‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 28 sur 113 · T. JJ · texte numérisé non relu

T. JJ

Taudacieux de Boulogne et de Strasbourg, le droit de relever le nom de Napoléon.

Son fils fut également très correct. — Apre» l'évasion de Ham il s'était rendu à Londres auprès de son ancien professeur d'Arenenberg* Les deux cousins avaient vécu dans une intimité qui ne fut pas sans quelques difficultés^ si Ton en juge par la lettre qu'après la séparation le prince Louis écrivait à Vieillard : « Au fond, ce que je reproche à Napoléon, si toutefois on peut reprocher à un homme ses défauts de nature^ c'est d'avoir un caractère indéchiflrable- Il y a des personnes qu'on comprend, qu'ion connaît du premier abord. Sympathie ou antipathie, vous savez tout de suite à quoi vous en tenir. Mais Napoléon est tantôt franc, loyal, ouvert, tantôt son cœur semble parler gloire, souffrir, palpiter avec vous pour tout ce qu'il y a de grand et de généreux, tantôt il n'exprime que sécheresse, rouerie et néant. Que croire? je crois toujours le bien, tant que je n'ai pas de preuves réelles du contraire et, tout en étant sur mes gardes, je ne comprime aucune de mes inspirations de tendresse et d'amitié. Aussi ne puis-je que vous remercier de ne pas l'abandonner (10 décembre 1846). »

En 1848, les bons rapports entre les cousins n'étaient plus troublés^ et le jeune prince appuya fortement le refus de son père. Thiers se résigna à l'inévitable. « Après tout, fit-il^ quatre ans sont bientôt passés ; mon tour viendra à l'élection prochaine. Jusque-là, nous lui don-

LE PRINCE LOUIS-NAPOLEON. lH

nerons des femmes et nous le conduirons. » La plupart des politiques en renom imitèrent Thîers. Les catholiques hésitèrent plus longtemps. Ils étaient fort divisés. Parisis évêque de Langres se prononçait en faveur du Prince: Fayet évêque ^ d'Orléans préférait Cavaignac ; Sibour archevêque de Paris restait neutre ; Montalembert et Veuillot, alors en parfait accord, délibéraient. Montalembert se chargea d'aller s'assurer des intentions du candidat.

11 n'avait pas encore causé avec lui, « il fut étonné d'entendre cet homme proclamé si bête parler en homme de bon sens et en honnête homme, sans faux brillant et avec beaucoup de simplicité et de netteté. » Le Prince commença par lui déclarer « que, dût-il lui apporter trois millions de voix, il n'obtiendrait de lui ni une promesse qu'il ne voudrait pas tenir ni une concession sur les idées arrêtées dans son esprit. En dehors des généralités , les deux questions que Montalembert posa furent : « Que ferezvous pour la liberté de l'enseignement particulier? Quelle sera votre conduite à l'égard des communautés et des ordres rehgieux? » La réponse du Prince fut sans aucune ambiguïté. « Je ferai pour l'enseignement privé tout ce que la liberté a le droit d'exiger; je la veux pleine, franche, sans réserve coinme aux Ji.tats-Unis, comme en Belgique, comme en Angleterre. J'aime sincèrement la liberté ; je veux gouverner par elle, c'est le seul moyen de sauver la république ; ce qui la perd et ce qui en dégoûte la France, c'est

l'absolutisme de tous ces prétendus républicains, ils sont plus despotes que ne le fut jamais aucun partisan de la monarchie. — Je vous avoue que je n'aime pas les couvents, je n'ignore aucunement les services qu'ils ont rendus et les grandes choses qu'ils ont faites. Je sais qu'ils ont défriché les terres, conservé les lettres, éclairé les populations et enfin enfanté la civilisation européenne. Mais je crois que leur temps est passé et qu'aujourd'hui les idées du temps les repoussent. — Cependant j'admets comme incontestable le droit de s'associer pour vivre ensemble dans la même vie et sous la même règle. — Si vous voulez les suffrages des catholiques il faut que vous leur donniez sur ces deux points des garanties. — C'est bien grave, j'ai besoin d'y réfléchir davantage. — Nous attendrons, dit Montalembert*. »

