DEMANDERONS : LA BELGIQUE, NON LE RHIN
La conséquence d'une conduite si hostile de la part de l'Angleterre, si bienveillante de la part de la Russie, amena insensiblement de la froideur entre le cabinet des Tuileries et celui de Londres et une intimité au contraire de plus en plus confiante avec celui de Pétersbourg. Quand Nicolas fut engagé dans la guerre contre les Turcs, Charles X lui rendit l'équivalent du service que les Bourbons avaient reçu en 1815 et en 1823. Metternich, d'accord avec l'Angleterre, voulait l'entraîner dans une coalition contre la Russie, Charles X s'y refusa, disant : « Si l'empereur Nicolas attaque T Autriche, j'agirai suivant les circonstances; mais si l'Autriche l'attaque, je ferai marcher immédiatement contre elle. »
Ce procédé toucha profondément Nicolas.
Dans un voyage à Berlin il déclara en public à renvoyé de France qu'il conserverait une éternelle reconnaissance des bons procédés dont son roi l'avait comblé depuis le commencement de la guerre.
En effet, après la bataille d'Andrinople, l'empire ottoman paraissait fini. Metternich, selon un procédé digne de son compère Talleyrand, imagina pour se faire pardonner sa tentative récente de coalition contre la Russie, d'en suggérer une contre la France : il proposa un partage de la Turquie dont la France serait exclue. Nicolas rejeta l'offre et la communiqua à notre gouvernement, ajoutant qu'il n'entrerait jamais dans une combinaison de ce genre sans son loyal et fidèle allié. Puis, il appela l'attention de notre ambassadeur sur les conséquences de la chute éventuelle de l'empire ottoman; il croyait pouvoir compter sur la coopération de la Prusse pour l'exécution des projets arrêtés en commun. A la différence des Anglais qui nous voulaient rivés à eux sans se croire obligés à quoi que ce soit envers nous, les Russes n'entendaient tirer avantage de notre amitié qu'en nous procurant des profits équivalents de la leur.
Jusque-là le gouvernement de la Restauration, complètement désintéressé, n'avait pas songé à un agrandissement territorial, etPolignac avait le droit de s'écrier : « L'Espagne doit à la France la fin de ses guerres civiles et les pas qu'elle commence à faire vers une meilleure situation.
La Grèce doit au roi son existence, et lui devra plus qu'à tout autre souverain les garanties sur lesquelles reposera son avenir. Nous n'avons nulle part demandé des avantages matériels, des privilèges exclusifs. » Pour la première fois, à la suggestion de la Russie, le gouvernement de la Restauration envisagea Téventualité d'un profit matériel à obtenir.
Deux opinions se formèrent sur ce qu'il con- Tenait de demander. Les uns, conformément à l'avis que Chateaubriand venait d'exposer dans un mémoire, crurent que c'était la rive gauche <iu Rhin. « C'est là que tôt ou tard la France doit poser ses frontières, tant pour son honneur que pour sa sûreté. Les guerres de Napoléon ont divulgué un fatal secret, c'est qu'on peut arriver en quelques jours de marche à Paris après une affaire heureuse, c'est que ce même Paris est beaucoup trop près de la frontière. La capitale de la France ne sera à l'abri que quand nous posséderons la rive gauche du Rhin. »
Polignac préféra l'agrandissement par la Belgique. La Belgique frémissante alors sous le joug hollandais, ne demandait, pour s'affranchir, qu'à se donner à la France et notre armée y eût été accueillie avec transport ; la rive gauche du Rhin n'était pas encore tout à fait consolée de son inféodation à la Prusse, toutefois il y régnait déjà une ferveur de patriotisme allemand qui eût créé à notre installation de sérieuses difficultés , sinon des impossibilités. En Belgique,
nous reprenions des populations françaises de mœurs et de langage ; sur la rive gauche du Rhin nous violentions des populations dont les souvenirs, le langage sont allemands. La note lue par Polignac au conseil des ministres concluait ainsi : « L'acquisition des provinces rhénanes nous donnerait une position toute menaçante et agressive envers T Allemagne. L'Allemagne sentirait sa liberté et son indépendance menacées, et nous réunirions de nouveau contre nous, et la Prusse et TAutriche, et toutes les puissances secondaires qui, pendant près de deux siècles, avant les jours sanglants de la Révolution, s'étaient accoutumées à voir dans la France une puissance protectrice, gardienne de leur indépendance et de leur liberté : ce sentiment commence à renaître chez la plupart d'entre elles, et nous ne saurions trop le ménager. Si donc nous demandons la Belgique, nous pouvons avoir favorables à nos vœux la Russie, la Prusse et toute r Allemagne. Si nous demandons les provinces rhénanes, nous rencontrons une opposition invincible dans la Prusse, dans TAllemagne entière, dans TAutriche et dans la Russie elle-même, qui ne se trouve plus intéressée à soutenir nos prétentions; car ce n'est que contre l'Angleterre que la Russie désire nous renforcer. On ne parle pas de l'idée d'appuyer l'acquisition des provinces rhénanes sur la voix do l'Angleterre. Si elle nous l'accordait jamais, c'est qu'elle aurait une conviction bien proionde que cette acquisition n'aurait d'effet que
LA RUSSIE NOUS OFFRE UNE ALLIANCE. 2ii
de nous mettre en hostilité permanente avec le reste de FEurope. Il est donc plus avantageux d'avoir la Belgique, il y a plus de chance pour l'obtenir. C'est une de ces circonstances où il est à la fois plus honorable et plus sûr de demander beaucoup que de demander peu. »
Ces considérations politiques s'appuyaient à des arguments militaires. Tous les hommes de guerre dont l'autorité fait règle n'ont pas cru la sûreté de la France attachée à la possession de la ligne du Rhin. Dumouriez, qui avait d'abord affirmé en 1792, que la France n'aurait pas de sécurité durable sans la frontière du Rhin, écrivait en 1797 aux coalisés : « la fameuse barrière du Rhin qui n'est bonne que sur la carte ». Carnot pensait que c'était une frontière géométrique, mais trop divergente, trop excentrique, trop éloignée de Paris ; la vraie frontière de la France, était la frontière de fer de Vauban, celle derrière laquelle Villars en 1712, et le Comité de salut public en 1792, avaient arrêté la coalition. Les plaines de la Belgique étaient au contraire, de l'aveu général, en cas de guerre, un champ de bataille tout indiqué, dont nous avions le plus pressant intérêt à nous assurer la possession.
