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RECRUDESCENCE BONAPARTISTE

elle était l'œuvre des libéraux-bonapartistes qui, pendant toute la Restauration, avaient créé la légende de Sainte-Hélène. L'admiration populaire, bien que déçue, ne s'était pas découragée; elle continuait à se perpétuer et à s'étendre. Un poète au verbe plus retentissant que celui ■de Déranger, un des artistes les plus extraordinaires en paroles sonores ou sublimes, Victor Hugo, exaltait en prose et en vers « cet bomme prodigieux, démesuré et splendide qui avait daigné épouser une archiduchesse et sur le front duquel la main de Dieu, presque visible, avait posé deux couronnes, l'une qui est faite d'or et qu'on appelle la royauté, l'autre qui est faite de lumière et qu'on appelle le génie. »

Des penseurs démocratiques, Pierre Leroux, Edgar Quinet, avaient, d'autre part, donné au €ulte napoléonien une formule plus précise et plus populaire. Le Napoléon de Déranger et de Victor Hugo était surtout celui de la gloire et de la grandeur, celui qui avait <( franchi le Rhin comme César, effacé les Alpes comme Charlemagne, les Pyrénées comme Louis XIV, qu'on vit un jour au milieu de quatorze personnes souveraines, sacrées et couronnées, assis entre le César germanique et le Tsar slave sur un fauteuil plus élevé que le leur. » Le Napoléon de Quinet et de Pierre Leroux fut celui de Sainte- Hélène, l'émancipateur du servage féodal, l'apôtre de la Révolution et de la démocratie, celui qui avait couronné le peuple partout, le chef national dont la défaite condamna la France de 89,

faite prisonnière de guerre, à défiler pieds nus et mains liées sous le drapeau de l'invasion \ Le regret de la liberté perdue ne se mêlait à ces apothéoses qu'à titre de précaution oratoire à l'usage du temps; le général de Vendémiaire amnistiait celui de Brumaire; les plébiscites absolvaient le coup d'État, et le tout se confondait dans la vision extraordinaire de Marengo^ d'Austerlitz et d'Iéna. C'est ce Napoléon de la démocratie, rédempteur et messie des peuples^ régénérateur de l'Europe.qui, imposant et adoré, prévalait dans l'imagination des masses.

Ce courant du fond, d'ordinaire silencieux, se découvrit en sa puissance tenace, irrésistible, fanatique, le jour où les cendres de Napoléon arrivèrent à Paris (15 décembre 1840). Le froid était d'une rigueur exceptionnelle, 14° au-dessous de zéro. Mon père m'avait conduit, avec mes

1. QuiNET, Le Champ de bataille de Waterloo (octobre 1836) : <( Si l'on pouvait encore douter que la cause de la démocratie ait été représentée par Napoléon, il suffirait de voir ce que la première est devenue quand le second est tombé. Sous la Restauration, la démocratie n'a-t-elle pas eu aussi son roc de Sainte-Hélène en même temps que son chef? Quand on voit cette chute cominurie du peuple en même temps que de son chef, ne dev^ient-il pas évident que le peuple et le chef relevaient d'un même principe? »

Son poème de Napoléon est inspiré tout entier des mêmes idées :

J'ai couronné le peuple en France, en Allemagne,

Je l'ai fait gentilhomme autant que Charlemagne ;

J'ai donné des aïeux à la foule sans nom.

Des nations partout j'ai gravé le l)lason.

. . . C'était lœuvre de Dieu ; qu'il l'achève à sa guise.

{Longwood.)

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