DERNIERS CONSEILS DE NAPOLÉON
terre et, au lieu de la combattre, partager avec elle par des traités le commerce du monde; maintenir de bons rapports avec le Pape, en se gardant toutefois des ultramontains, les vrais ennemis de la religion en France. L'alliance matrimoniale à rechercher était celle d'une princesse de Russie, car c'est la seule cour où les liens de famille dominent la politique. Il recommandait instamment de ne pas oublier que sa seule ambition fut d'employer l'ascendant de ses armes à la réorganisation européenne dans l'intérêt des peuples, a L'Europe marche vers une transformation inévitable; la retarder c'est s'affaiblir par une lutte inutile ; la favoriser c'est se fortifier des espérances et des volontés de tous. Il y a des désirs de nationalité qu'il faut satisfaire tôt ou tard, et c'est vers ce but qu'on doit marcher. ))
Vers le même temps, Thiers publiait les premiers volumes de son histoire, fournissant par ses belles narrations un aliment solide aux effusions sentimentales. Il racontait les merveilles du Consulat, les plus belles années de la vie de l'Humanité depuis les Antonins. Du cabinet où s'élaborait l'organisation administrative, financière, judiciaire, militaire, religieuse encore intacte, il nous conduisait sur le champ de bataille deMarengo. Il nous montrait ce jeune homme, supérieur à César, se présentant à la troisième année de sa magistrature aux deux assemblées législatives, apportant la paix avec la terre et les mers, la paix avec le ciel, l'am-
nistie pour tous les proscrits, un code de lois admirable, un système puissant d'éducation publique, un système glorieux de distinctions sociales, et recevant pour prix de tant de services le pouvoir et la grandeur des empereurs romains.
Notre peuple, quoi qu'on ait tenté, si ce n'est en de courts moments, n'a pas consenti à séparer la légende de Napoléon de celle de la Révolution. Les quatorze armées de la Convention et la Grande Armée c'est pour lui la même armée ; Hoche et Marceau et les autres généraux tombés en leurs jeunes années ne sont pas des rivaux dont le grand capitaine ait été débarrassé, mais d'utiles lieutenants dont il a été privé. La légende de Napoléon ne s'est jamais ranimée sans que celle de la Révolution ne reverdisse, et réciproquement. Sous la Restauration, Béranger chantait Napoléon, Thiers écrivait Thistoire de la Révolution : à la fm de Louis-Philippe, Thiers écrivit l'histoire de l'Empire, Lamartine chanta la Révolution. Ses Girondins sont en effet moins une histoire qu'une épopée lyrique célébrant, en strophes harmonieuses qu'aucune poésie n'égale, du ton de la lamentation ou de l'enthousiasme, avec le pathétique de Jérémie ou le tragique de Tacite, ces cinq années durant lesquelles « jamais peut-être sur cette terre, à aucune époque, sauf l'ère de l'incarnation de l'idée chrétienne, aucun pays ne produisit, en un si court espace de temps, une pareille éruption d'idées, d'hommes, de natures, de caractères, de talents,