‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 84 sur 240 · OPPOSITION DE TALLEYRAND · texte numérisé non relu

OPPOSITION DE TALLEYRAND

gleterre et de TAutriche contre la Russie, Talleyrand, n'ayant aucun intérêt à se démentir, ne pouvait approuver cette politique. L'opposition qu'il lui fit par ses sarcasmes achève d'en démontrer le patriotisme. Il était du reste dans des dispositions de mécontentement personnel qui portent à la critique de parti pris. Après sa chute du ministère, il était tombé dans l'insignifiance politique. Les royalistes ne le ménageaient guère. <( Vous avez vécu, sous l'Empire, lui disait l'un d'eux, en bien mauvaise compagnie; il)y avait notamment un certain prince de Bénévent qui était un fameux drôle. » Louis XVIII, quoiqu'il l'eût nommé grand chambellan avec cent mille francs d'appointements, impatienté de ses mauvais propos, à la suite d'une altercation violente avec un de ses ministres, Pasquier, dont fut témoin l'ambassadeur d'Angleterre, l'avait fait prier de se tenir dans ses terres et de ne plus venir à la cour. Cette attitude violente de dépit avait fini par aliéner Wellington lui-même, qui, ayant longtemps affirmé qu'il était indispensable, en vint à déclarer tout haut <( qu'il n'y avait plus rien à faire avec cet homme-là ».

Alors, se retournant, il s'était mis à caresser les bonapartistes et les libéraux. Auprès des bonapartistes, il se faisait un titre de ses bévues du congrès de Vienne : « J'ai défendu obstinément le roi de Saxe, disait-il au duc deVicence, parce que c'est le dernier des souverains allemands restés fidèles à Napoléon en 1813. J'ai

préféré, disait-il encore, placer sur le Rhin la Prusse parce qu'à un certain moment il sera possible de lui arracher les provinces rhénanes, ce qui serait cruel et impraticable si elles étaient devenues, entre les .mains du roi de Saxe, la compensation d'un trône perdu. » Pour complaire aux libéraux, il se prononça contre la seconde expédition d'Espagne, rappelant une opposition qu'il n'avait point faite à la première pour prédire à la seconde des revers qui n'arrivèrent pas. Son infaillibilité ne discerna pas que c'étaient précisément les défaites de l'Empire qui permettaient de prédire les succès de la Restauration : l'Empire détrônait le roi national, la Restauration le défendait; ne poursuivant pas le même but, on était certain de ne pas aboutir au même résultat, et où l'Empereur n'avait recueilli que des misères, de n'obtenir que des avantages. 1 alleyrand avait annoncé la catastrophe en Espagne, où elle ne se produisit pas, il ne l'apercevait pas en France, où elle approchait à grands pas. Metternich, venu à Paris en 1825, fut frappé de son aveuglement. Cependant son désir de culbuter les Rourbons était alors devenu aussi vif qu'autrefois sa passion de détrôner Napoléon. Son salon était un foyer de mécontentement, de critiques, de médisances. L'expédition d'Alger ne trouva pas même grâce devant lui; il la jugea « une étourderie qui peut-être pouvait conduire à des choses sérieuses* o. Ces

i. Mémoires, t. Ul, p. 448.

choses sérieuses, c'était la rupture avec l'Angleterre. Il paraît bien que, loin de s'effrayer de cette éventualité, selon son habitude de se servir de l'étranger contre le gouvernement de son pays, il s'associa aux sentiments d'hostilité de l'ambassadeur anglais lord Stuart, et à ses manœuvres contre Charles X. Le second jour des événements de Juillet, Victor de Broglie, dînant rue Saint-Florentin, vit arriver au dessert lord Stuart. « Leur entretien fut long; au point où on en était, ils ne se gênèrent pas en sa présence et ce qu'ils dirent sur ce qui ne pouvait pas manquer d'arriver n'était pas à coup sûr de gens qui s'en j parlassent pour la première fois* .»

L'historien doit dater ses justices, a dit Michelet. Autant le comte d'Artois avait été mauvais Français pendant l'émigration, autant, sur le. trône, Charles X s^e montra passionné pour le relèvement national. Grâce à sa politique intelligente, notre situation était admirable au commencement de' i830. A Alger, nous représentions l'humanité, en Grèce, en Italie les nationalités, partout la dignité ; nous étions assurés de l'amitié dévouée de la Russie ; il ne dépendait plus que de nous d'effacer les derniers ves-

i. Victor de Broglie, Souvenirs.

tîges de nos défaites : nous allions nous retrouver à la tête de l'Europe. Un peuple convaincu que tout débat intérieur est de mince importance dès qu'il s'agit de la prépondérance extérieure, aurait tout pardonné au roi qui lui rendait de tels services. Il ne l'eût pas renversé à l'occasion de quelques ordonnances maladroites peut-être, mais trop justifiées par d'implacables provocations !

Villèle, c'est-à-dire le côté droit, avait été renversé et menacé d'une mise en accusation. Le ministère libéral de Martignac miné par la droite et une fraction de la gauche (fraction Bérenger) mal soutenu par l'autre partie de la gauche (fraction Benjamin Constant) et par le centre gauche (Boyer-CoUard et les doctrinaires} était tombé à son tour. Le roi ne pouvait donc prendre ni un ministère de droite, ni un ministère royaliste libéral. Il était contraint d'aller à gauche où l'on ne voulait que son renversement, ou de former en dehors des coteries parlementaires un ministère tout personnel. Il s'adressa à Polignac. En cela il usait d'un droit et il obéissait à une nécessité.

