Saint-Marc Girardin
La détention fut d'abord sévère. Tout ce qui servait à l'usage personnel était soumis chaque jour au plus minutieux examen; des obstacles de tout genre paralysaient le zèle de l'unique serviteur Thelin; des sentinelles surveillaient de toutes parts l'étroit rempart assigné à de mélancoliques promenades. Un tel système de terreur se pratiquait dans la garnison et parmi les employés que la politesse était un acte de courage. Une insultante inquisition le poursuivait jusque dans sa chambre, et ne respectait pas ses lettres. Lorsqu'un ami, après avoir longtemps attendu une permission, l'accompagnait dans sa promenade, un policier enveloppé d'un manteau le suivait à peu de distance, ne le perdant pas de vue.
Ses protestations obtinrent l'adoucissement de ce régime : on lui donna sur le rempart un petit coin de terrain où il cultiva des fleurs ; on mit à sa disposition une cour où il put monter à cheval; son valet de chambre fut autorisé à sortir dans la ville ; on le gêna moins dans ses visites et on lui accorda quelques autres faveurs : « Je suis maintenant bien installé, écrit-il à M"« Salvage; j'ai un bon lit, des rideaux blancs aux fenêtres, une table ronde et six chaises. Vous voyez que j'ai tout ce qu'il me faut. Je me promène sur une partie des remparts quand je veux; ainsi mon temps se passe très bien. Je
n'ai pas encore reçu le Journal des Débats. Les autres ne me sont pas permis*. »
« La prison de Ham, a dit le Prince, a été mon Université. » Dans aucune on ne fut plus laborieux. Indépendamment d'une étude approfondie et constante de Montesquieu, il n'est pas de sujet qu'il n'ait abordé : science, histoire, art militaire, politique, économie politique et sociale. Il publia des fragments sur une période de l'histoire d'Angleterre dans laquelle il assimilait les d'Orléans aux Stuarls. Il projetait une histoire de Charlemagne, s'occupait d'expériences sur la pile de Volta, du percement du canal de Nicaragua, analysait la question des sucres, étudiait le problème social, réfutait un jugement sévère de Lamartine sur son oncle. Il acquit ainsi une instruction variée et se mit définitivement en possession de ce style ample, clair, noble dans sa simplicité, à l'occasion émouvant, où il se reflète tout entier et qu'on a souvent admiré dans ses manifestes de prétendant et de souverain.
11 se fit même journaliste. Dans les journaux républicains, le Progrès du Pas-de-Calais, le Guetteur de Saint-Quentin, rédigés par deux républicains de mérite et de probité, Ayraud- Dcgeorge^ et Calixte Souplet^, il défendit
J . A Madame Salvage.
2. Degeorge mourut le 22 juillet 1854. Un monument lai fut élevé par souscription. La souscription s'éleva au chifFre de 4376 francs. Un anonyme avait souscrit pour 1 000 francs. C'était Napoléon III.