CONVERSION D'ALEXANDRE. 14Ï
diger un protocole admettant le droit d'intervention et d'occupation armée « dans tout État ayant subi, dans son régime intérieur, des changements opérés par la révolte, et dont les conséquences pourraient être menaçantes pour les autres États (19 novembre 1820) ».
Le cabinet de Richelieu repoussa ce principe nouveau, constitutif de la servitude européenne. Seulement notre ministre des affaires étrangères, craignant de paraître oublieux de l'estime confiante dont son chef avait reçu tant de témoignages, avait enveloppé son opposition officielle de formes très adoucies. Il se montra plus péremptoire dans un mémoire intime envoyé à titre d'information, avec défense de le communiquer, à nos ambassadeurs chargés de suivre les conférences de Troppau. Nonobstant cette défense, l'un d'eux, Caraman, hostile à la politique de son chef, la jugeant trop moderne, communiqua le mémoire secret à Metternich. Celuici le mit incontinent sous les yeux d'Alexandre. Le Tsar fut blessé du ton irrespectueux des observations, et notant combien le langage intime différait de celui de la dépêche officielle, il accusa le cabinet français de duplicité, se fâcha, brisa le dernier lien qui le retenait encore à son passé et se livra sans réserve à Metternich.
Le chancelier autrichien ne tarit pas sur cette conversion : « C'est d'aujourd'hui seulement que l'empereur Alexandre fait son entrée dans le monde et ouvre les yeux. Si jamais quelqu'un est devenu blanc, de noir qu'il était, c'est bien
i42 L'EMPIRE LIBÉRAL.
lui ; il est ancré dans mon système ; il croit ea moi autant que le fait mon auguste maître ^ »
A Laybach où il transporte les conférences de Troppau afin d'y appeler le roi de Naples et les puissances italiennes, le chancelier autrichien ne garde plus de ménagements. Il le prend de haut avec le principe de non-intervention opposé par les libéraux au protocole de Troppau : « Ce sont les brigands qui récusent la gendarmerie et les incendiaires qui protestent contre les pompiers. Nous n'admettrons jamais une prétention aussi subversive de tout ordre social; nous nous reconnaîtrons, au contraire, toujours le droit de répondre à l'appel que nous adressera une autorité légale en faveur de sa défense, tout comme nous nous reconnaissons celui d'aller éteindre le feu dans la maison du voisin pour empêcher qu'il ne gagne la nôtre*. »
Il obtient d'Alexandre la déclaration « que, la cause grecque étant essentiellement révolutionnaire, la Russie devait favoriser plutôt que paralyser les efforts du gouvernement ottoman ». Il se fait autoriser à réprimer les insurrections napolitaines et piémontaises, les troupes russes devant être prêtes à servir de réserve.
Nos plénipotentiaires crurent qu'il suffisait d'avoir refusé l'assentiment aux déclarations théoriques de Troppau, qu'il était inutile de se séparer sans profit de l'Europe ; ils signèrent le
i. Mémoires, 20 novembre 1820, 9 mai, 3 septembre 1821, 28 octobre 1822.