L'OPINION EN FRANCE
ments de propagande redoutables, et le désir libéral, aiguillonné par les difficultés sans être cependant dépourvu de toute force d'action, s'accroissait visiblement.
En France, un phénomène analogue se déroulait dans une situation spéciale. Là il ne s'agissait pas d'un absolutisme à convertir à la liberté, niais d'une oligarchie à ouvrir à l'égalité. Depuis 1789 les hommes du Tiers-État, dits la bourgeoisie, avaient aspiré à conduire la nation. Napoléon leur avait une première fois barré le chemin et ils s'en étaient débarrassés à l'aide de l'étranger. Ils avaient ensuite tâté les Bourbons ; les ayant sentis rétifs à leur prépondérance, ils les avaient culbutés à l'aide du peuple. En 1830, ils se crurent enfin les maîtres. Sous un roi de leur choix et à leur dévotion ils s'étaient constitués à l'état de privilégiés, au nombre environ de 300 000, dans un régime parlementaire stérile, faisant plus de bruit que de bien, qui leur assurait la renommée , l'influence , les places, la fortune. Les fonctions publiques passaient des pères aux fils en vertu d'une espèce d'hérédité; le reste de la nation payait et regardait. Le peuple ne s'accommoda pas de l'ilotisme politique où il était relégué : il demanda par ses écrivains et ses orateurs la transformation de cette oligarchie bourgeoise en une démocratie populaire. Il ne s'agissait pas de franchir le fossé d'un saut, de passer tout à coup, sans sages transitions, d'un cens de 200 francs à un suffrage universel : on se serait contenté d'un
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abaissement progressif du chiffre légal et de Tadjonction des capacités, c'est-à-dire du droit électoral étendu à ceux qui, quoique ne payant pas un impôt suffisant, étaient néanmoins inscrits sur la liste du jury, à cause des garanties offertes par leur intelligence ou par les fonctions remplies.
Ces modestes réformes furent refusées comme inutiles et inopportunes. Dès lors toute l'histoire intérieure du règne se réduisit à une lutte entre le peuple maigre et le peuple riche : l'un prétendant à rester privilégié, l'autre à obtenir aussi sa portion de pouvoir. Les chefs de la bourgeoisie, à l'exemple des rois de Prusse et de Piémont, essayèrent d'écarter la revendication importune par de larges améliorations, travaux publics, routes, chemins de fer, écoles, hôpitaux, progrès de la législation commerciale et civile; ils accrurent sensiblement la prospérité et le bien-être général. Mais ce qu'ils offraient au peuple n'était pas ce qu'il voulait : aucun de ces actes de bon gouvernement n'apaisa sa soif d'égalité, et il attendit l'occasion de conquérir le pouvoir qu'on était décidé à ne pas lui concéder.
La démonstration était achevée, aussi bien en Allemagne qu'en Italie, et en France. Quand un peuple porte en lui un certain idéal d'indépendance ou de liberté ou de progrès, on ne l'en détourne point par des satisfactions matérielles. Les gros pâturages et les fêtes ne suffisent qu'aux nations dont la vie historique est terminée.