Que devait faire la Chambre si elle n'eût été animée que de sentiments loyaux ? Attendre les actes et les projets du nouveau ministère avant de se prononcer contre lui. Que fait-elle? Avant qu'il eût rien proposé d'illibéral (il n'avait pas même fermé les cours de Guizot, un de ses plus violents adversaires), sur des conjectures aux premiers jours de la session, sans avoir en

elle-même une majorité pour aucun ministère, continuant une coalition de renversement, elle refuse son concours, elle sort de la Charte, usurpé sur la prérogative de la couronne à laquelle était réservé le choix des ministres, et déclare par là, implicitement, qu'elle veut placer le roi dans l'impossibilité de gouverner*. L'acte agressif en i 830 a été l'adresse factieuse des 221 , les ordonnances n'ont été qu'une riposte défensive.

Plus d'une fois les vainqueurs de 1830 ont avoué que les ordonnances n'avaient été que le prétexte attendu d'une révolution à laquelle depuis longtemps l'opposition était résolue. Odilon Barrot s'en est vanté : « Vous dites que cette grande Révolution n'a été faite que pour tirer satisfaction des ordonnances, mais vous avez oublié que le sentiment national, soulevé dans cette circonstance, ne l'a été qu'accidentellement par les ordonnances et que la nation n'avait jamais accepté sans protester ce gouvernement de l'étranger qui se disait descendu du ciel. (A gauche : Très bien!) (18 janvier 1837.) La plupart des opinions courantes sur les faits de notre histoire contemporaine sont des falsifications intéressées ou étourdies.

La fatalité de Charles X fut de s'être confié à Marmont : le salut ne saurait venir d'un homme de trahison. L'épée qui avait édifié la Restau-

1. Lamartine. Histoire de la Restauration, Jivre XLVH, chap. XXIV. — Emile Ollivier, 4789 et 4889, page 393.

ration en s'abaissant devant les coalisés^ la renversa en ne se redressant pas devant Fémeute de Paris* . 11 échappa au duc d'Angoulême de lui dire : « Est-ce que vous voulez nous trahir aussi * ? » Quel châtiment !

L'erreur de Charles X fut de décréter un coup de force sans s'être assuré des forces suffisantes, ce qui l'amena à ces désaveux suprêmes qui déshonorent en encourageant l'ennemi. A son premier pas dans les capitulations, il se sentit perdu. Quittant son air habituel d'autorité et de bonté, d'un ton de voix rapide et élevé, il dit à Semonville età tous les poltrons qui l'obsédaient: « Au reste. Messieurs, en cédant ainsi, peut-être à tort, à l'empire des circonstances, je dois vous

1. Dès le 28, à 7 heures du matin, U écrivait au roi : <c Ce n'est plus une émeute, c'est une révolution. Il est urgent que Votre Majesté prenne des mesures de pacification, »

2. Journal de Guernon-Ranville : « Ils étaient seuls dans le salon vert de Saint-Gloud. Les explications du duc de Raguse ne satisfirent pas le Dauphin, qui s'écria : « Est-ce « que vous voulez nous trahir aussi? » Aces mots, le maréchal porta la main à son épée. Le prince vit le mouvement ; il s'élança en avant, et, voulant arracher l'épée du fourreau, il se blessa légèrement à la main ; puis, la jetant sur le parquet, il saisit le maréchal au collet, le renversa sur un canapé en appelant à lui les gardes qui se trouvaient dans la pièce voisine. En ce moment l'officier de service, accouru au bruit, ouvrait la porte du salon ; le prince lui ordonna de conduire le maréchal aux arrêts forcés dans sa chambre. Le Roi, instruit de cette scène étrange, en fit quelques reproches au Dauphin, et lui demanda de se réconcilier avec Marmont. On le fît appeler immédiatement ; il fit quelques excuses au prince, qui lui répondit : « J'ai eu moi-môme des torts envers vous, mais votre épée m'a tiré du sang : ainsi, nous sommes quittes... » Et il lui tendit la main.

dire qu'au fond de mon cœur je suis convaincu que, dans la voie où nous sommes entraînés, il n'y a rien à faire de bien pour l'avenir de la France et le salut de la monarchie. » Puis avec le laisser aller de qui s'abandonne à la dérive, il accorda successivement tout ce qu'on lui demanda : le renvoi de Polignac, la constitution d'un ministère Mortemart-Casimir Perier, le retrait des ordonnances, l'abdication, la lieutenance générale du duc d'Orléans, le départ volontaire. Seul, le duc d'Angoulême ne faiblit pas un instant; jusqu'à la dernière minute, animé de la fierté royale, il dit : « Le meilleur parti, le plus digne, est de se faire tuer. Fussions-nous abandonnés de tous, ce jour dùt-il être le dernier de notre dynastie, honorons notre chute en périssant les armes à la main. » GuerïTon-Ranville soutint le prince : « Si le trône légitime doit encore une fois tomber, qu'il tombe du moins avec honneur ; la honte seule n'a pas d'avenir. » Ces conseils ne furent point entendus; la garde ne fut employée qu'à escorter les premiers pas du roi vers l'exil. S'il se rencontre encore un chef d'État connaissant bien l'art des rois :

Sourd aux leçons efféminées.

Dont le siècle aime à les nourrir, Il saura que les destinées Font roi pour régner ou mourir*.

!• Lamartine.

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