Victor Hugo
l'homme complet, l'homme du globe, le grand chef, l'étoile qui fixe tous les regards. Depuis Jésus-Christ nul n'a plus agi, plus travaillé, plus réalisé sur la terre. Il a été plus en avant dans les secrets du ciel que l'église officielle ; il a deviné les espérances secrètes de son temps; il a possédé le don des langues ; il enleva par un discours des Bavarois chancelants qui ignoraient le français ; à défaut de prêtres, il aurait eu la force de confesser et d'absoudre ses compagnons. A la fin de l'un de ses cours (28 mai 1844) Mickie^^icz distribua une image lithographiée représentant un génie symbole de la douleur européenne, les yeux levés vers le ciel, les mains tendues sur la carte; suivant qu'on la tournait à tel ou tel jour, Jésus-Christ ou Napoléon apparaissait. A cette vue l'assistance presque entière, composée de femmes et d'hommes distingués, tomba dans un état extatique, éclatant en sanglots, en cris, en convulsions, faisant des gestes désespérés. Puis, le professeur debout, le regard tourné en haut, s'écria comme s'il offrait au héros la coupe d'une communion mystique : « 0 toi, maître lumineux; toi qui, après tant d'années de souffrances, par permission supérieure, assistes en esprit, en ce moment à notre cène, reçois notre solennelle assurance, unique consolation qui te soit réservée, que nous ferons tous nos efforts pour devenir dociles à tes inspirations, à la direction que, d'après la volonté de Dieu dont tu es plus rapproché, tu nous imprimeras pour la joie, le
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repos et le salut de ton esprit. » Ce furent les derniers mots de Mickiewicz au Collège de France; son cours fut suspendu à la suite de cette cène napoléonienne.
Sans s'emporter à ces excès messianiques, notre peuple, selon le vœu du poète, garda le souvenir des ovations, des cortèges, des spectacles attendrissants du jour « beau comme la gloire et froid comme le tombeau ». Les expéditions de Strasbourg et de Boulogne dont se divertirent fort les habiles qui avaient fêté dans l'Empereur un oncle à succession, prolongèrent l'ébranlement de l'imagination populaire et la rendirent rêveuse. L'exaltation bonapartiste de l'immense majorité était tellement notoire qu'un des moyens employés par le second Carnot pour se rendre favorables les électeurs du YP arrondissement de Paris, fut de rappeler les témoignages de confiance donnés par l'Empereur à son père pendant les Cent jours ^ A la Chambre des députés il eût été plus aisé d'invectiver Louis-Philippe que de mal parler de Napoléon. Victor Hugo s'écriait devant la Chambre des pairs sans qu'elle protestât : « Quant à moi, en voyant les consciences qui se dégradent, l'argent qui règne, la corruption qui s'étend, les positions les plus hautes envahies par les passions
1. C'est qu'il n'ignorait pas, lui, que, pour un bon citoyen, il existe un devoir supérieur à toute préférence pour telle ou telle forme de gouvernement; c'est la fidélité aux intérêts du pays, le dévouement le plus complet à sa gloire, il savait tout cela parce qu'il était grand (27 juillet 1846).
les plus basses, en voyant les misères du temps présent, je songe aux grandes choses du temps passé, et je suis par moment tenté de dire à la Chambre, à la Presse, à la France entière : (( Tenez, parlons un peu de TEmpereur, cela « nous fera du bien » [vive et profonde adhésion) (14 juin 1847j. »
Cette ferveur de l'esprit public s'accrut encore par la publication des récits de la captivité du général Montholon (1847). La nouveauté et le pathétique de ces récits étaient dans les conseils que, dévoré par la lièvre, assis sur son séant, Napoléon, avait dictés pour son fils. Il ne doutait pas que ce fils ne régnât, après des troubles civils, dès que les masses populaires agiraient sans contrôle ; les Bourbons disparaîtraient certainement ; il n'avait à redouter que le parti du duc d'Orléans. Il recommandait d'être fidèle aux idées nouvelles qu'il avait implantées en France et en Europe et d'en rester le représentant.
En France, son fils devait s'appuyer sur les masses, non sur les chefs. Une constitution, bonne aujourd'hui, peut être mauvaise demain : ainsi il avait été obligé de recourir à la dictature ; son fils au contraire devait prévenir tous les désirs de liberté. L'essentiel à cet égard était l'assentiment de la nation manifesté par des votes.
A l'extérieur, son fils devait essayer de régner par la paix, oublier les trônes élevés pour ses frères ; vivre en bonne intelligence avec l'Angle-