Le conseil délibéra pendant huit jours. Le Dauphin eût préféré le Rhin à la Belgique. Sur l'insistance de Polignac, il renonça à son opposition, et le 4 septembre 1829, il fut résolu que ce serait la Belgique, non les provinces rhénanes, que nous demanderions à la Russie comme prix de notre alliance et de la
liberté que nous lui donnerions de s'annexer la Moldavie et la Valachie en Europe et l'Anaiolie en Asie. Sur le Rhin nous ne réclamions que le rétablissement de notre frontière de 1814 par l'acquisition de Sarrebruck, Sarrelouis et Landau. La véritable garantie que nous chercherions de ce côté, serait d'enlever les provinces prussiennes voisines de la Champagne à une puissance aussi militaire que la Prusse pour les remettre entre les mains d'un prince qui ne pourrait jamais nous donner d'inquiétude. Reprenant alors la combinaison qu'il eût dépendu de Talleyrand de faire réussir au congrès de Vienne et que, depuis, notre diplomatie n'avait cessé de regretter, on attribuait à la Prusse la Saxe et même la Hollande, et l'on transférait le roi de Saxe dans les provinces rhénanes de la Prusse avec Aix-la-Chapelle pour capitale. Alors rien n'eût empêché la triple alliance de la Russie, de la Prusse et de la France. On eût satisfait l'Autriche en lui adjugeant la Bosnie, la Servie, la Croatie, la Dalmatie turque, l'Herzégovine comme contrepoids à l'extension de la Russie sur le Danube. Au cas où elle ne se serait pas contentée de ces compensations, on eût attaché à ses flancs une Bavière agrandie dans le Palatinat et vers Salzbourg. On eût essayé même d'allécher l'Angleterre par le don des colonies hollandaises. Le roi de Hollande fût devenu le souverain du royaume chrétien de Constantinople. L'Egypte serait rendue indépendante sous Méhémet-Ali. Une
entente secrète serait établie d'abord avec la Russie; on instruirait ensuite la Prusse et la Bavière, puis l'Autriche et à la fin seulement l'Angleterre.
Quel eût été le sort de ce plan lorsque, échappé des délibérations du cabinet, il se serait trouvé aux prises avec la réalité ? Notre opinion publique et notre parlement l'auraient-ils ratifié ? La Russie l'aurait-elle adopté ? L'Europe s'y serait-elle prêtée ? N'eût-il pas déchaîné une formidable collision européenne? L'examiner serait ,^iseux. Ce qu'il importe uniquement de retenir, ^'est que, lorsque, pour la première fois depuis 4815, le gouvernement de la France, dans le secret de ses délibérations, a songé à une extension de frontières, il ne s'arrêta pas à reprendre le Rhin, comme Font affirmé faussement Ger- Tinus et Palmerston ; préoccupé de ne pas froisser ou inquiéter l'Allemagne, de ne pas rendre impossible un accord avec la Prusse, il ne pensa qu'à la Relgique. Et en cela il ne croyait pas menacer une indépendance nationale, car il était persuadé que, le cœur de ces populations étant français comme leur langue, elles seraient heureuses de reprendre leur place dans la grande famille à laquelle elles avaient appartenu.
^ S. — PAIX d'andrinople : elle assure un
NOUVEAU SUCCÈS AU PRINCIPE DES NATION AUTÉS. EN QUOI CHARLES X LE SERT AUSSI. — OPPO- SITION DE TALLEYRAND.
Avant même que le plan de Polignac et de Charles X eût été communiqué par notre ambassadeur au cabinet de Saint-Pétersbourg, les Turcs demandaient la paix et la signaient à Andrinople (15 septembre). Nicolas tint loyalement la promesse faite au début de la guerre de ne réclamer aucun accroissement à son profit; il se contenta d'une rectification de sa frontière asiatique. La ruine de l'Empire ottoman n'aurait coûté à son armée qu'une marche de plus, il l'avait arrêtée. Les trois quarts des possessions turques d'Europe étaient entre ses mains, il les avait restituées. On lui avait offert la Moldavie, il l'avait refusée; il n'avait pas même voulu Toccupation des principautés danubiennes pendant dix ans. Il ne s'était montré exigeant, selon notre méthode, qu'au profit des autres. Il avait stipulé l'ouverture libre du Bosphore et des Dardanelles aux navires de commerce de toutes les marines par l'abolition des anciens règlements relatifs au tonnage et au droit de visite; obtenu l'autonomie presque absolue de la Servie, de la Moldavie, de la Valachie, avec le droit d'élire leurs princes (1) moyennant un tri-
(1) Ce droit ne fut exercé en Valachie qu'en 1843 par l'élection de Bibesco.