ET LA SECONDE RÉACTION LOUIS-PHILIPPE. — MAZZINI. — NICOLAS
La commotion produite partout en 1830 fut, au dire même de Metternich, autrement décisive que celle de la Révolution de 89. « Le même enthousiasme qui remplissait les Français s'empara de tous les peuples, comme si chacun d'eux avait à célébrer aussi, non seulement une victoire de ses intérêts les plus intimes, mais encore une victoire remportée par l'humanité tout entière ^ »
A Berlin, comme dans toutes les villes allemandes, la fermentation fut générale. Sur certains points elle se manifesta violemment. Des émeutes populaires éclatèrent dans les provinces rhénanes. A Brunswick le duc oppressif Charles fut assailli à coups de pierres au moment où il sortait du théâtre ; son château fut
d. Gervinus.
incendié, son frère Guillaume investi du gouvernement à sa place. Dans la Hesse électorale, deux insurrections éclatèrent à Cassel et à Hanau ; la maison des douanes fut brûlée, le duc en fuite remplacé par son fils. Deux émeutes troublèrent Dresde et Leipsick; le vieux roi Antoine fut obligé, pour les calmer, d'appeler aux affaires sous le titre de co-régent son neveu le prince Frédéric-Auguste qui promit une nouvelle constitution. En Hanovre, Osserode et Gœttîngue se soulevèrent. Les émeutes furent réprimées, mais le roi d'Angleterre, Guillaume IV, qui alors était en même temps roi de Hanovre, institua deux chambres investies de droits sérieux. Dans les États du sud, les oppositions libérales obtinrent partout des concessions importantes : liberté complète de la presse, suppression de la censure. A Bade, un député. Carie Welcher, proposa, sans soulever de colères, un parlement allemand à côté de la Diète.
En Belgique, dans la nuit du 25 au 26 août, sous l'impulsion de meneurs révolutionnaires envoyés de Paris, à la sortie d'une représentation de la Muette^ des jeunes gens se mirent à crier : Imitojis les Parisiens ; le drapeau tricolore fut déployé, les boutiques d'armuriers dévalisées, l'hôtel d'un journaliste et d'un ministre incendiés. De Bruxelles le mouvement se répandit dans les provinces ; de toutes parts on demanda la séparation de la Belgique et de la Hollande. Dix mille hommes de troupes
hollandaises s'avancèrent vers Bruxelles pour dompter cette insurrection : après trois jours de combat, démoralisées, elles abandonnent le parc et la partie haute de la ville qu'elles avaient occupés (27 septembre). Un gouvernement provisoire décréta : que les provinces de la Belgique violemment détachées de la Hollande constitueraient un État indépendant ; qu'un congrès national serait convoqué pour établir la constitution définitive du nouveau royaume. — A peine réuni le Congrès national vota successivement l'indépendance du peuple belge (18 novembre 1830), la monarchie constitutionnelle et représentative sous un chef héréditaire (22 novembre), l'exclusion à perpétuité de tout pouvoir en Belgique des membres de la famille d'Orange-Nassau (24 novembre).
En Italie le retentissement de la victoire remportée sur un gouvernement régulier « excita au plus haut degré les passions démocratiques, sinon dans les masses, du moins dans les esprits entreprenants qui aspirent à les dominer. Les chances d'une guerre de principes enveloppant l'Europe entière vinrent réveiller toutes les espérances de ceux qui rêvaient l'émancipation complète de la Péninsule à l'aide d'une révolution sociale \ » Cependant les deux pays qui, en 1820 et 1821, s'étaient remués restèrent cette fois immobiles. Les Piémontais, espérant des franchises libérales de Charles-
i. Cavour, Revue not(ve//e,juin 1846.
Albert, héritier du rétrograde Charles-Félix dont le règne touchait à sa fin (27 avril 1831), ne crurent pas nécessaire de les demander à la sédition. A Naples, on se tint tranquille par le même motif. Un jeune homme de vingt ans, Ferdinand II, venait de succéder au vieux roi abhorré (8 novembre 1830) : il avait marqué les débuts de son règne par une suffisante amnistie, par le renvoi des ministres impopulaires et leur remplacement par des hommes modérés ; il avait donné à Tunion nationale un gage personnel en prenant pour femme non une archiduchesse autrichienne, ce qui eût été épouser la vassalité politique, mais la sainte Marie-Christine de Savoie, fille de Victor-Emmanuel. Aussi lorsqu'il se montra dans la rue de Tolède, le peuple l'accueillit avec un véritable délire d'enthousiasme aux cris de : « Vive l'Italie ! »
Au contraire, l'insurrection éclata dans les États pontificaux, dans les Marches, l'Ombrie, les Romagnes et dans les duchés de Parme et de Modène. La vacance du trône pontifical (du 30 novembre 1830 au 2 février 1831) jusqu'à Texaltation du moine Mauro Cappellari, Grégoire XVI, donna des facilités à l'explosion.
En Suisse, les constitutions aristocratiques établies en 1815 furent renversées dans plusieurs cantons et remplacées par des constitutions démocratiques fondées sur la souveraineté populaire, l'élection directe, l'égalité des conditions; les maîtrises et jurandes encore en vigueur furent abolies sauf à Schaffouse; la
durée des fonctions fut réduite en même temps qu'on tendait à. accroître la force du pouvoir central, de manière qu'il pût assurer une certaine unité au dedans et la dignité au dehors.