Ces adhésions n'eurent du reste aucun effet décisif sur l'élection. Elles ne furent utiles qu'à €eux qui les donnèrent. Le Prince eût été nommé malgré l'opposition de Thiers et de Montalembert, aussi bien qu'il le fut avec leur con- <îours. La passion populaire était de celles qu'il n'est ni nécessaire de stimuler ni possible de retenir. J'en eus la révélation imprévue. J'étais préfet de Chaumont. Aucune passion ne m'aveuglait. Mes sympathies allaient plutôt à Louis- Napoléon. Piétri l'aîné, modeste secrétaire d'un avocat à la Cour de cassation, très lié avec mon père auquel il dut, après le 24 février, sa nomi-

J. Louis Veuiilot, VUnivers du 28 juillet 1876.

nation de commissaire en Corse, nous avait si souvent entretenus du prisonnier de Ham et de ses aspirations qu'il nous avait disposés en sa faveur. Cependant le Prince n'était pas mon candidat. Quoique sachant combien étaient nulles les chances de Lamartine, je lui réservais mon vote en reconnaissance de la bonté paternelle qu'il m'avait témoignée. Mon ministre Dufaure demandait des informations sur les chances probables de l'élection. Je consultai les maires, les conseillers généraux, les magistrats, les notables. La grande majorité me répondait : «Nous ignorons ce qui se passe ailleurs, mais dans notre département paisible, ami de Tordre, d'une sage liberté, le succès de Cavaignac nous .paraît très probable. » Et je transmettais consciencieusement à Dufaure ces pronostics. Mais voilà que quelques jours avant l'élection, je vais faire une tournée dans une commune limitrophe du département de l'Aube. Une tournée impliquait une revue de là garde nationale. Après la revue je montais sur une table et j'adressais à la foule une allocution. Cela amusait beaucoup ces calmes Champenois peu habitués à de telles façons préfectorales. Aussi, lorsqu'on m'annonçait quelque part, ils accouraient en grand nombre et ceux qui étaient dépourvus de fusil mettaient leur parapluie au port d'armes afin d'être aussi passés en revue. Ce jour-là la foule était plus considérable, car on était venu par curiosité du département voisin. Mon allocution finie, s'élève d'abord un cri de : « Vive le

préfet ! » aussitôt couvert par le cri bien autrement formidable et prolongé de : « Vive Napoléon ! vive l'Empereur ! » C'était le: « Ah! je le connais » du porteur d'eau. Quelques jours après, Louis-Napoléon réunissait presque l'unanimité des voix et j'eus grand'peine à empêcher de brûler les maisons de ceux qui s'étaient prononcés contre lui.

Dans un tel état de l'esprit populaire, le Prince n'était obligé à aucun manifeste, on ne lui en demandait pas II suffisait de mettre son nom sur une affiche. Ce nom avait le privilège unique, par lui-même, indépendamment de tout commentaire, en restant le symbole de la gloire nationale, de donner deux certitudes en apparence contradictoires mais également nécessaires, l'attachement aux principes démocratiques et le ferme maintien de la sécurité sociale. Nonobstant il se crut obligé à un manifeste de candidat. Thiers lui en prépara un, il l'écarta. Le sien est rédigé avec une habileté supérieure et d'un style impérial. Dans cette œuvre bien équilibrée il y avait un mot d'espérance pour toutes les catégories de citoyens. Il promettait: aux effrayés de ne reculer devant aucun sacrifice pour défendre la société si audacieusement attaquée, de rétablir l'ordre, la confiance, le crédit, les finances ; aux catholiques de protéger la religion, et d'établir la liberté de l'enseignement; aux libéraux, de restreindre le nombre des emplois dépendant du pouvoir qui font d'un peuple libre un peuple de solliciteurs,

d'éviter cette tendance funeste qui entraîne rÉtatà exécuter ce que les particuliers peuvent faire, et de préserver la liberté de la presse de l'arbitraire et la licence . Aux pacifiques il montrait la paix comme le plus cher de ses désirs : la France dans sa première Révolution n'avait été guerrière que parce qu'elle avait été forcée de rêtr« ; aujourd'hui qu'elle n'était pas provjoquée, elle pouvait consacrer ses ressources aux améliorations pacifiques et tout en maintenant les lois fondamentales, force de notre organisation militaire, alléger et non aggraver le fardeau de la conscription. Aux patriotes il donnait l'assurance qu'en étant pacifique sa politique serait résolue : une grande nation doit se taire ou ne pas parler en vain. A l'armée il promettait de veUler au présent et à l'avenir non ^ulement des officiers, mais aussi des sousofficiers et des soldats et de préparer aux hommes restés longtemps sous les drapeaux une existeBce assurée. Au peuple des travailleurs, il faisait espérer la diminution des impôts les plus onéreux, Fencouragement en France et en Algérie des entreprises pouvant donner du travail aux bras inoccupés, des institutions de prévoyance pour la vieillesse, toutes les amélioratio£ts enfin tendant non à ruiner le riche au profit du pauvre, mais à fonder le bien-être de chacun sur la prospérité de tous. Aux vaincus, il ouvrait des perspectives de clémence : sa république serait généreuse et aurait foi dans ^on avenir , lui qui avait connu l'exil et la cap-

