BuLWER Lytton, Étude sur Talleyrand
LEj MINISTÈRE. 83
rempli par Alexandre en 1814, et auquel celui-ci renonçait par dépit, nous leur en eussions été reconnaissants, et l'alliance forcée fût devenue Falliance de prédilection.
Bien différente fut leur attitude. Ils aggravèrent les conditions du traité de Paris et allèrent même jusqu'à seconder le projet prussien, chef-d'œuvre de destruction, au dire de Pozzo, et qui, accepté par la coalition, nous rayait de la carte politique de l'Europe. Ce projet nous ôtait une partie du Dauphiné, une partie du Bugey, une partie de la Franche-Comté, l'Alsace, une partie de la basse Lorraine, une partie de la haute Champagne , le Hainaut et la Flandre, le département du Nord, partie des départements du Pas-de-Calais et des Ardennes, des départements de la Moselle, du Bas-Rhin et du Haut- Rhin, partie des départements du Doubs, du Jura, de l'Ain et le département du Mont-Blanc.
Talleyrand, rendu incapable d'application et d'effort par sa passion pour une personne qui lui tenait de très près, « l'un de ses chers anges », se montrait, de l'aveu unanime, d'une insuffisance désastreuse à l'intérieur. A l'extérieur, que pouvait-il, lorsque les prétentions les plus cruelles étaient soulevées par les deux puissances auxquelles il s'était lié à Vienne? Les élections achevèrent de rendre sa situation intenable. Elles avaient produit une Chambre animée des passions royalistes les plus exaltées. Les députés arrivaient à Paris le cœur plein de ressentiment. On crut les calmer en sacrifiant
Fouché. « Vous savez, leur disait-on, Fouchéest renvoyé, et c'est à M. de Talleyrand qu'on le doit. — Ah î tant mieux, répondaient-ils, le roi a bien fait ; mais quand renverra-t-il l'autre ? — L'autre ? quel autre ? — Eh I M. de Talleyrand lui-même î »
Talleyrand comprit qu'il ne pourrait se soutenir contre des dispositions aussi hautement malveillantes, sans un surcroît d'appui de l'autorité royale. Se jugeant indispensable, il crut l'obtenir en effrayant le roi de sa démission. Mais le roi s était peu à peu convaincu, malgré son anglomanie, que se rapprocher d'Alexandre était le seul moyen de tempérer dans le détail les exigences des alliés, acceptées en principe, et que tout rapprochement serait refusé tant que les affaires seraient aux mains du signataire du traité de Vienne. Aussi, quand Talleyrand déclara que le mijiistère se sentait hors d'état de mener à bien les affaires, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, si le roi ne lui garantissait son appui formel envers et contre tous, Louis XVIÏl répondit : a Cela est peu constitutionnel, c'est à mes ministres de se tirer d'affaire. — En ce cas, répondit péremptoirement Talleyrand, négligeant ses circonlocutions ordinaires, nous serons obligés de nous retirer. — Eh bien î fit le roi d'un air soulagé *, si mes ministres se retirent, je chargerai quelqu'un de former un nouveau cabinet. »