeunesse pleine de vie, d'élan, d'entrain, d'espérances, et la partie supérieure de son front pure et lisse attirait le regard plus que la partie inférieure sur laquelle allaient se creuser bientôt les rides de Tambition.
Comme député, il ne déploya aucun des dons d'entraînement extérieur et d'agrément rhétoricien par lesquels brillaient les illustres orateurs de la gauche, les Camphausen^ les Sch- ^verin, les de Yincke. Son élocution n'était ni facile, ni rapide, ni agréable ; sa voix n'avait aucun charme : il cherchait péniblement ses mots; on eût dit qu'il bégayait ; mais tout à coup il rencontrait une expression hardie et colorée, une image saisissante ; il animait les considérations les plus graves par une pointe d'humour toute joviale.
La première parole qu'il prononça excita de violents murmures. Un des députés de la gauche, de Saucken-Tarputschen, avait attribué le soulèvement de 1813 aux institutions de 1807 qui rattachaient étroitement à la nation le gouvernement isolé jusque-là, car un noble peuple, un peuple éclairé comme le peuple prussien ne
connaissait pas de haine internationale. « Il me semble, répondit Bismarck, qu'on ne rend pas un grand service à l'honneur national, quand on admet que l'oppression et l'humiliation que les Prussiens avaient à souffrir de la part d'un dominateur étranger, n'auraient pas suffi pour faire bouillir le sang dans leurs veines et pour étouffer tout autre sentiment que la haine de l'étranger. »
Bismarck se montra en toute occasion le défenseur de la prérogative royale. Il ne contesta pas que la périodicité fût la condition de la véritable vitalité d'une assemblée, il s'opposa cependant à ce qu'on l'imposât à la couronne; il fallait l'attendre de son initiative. Les souverains prussiens, en possession — non par le peuple mais par la grâce de Dieu — d'une souveraineté en fait illimitée, en avaient volontairement concédé au peuple une partie, cela devait inspirer pleine confiance en eux {V juin 1847). Il s'éleva aussi contre le refus de voter un emprunt destiné à la construction d'un chemin de fer d'État, avant que de nouvelles concessions eussent été obtenues (7 et 8 juin 1847). « On stigmatiserait, dit-il, du mot d'extorsion une pareille tactique si le gouvernement se la permettait. »
On avait d'abord paru attacher peu d'importance aux discours du jeune Junker. A peine la droite risquait-elle quelques très bien I auxquels on ripostait à gauche par des oh l oh! ou des ricanements. Cette attitude changea lors de
son discours sur rémancipatiou des juifs. Le roi avait soumis à l'examen du Landtag une ordonnance par laquelle les juifs (au nombre à peu près de 200 000) seraient admis à certains emplois de l'État et de la commune, en tant toutefois qu'à ces fonctions ne serait pas joint l'exercice d'une autorité supérieure. Camphausen proposa de compléter la mesure et de supprimer toutes les restrictions légales auxquelles restait soumise la situation des juifs. C'est ce que Bismarck ne voulut pas admettre. « Tout État, dit-il, s'il veut assurer sa durée, s'il veut seulement prouver la légitimité de son existence, dès qu'on la lui conteste, doit se trouver placé sur la base religieuse. Or la base religieuse de l'État ne peut être que le christianisme... Si je me figure devant moi, comme représentant de la majesté sacrée du roi, un juif auquel je devrais obéir, je dois confesser que je me sentirais profondément humilié et abaissé et que je perdrais le sincère plaisir et l'espèce de point d'honneur avec lesquels je tâche à présent de remplir mes devoirs envers l'État. Ce sentiment, je le partage avec la masse des classes inférieures du peuple et je ne rougis pas de me trouver en cette compagnie. » Cette fois son discours ne cessa d'être interrompu par des murmures et par des applaudissements également passionnés.
Ces bravades réactionnaires avaient gagné au jeune député une formidable impopularité. Loin de s'en effrayer il s'en parait .et il l'affron-
tait. Un soir il entre dans une kneipe où se réunissaient les coryphées du radicalisme. Il s'assied, se fait apporter une chope de bière, allume son cigare et prend un journal. Cependant, pour le narguer, on se lance autour de lui dans des propos malsonnants. Il interrompt sa lecture, regarde entre les deux yeux le plus échauffé de ces déclamateurs d'estaminet et lui dit froidement : « Monsieur, si vous n'avez pas vidé la place quand j aurai vidé ma chope, je vous la casserai sur la tête. » Aussitôt dit aussitôt fait. Et tandis que les habitués interdits se consultaient du regard : « Garçon, qu'est-ce que je vous dois pour le verre que je viens de casser sur la tête de monsieur? » Puis il sort tranquillement ^
Cependant, en une circonstance, sa bruyante réputation de casse-cou faillit lui être d'une conséquence pénible. Il a toujours eu le goût des affections simples et régulières ; il n'a pas cherché dans le pouvoir une facilité de plus à se procurer des jouissances ; il a su que le mépris des appétits auxquels se complaît le vulgaire est le signe qu'on est un des élus de la grandeur. Depuis que son père était mort et que sa sœur bien-aimée l'avait quitté, « il se sentait seul et abandonné et la douce et humide température du printemps le rendait mélancolique ». Il rencontra alors au château de Zimmerhausen, chez son ami, Maurice de Blanckenbourg, Jeanne de