tivité, il appelait de ses vœux le jour où la patrie pourrait sans danger faire cesser les proscriptions et effacer les dernières traces de nos discordes civiles. Enfin, il faisait appel sans distinction de partis à tous les hommes que recommandent leur haute intelligence et leur probité. Le point essentiel du manifeste était celui relatif à ses vues d'avenir. Il était ainsi conçu : « Je me dévouerai sans arrièrepensée à raffermissement d'une république sage par ses lois, honnête par ses intentions, grande et forte par ses actes. Je mettrai mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à mon successeur le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli. »

A la veille de l'élection, dans une lettre adressée au nonce, il prit un engagement spécial à l'égard du Pape. Il affirma « que le maintien de la souveraineté temporelle du chef vénérable de l'Église était intimement lié à l'éclat du catholicisme comme à la liberté et à l'indépendance de l'Italie ».

Le message rédigé, le Prince le soumit à plusieurs personnages politiques, parmi lesquels Thiers et Emile de Girardin, rédacteur en chef d'un des journaux les plus répandus, la Presse j qui, en haine deCavaignac, par lequel il avait été emprisonné aux journées de Juin, soutenait ardemment la candidature bonapartiste. Thiers, surpris de ce langage nouveau auquel il eût préféré ses finasseries habituelles, n'approuva pas. Un passage provoqua surtout sa critique, celui

sur la République généreuse. C'était une promesse d'amnistie, et au lendemain des journées de Juin il la croyait dangereuse. D'autres s'élevèrent contre la phrase sur le pouvoir restitué au bout de quatre ans : « Effacez, effacez, dirent-ils, pourquoi prendre un engagement?

— Qu'en pensez-vous? dit le Prince en se retournant vers Girardin. — Si vous êtes résolu à tenir la promesse, répondit celui-ci, maintenez-la; sinon, effacez. » Le passage fut maintenu.

Le succès ne fut pas un instant douteux. On gorgea le suffrage universel de discours, de biographies, d'apologies, de recommandations en faveur de Cavaignac. Il les reçut et ne les lut pas. Le généra], du reste, désirait la présidence, mais, droit et désintéressé, il aimait mieux ne pas l'obtenir que d'y monter en se diminuant. Quoique maître du gouvernement, — je le sais puisque j'étais un de ses préfets, — il n'eut recours à aucune pression incorrecte. Aucune liberté ne fut violée ; aucune indépendance menacée. Les outrages prodigués à son concurrent furent l'œuvre du parti ardent, sans scrupules, dévoué à sa candidature. De même, on ne saurait attribuer au Prince les attaques indignes qui ne furent pas épargnées au général. Un ouvrier vint lui apporter une pierre lithographique sur laquelle Cavaignac était représenté en bourreau massacrant des vaincus. <( Combien, demanda le Prince, voulez-vous de cette pierre?» L'ouvrier fixe le prix ; le Prince

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paie, puis se fait apporter un marteau et la met en pièces.

Aucun scrutin n'est plus instructif que celui du 10 décembre 1848. Si l'Assemblée, issue du suffrage universel tout récemment, eût été chargée d'élire, Cavaignac aurait réuni au moins les deux tiers des suffrages et l'autre tiers se fût reporté sur Ledru-Rollin. Le même suffrage universel directement consulté n'accorda que 1 million 434 226 voix à Cavaignac, 370 119 à Ledru- Rollin, 17 910 à Lamartine, et 5 millions 434226 à Louis-Napoléon. Preuve désormais irrévocablement acquise à la science politique que le vote des représentants n'exprime nullement la véritable pensée constituante d'un peuple et que, selon la thè&e de Rousseau, la souveraineté, dans son attribut primordial, ne peut être déléguée qu'en s'anéantissant. A quelque moment depuis 1815 qu'on eût directement consulté le peuple, il eût répondu comme il le fit le 1 0 décembre 1 848, et cependant les assemblées n'avaient pas cessé de proscrire les Napoléon,

Après Télection le vainqueur et le vaincu remplirent noblement leur devoir. Pendant qu'on lisait les dépêches apportant la nouvelle de la défaite à Thôtel du général Cavaignac , le colonel Charras s'approche vivement du général et lui dit à mi-voix : ce Tu vas résister. — Quoi! répond Cavaignac, tu veux que je manque à ma parole? — Mais nous, nous résisterons. — Non, vous ne résisterez pas, je saurai vous en empêcher. — Mais tu perds la république !