L'Espagne et le Portugal ne furent pas secoués, mais le mouvement, traversant l'océan, alla au Brésil. L'empereur Don Pedro ayant refusé de renvoyer des ministres impopulaires parce que, disait-il, « il était prêt à tout faire pour le peuple, mais rien par lui, » fut abandonné par ses troupes, même par sa garde d'honneur, et contraint d'abdiquer (7 avril).
Le mouvement national hongrois que conduisait le grand Magyar Szecheenyi et celui qui était destiné à le devenir, le jeune François Deak, fut accéléré et amena l'Empereur à convoquer la diète pour en obtenir régulièrement des levées.
Le Danemark, qui vivait sous l'absolutisme effréné de la loi royale de 1661, eut un réveil très violent ; de nombreux cercles s'ouvrirent à la vie publique ; le roi Frédéric dut concéder quelques institutions constitutionnelles qui produisirent une agitation passionnée, suscitèrent l'organisation d'un vigoureux parti démocratique.
La solide Angleterre elle-même subit l'impulsion. Le général Baudrand, envoyé en mission pour obtenir la reconnaissance du nouveau gouvernement, fut accueilli sur toute sa route par des ovations enthousiastes. On eût dit que le peuple anglais avait opéré lui aussi la révo-
lutîon, tant il en était exalté d'une ivresse triomphante. Lorsque le navire qui portait Charles X et sa famille entra dans la rade de Portsmouth, les Anglais accoururent en foule sur le port avec la cocarde tricolore. Le duc de Raguse ne fut pas plutôt débarqué qu'une multitude furieuse entoura sa voiture en proférant des menaces. Le roi qui venait de monter sur le trône, Guillaume IV, renvoya le ministère tory Wellington-Aberdeen et donna les affaires au ministère libéral Grey-Palmerston (novembre) dont le premier mot fut d'annoncer une réforme électorale ^
En Pologne, au lendemain même de notre Révolution, commença à régner une sourde agitation. Elle éclata en un soulèvement, à la nouvelle que l'armée polonaise allait être mise en état de guerre et dirigée contre la France. L'avant-garde, selon l'expression de Lafayette, se retourna contre le corps d'armée. Le 29 novembre, dans la nuit, les conspirateurs toujours en éveil s'insurgèrent, réunissant dans une même revendication leur cause et celle de la liberté des peuples (29 novembre 1830). Surpris,
d. La réforme rencontra de sérieuses difficultés: d'abord dans la Chambre des communes, puis dans la Chambre des lords, mais l'opinion publique se manifesta jusqu'à menacer d'un soulèvement, et les résistances s'aplanirent. L'acte de réforme de 1832 corrigea des imperfections dont on se plaignait depuis plus d'un demi-siècle. A partir de ce moment, on put dire que la Chambre était élue plutôt que nommée. Franqueville, Le gouvernement et le parlement britanniques, tome II, chap. xxvi, v.
mal renseigné et maladroit, le grand-duc Constantin leur abandonna Varsovie, ce qui entraîna la défection de Tarmée. Loubeçki eut encore une pensée de salut. S'étant assuré le concours du général Clopicki, vétéran de nos armées en Aragon, populaire et respecté, il tenta de se servir de la révolution en la dominant et d'obtenir du Tsar les réformes constitutionnelles et la consolidation définitive de l'indépendance du royaume. Vouloir aller au delà et prétendre se détacher de la Russie lui paraissait aussi insensé que « de vouloir atteindre le soleil avec une houe ». Il se rendit à Pétersbourg solliciter des concessions tandis que le général, devenu dictateur, essaierait d'imposer la modération aux révolutionnaires. Ils échouèrent tous les deux : le Tsar ne voulut rien concéder avant la soumission ; les révolutionnaires se refusèrent à rien abandonner; tout ou rien, répondirent-ils. Clopicki fut renversé, et Loubeçki déclaré plus que jamais un traître. On proclama la déchéance des Romanzoff et l'indépendance de toute la Pologne (25 janvier 1831). Peu de jours après, dans une procession patriotique, la cocarde tricolore était portée sur un coussin; des paysans racontèrent qu'ils avaient vu une grande armée franco-polonaise en marche, vers le nord, traverser, au clair de la lune, les brouillards de la Lithuanie.
L'OPINION PUBLIQUE EN FRANCE. 23t
§ 2. l'opinion publique en FRANCE. — ELLE
ACCEPTE EN CE QUI NOUS CONCERNE LES TRAI- TÉS DE 1815, MAIS ELLE DEMANDE QU'ON AILLE AU SECOURS DES PEUPLES.
A ce premier moment, alors que les Romagnes s'insurgeaient, que la Pologne courait aux armes, que la Belgique chassait les Hollandais et s'offrait à nous, alors que chaque souverain était plus ou moins occupé chez lui à se défendre, le gouvernement nouveau n'avait qu'à oser, il nous ramenait aux Alpes et au Rhin. Tout le peuple rhénan n'attendait qu'un signal pour se réunir à la France ^ « S'ils ne vont que jusqu'au Rhin, disait le roi de Prusse, je les laisserai faire. » L'organisation militaire prussienne était alors fort inférieure à la nôtre ; les régiments ne possédaient pas un nombre suffisant de réserves exercées; les recrues de cette réserve, qu'on employait pour compléter les régiments, n'avaient pour la plupart qu'un temps de service de six semaines et étaient complètement inutilisables. En 1832 lord Grey avouait en plein Parlement que : « malgré l'infériorité numérique de ses armées la France, dans le premier élan de sa Révolution, aurait renversé tout l'état de choses fondé sur les événements de 1815. » Une coalition subséquente aurait-elle