‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 199 sur 240 · Thureau-Dangin · texte numérisé non relu

Thureau-Dangin

Louis-Philippe : « Si vous saviez ce que c'est que d'être premier ministre d'un roi ! » Louis-Philippe ne le ménageait pas non plus : « Le prince de Metternich , disait-il à Apponyi, se tourmente beaucoup pour savoir ce que M. Thiers pense ou ne pense pas. Dites-lui de ma part que M Thiers ne pense rien du tout. Quand je le tenais là (montrant la chambre du conseil), j'exerçais un immense ascendant sur lui et c'était toujours à moi qu'il s'adressait pour savoir ce qu'il voulait. Mon opinion, ma volonté étaient dès lors presque constamment les siennes et s'il avait su se maintenir dans les dispositions où il se trouvait chaque fois après nos conversations confidentielles ou après le conseil, il aurait toujours bien fait et se serait qualifié d'excellent ministre ». Ces propos dédaigneusement protecteurs revenaient à celui qui se considérait déjà comme infaillible ; il en était exaspéré et il brûlait de mortifier celui qui les tenait. Il ne se contenta pas de diriger contre Guizot la tactique employée en sa compagnie contre Mole, il en créa une nouvelle plus perfide encore. Elle consistait à adresser à la fois au ministère deux reproches contradictoires. — La France, disait-il, a été abaissée par l'exclusion de 1840; « si vous n'avez pas la force d'une grande résolution le gouvernement de Juillet aura la tache ineffaçable d'être venu au monde pour amoindrir la France. » La conclusion était : Faites la guerre. Pas du tout. Ne compromettez pas la paix, ajoutait-il, elle est le premier et le plus essentiel de nos inté-

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rets ainsi que Falliance anglaise sa sauvegarde. Mais comment prendre une résolution glorieuse sans compromettre la paix ? Il n'en avait souci. L'essentiel n'était pas que la France demeurât paisible ou redevînt glorieuse, il lui suffisait que le ministère fût rendu méprisable.

Victor de Broglie, impatienté de cette contradiction qui, sourde ou découverte, se manifes-tait à propos de n'importe quelle affaire, la dénonça avec vigueur : « Si nous avons des griefs à exposer, exposons-les ouvertement; si nous, avons des satisfactions à demander, demandonsles directement. Il n'y a que cela qui soit digne et honorable. 11 ne siérait pas à une grande nation de se montrer toujours grondeuse, toujours boudeuse, toujours mécontente, de se plaindre de tout, de prendre tout en mauvaise part, de se fâcher à chaque instant et de toutes choses sans. se fâcher une bonne fois et pour tout de bon... Et n'oublions pas surtout que la paix serait impossible entre les deux natioiis si on les excitait sans cesse V une contre Vautre^. »

Enfin le ministère se décida à la grande résolution à laquelle on l'avait convié, il conclut les mariages espagnols. Alors changement à vue d'œil. Depuis des années on le blâmait de baisser la tête en Egypte, à Taïti, au Maroc devant la perfide Albion, d'humilier la paix, de n'être qu'un vice-roi de l'Angleterre sur le continent,^ désormais on lui reprochera d'avoir follement

1. Discours du 16 janvier 1845, à propos du traité avec le Maroc.

compromis la précieuse alliance et ouvert des chances redoutables de guerre.

Thiers dépasse toutes les bornes. S'il existait un homme envers lequel il eût dû se montrer réservé, c'était Palmerston qui avait infligé à lui personnellement et à la France une cruelle avanie. Il le recherche, il se concerte avec lui contre Louis-Philippe. Son intermédiaire est un accort Italien, Panizzi, bibliothécaire du British Muséum, puis plus tard Normanby, l'ambassadeur anglais à Paris. « Je n'ai jamais écrit de ma vie à lord Palmerston, et il ne m'a jamais écrit, » a dit Thiers. Sans doute, mais il écrivait à Panizzi pour que Palmerston lût ses lettres et pour que par cet intermédiaire il reçût des réponses. « Voyez, écrit-il à Panizzi (26 octobre 1846), lord Palmerston, puisque vous êtes lié avec lui ; dites-lui de vous communiquer à vous et pour moi la vérité pure. » — A quoi Panizzi répond : « A présent que j'ai tenu parole et que j'ai fait ce que vous m'avez demandé, tenez la vôtre de votre côté et écrivez-moi une lettre, mais tout de suite, afin que je puisse faire connaître à vos amis ici, au moment de la réunion du Parlement, la marche que vous et vos amis comptez suivre. C'est en répondant franchement à la confiance dont on vous donne des preuves si fortes, que vous en inspirerez davantage (14 janvier 1847)*. »

Après quoi, sur un simple exposé du ministre

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