— Il est possible qu'elle succombe, mais elle se relèvera, et elle serait perdue à jamais si celui -qui la représente se révoltait contre le voeu du pays*. »

Le Prince eut aussi son Charras, ce fut Persigny. Il lui conseilla de ne pas aller à la (Ihambre 'jwendTe possession de la Présidence, d'adresser un message à TAssemblée déclarant sa résolution de ne prêter serment à la Constitution que si elle était préalablement soumise à la ratification du peuple *. C'était le premier de la série non interrompue des conseils insensés dont Persigny ne va plus cesser de harceler son maître. Celui-ci fut repoussé.

Le 20 décembre, Louis-Napoléon se rendit à FAssemblëe escorté de quelques amis. Dès que le rapport sur l'élection eut été lu, il monta à ta tribune,, en habit noir, portant le grand cordon de la Légion d'honneur. Il jura, « en présence de Dieu et devant le peuple français représenté par l'Assemblée nationale, de rester fidèle àîa République démocratique une et indivisible, et de remplir tous les devoirs qui lui «ont imposés par la constitution ».

Ce serment constitutionnel était d'obligation. Le Prince lui donna un caractère volontaire par des déclarations spontanées et explicites. « Les suffrages de la nation et le serment que je viens de prêter commandent ma conduite future. Mon devoir esttracé, je le remplirai en homme d'hon-

4. Ch. Lacombe, Vie de Berryer, t. II, p 580. 2. Persigny, Mémoires, p, 5.

neur. Je verrai des ennemis de la patrie dans tous ceux qui tenteraient de changer, par des voies illégales, ce que la France entière a établi. » Il termina par un hommage à son prédécesseur : « La conduite de Thonorable général Cavaignac a été digne de la loyauté de son caractère et de ce sentiment du devoir qui est la première qualité du chef d'un État. »

Ces paroles prononcées, il monta vers le banc où était assis le général et lui tendit la main. C'était la seconde avance publique aux républicains. Le général surpris^ laissa prendre sa main plus qu'il ne la donna. Le soir, le Président envoya l'un de ses amis, Heckeren, lui offrir le grand cordon : il le refusa.

L'hostilité du parti subversif ne fut pas apaisée par le vote populaire. Dans le nouvel élu, il détesta moins un nom qu'un gouvernement. Les républicains modérés ne furent pas plus équitables. Imitant la conduite des 221 à l'égard de Polignac, avant tout acte du Prince, ils se déclarèrent ses ennemis. Était-ce raisonnable?

Depuis son entrée dans la vie active, avant comme après Strasbourg et Boulogne, devantses complices comme devant ses juges, dans ses professions électorales et dans ses discours à la tribune, Louis Napoléon répudiait le rôle de prétendant. En aucune circonstance il ne se réclama des droits héréditaires préexistants : il ne voulait rien devoir qu'à la souveraineté populaire. A Hamil avait manifesté quelque aversion contre la république, mais depuis 1848, d'accord avec

ses amis* il annonçait, et très sérieusement, l'intention d'en consolider l'existence. Pourquoi ne l'avoir pas aidé à remplir ses engagements en les acceptant comme sincères ? Pourquoi ne l'avoir pas encouragé à placer ses idées personnelles audessus de sa tradition? Pourquoi avoir répondu à sa bonne , volonté par une hostilité violente ou des soupçons? La confiance embarrasse plus que là méfiance. Il est imprudent de prêter à quelqu'un des arrière-pensées qu'il n'ose confesser ou qu'il désavoue : on ne les conjure pas, on les provoque, on les facilite et parfois on les impose.

i. Circulaire de Persigny aux électeurs de la Loire^ 18 mars 1848: « Hier je croyais sincèrement que, entre des habitudes monarchiques de huit siècles et la forme républicaine but naturel de tous les perfectionnements politiques, il fallait encore une phase intermédiaire, et je pensais que le sang de Napoléon, inoculé aux veines de la France, pouvait, mieux que tout autre, la préparer au régime complet des libertés publiques; mais après les grands événements qui viennent de s'accomplir, je déclare que la république régulièrement constituée pourra compter sur mon dévouemeni le plus absolu. »

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