Juste, t. II, p
fut installé à nos portes, il ne manqua pas, malgré les remontrances de son beau -père, à ce qu'on attendait de lui. Souple, avisé, intelligent, cauteleux, il a consciencieusement rempli son rôle d'informateur au profit des cours étrangères; il n'a cessé de surveiller, d'envenimer nos moindres mouvements, de les dénoncer à Berlin et à Londres, de nous susciter des mauvais vouloirs et des hostilités.
§2. — LES DIFFICULTÉS DE l'aLLIANCE ANGLAISE.
On ne saurait cependant méconnaître que, dans son ambassade, Talleyrand, en ne lui attribuant pas de faux mérites, ait rendu de réels services à ceux qui l'employèrent. Ni les effervescences parisiennes, ni les tergiversations ou les entraînements ministériels ne le détournèrent de la poursuite de son dessein. Sans le ferme vouloir du roi et la vaillance de Casimir Perier et de Victor de Broglie, il eût finalement échoué; toutefois, c'est en gratide partie à son sang-froid, à sa patiente souplesse que le gouvernement dut le maintien de la paix et sa consolidation par l'alliance anglaise.
Cette alliance fut utile au nouveau règne : elle facilita son admission dans le cénacle des gouvernements légitimes ; elle Taida à résister à la fois aux ombrages absolutistes et aux pressions démagogiques. Désavouant en 1830 la politique
que George Ilï avait opposée à la révolution française, le gouvernement anglais n'intervint pas plus par les paroles que par les actes dans jios affaires intérieures, il ne chicana le roi des barricades ni sur son origine, ni sur son sytème. La difficulté fut que Palmerston rendit souvent ses services amers.
Je n'entends nullement diminuer Palmerston *. C'était certainement un ministre de premier ordre, l'égal de n'importe lequel dans ce siècle. Son intelligence alerte, claire, souple, sensée, féconde, vigoureuse, nourrie de connaissances variées, fortifiée par un travail incessant, allait droit au fait sans s'arrêter aux buissons des phrases ou aux nuages des théories. 11 ignorait les demi-moyens, cause de la perte des États. Dans chaque affaire il adoptait un parti décidé, puis il le poursuivait sans tergiversations, d'une volonté passionnée et tenace, et il le défendait par une argumentation nette, rapide, ferme, pressante, intransigeante, soit au Parlement, soit dans ses dépêches. Au Parlement, son débit était pénible, son action oratoire peu esthétique ; il semblait s'exciter par des gestes fréquents à chercher le mot décisif; il le rencontrait enfin saisissant et aussi ferme que sa pensée . Sa plume , au contraire, n'hésitait pas, mais elle était cassante, dure, violente; pour en adoucir les blessures, il n'y avait pas trop de toute la grâce
1. Né à Broadlands, comté de Southampton, le 20 octobre 1784.
facile, bienveillante et enjouée de ses rapports personnels.
Il n'était pas décidé et péremptoire seulement dans ses relations avec les cabinets étrangers. Ses collègues, alarmés de ses promptitudes ou effrayés de ses audaces, répugnaient-ils à le suivre, il les subjuguait par la fougue de son initiative, par sa désinvolture à assumer les responsabilités les plus lourdes, les enlevait par des coups de main avant qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître. Il obtenait ainsi la prépondérance de la résolution et de l'activité sur l'indécision et l'indolence, prépondérance d'autant plus assurée qu'à l'occasion il savait être souple. De quelque fougue qu'il se fût précipité dans une direction, découvrait-il un obstacle sérieux, il s'arrêtait, gauchissait sans être gêné par le sot point d'honneur de la vanité auquel, à l'exemple des véritables hommes d'État, il ne sacrifiait jamais.
Il avait l'âme fière et vaillante. Idéaliste à sa manière, le bruit des écus n'était pas le seul qui plût à son oreille : ministre d'un peuple mercantile, il ne recherchait pas la guerre, il ne la redoutait pas non plus. « La paix, écrivait-il à l'ultra-pacifîque Aberdeen, est une excellente chose et la guerre un grand malheur, mais il y a des choses plus précieuses que la paix et plus malheureuses que la guerre. » 11 aimait réellement la liberté et il souhaitait qu'elle s'étendît dans le monde; il était même révolté de toute injustice que son pays ne commettait pas*
Palmerston imprima tellement la marque de sa puissante originalité sur Topinion publique anglaise qu'aussi longtemps qu'il vécut, même lorsque ses adversaires furent momentanément aux affaires, il est resté le véritable interprète de l'Angleterre extérieure. Le défaut de sa méthode était de ne considérer qu'une affaire à la fois, celle en jeu, de ne se préoccuper ni du lien qui la rattachait aux précédentes ni de rinfluence qu'elle exercerait sur les suivantes. En ce qui nous concerne, son erreur était à la fois plus constante et plus dangereuse. En toute occasion, il aimait à déclarer « que le fondement de la politique du gouvernement anglais d'aujourd'hui, comme de celui de demain, était et serait toujours une amitié aussi étroite que possible entre la France et l'Angleterre ^ » , et cependant, dès qu'il apercevait l'action française même inoffensîve dans une affaire quelconque, il éprouvait la sensation du taureau devant le rouge ; sa vue se troublait, il bondissait, perdait le sang-froid, l'équité de l'esprit et devenait provocateur. La manière dont il concevait la grandeur de son pays impliquait toujours quelque chose de triste et d'humiliant pour le nôtre ^. Pourtant il ne nous détestait pas, il nous craignait: il croyait n'être que sagace en mettant une préméditation ambitieuse sous chacun de nos actes; il nous voyait toujours u prêts à prendre le mors aux dents pour la Belgique,