CHAPITRE III
ÉTAT DE LA FRANCE ET DE L'EUROPE A L'AVÈNEMENT DE LOUIS.NAPOLÉON A LA PRÉSIDENCE
Voilà le prince Louis-Napoléon installé à rÉlysée. Comment trouvait-il la France et l'Europe?
En France, l'inquiétude qui avait précipité l'esprit public dans la réaction après les journées de Juin s'était aggravée de la crainte toujours présente d'un retour aux calamités dont on était à peine délivré. Le parti vaincu derrière les féroces barricades, loin de se résigner à sa défaite, proclamait bruyamment son espérance d'une prochaine revanche. Ses fureurs s'étaient accrues en proportion inverse de son affaiblissement. « L'élection du Prince, a dit Lamartine, fut une affirmation inconsciente de l'hérédité. » Peut-être. Mais elle fut certainement le recours à une dictature vigoureuse et incontestée, protection contre les menaces futures. On était fatigué des libertés auxquelles
on avait paru attacher tant d'importance autrefois; les discours de tribune et les articles de Journaux inspiraient un égal dégoût; le plus grand nombre soupirait après le jour où la tribune serait muette et la presse muselée, et la seule liberté estimée encore précieuse, était celle de se délivrer de la basse domination des comités radicaux et des politiciens démagogiques.
En Europe, la situation n'était pas moins critique. Ici il est indispensable d'insister, car, de même que de Teffervescence internationale était sortie Tétincelle à laquelle s'alluma la révolution de Février, de la réaction européenne devait venir Tencouragement et peut-être la nécessité de la réaction en France..
La commotion produite par la révolution de 1848 fut bien plus générale que celle dont la révolution de 1830 donna le signal. Par une coïncidence de justice, c'était à Vienne, le chef-lieu de la politique de la conquête, que le triomphe de la politique des nationalités avait opéré sa première explosion (13 mars). A l'approche du danger, l'empereur d'Autriche, conformément à la coutume royale, abandonnait son fidèle serviteur, de même que Louis-Philippe avait abandonné Guizot. Le chef du parti du repos ne tenta pas plus que ne l'avait fait Guizot de lutter contre cette défaillance irrémédiable. « J'ai combattu, dit-il, avec constance pendant un ministère de près de quarante ans. Mes efforts ont été vains, et, ne sachant ni nager entre deux
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eaux, ni dans une eau qui ne convient pai^. à mes facultés, je me retire de la scène. » Il ajouta en remettant sa démission entre les mains de Tarchiduc Louis : « Si les empereurs disparaissent^ c'est lorsqu'ils désespèrent d'eux-mêmes. » Peu après il était obligé de quitter Vienne et de traverser en fugitif, presque en malfaiteur, cette Allemagne qu'il avait si longtemps conduite en maître. Il rejoignit Guizot à Londres, où Palmerston les reçut tous les deux avec une narquoise courtoisie. Selon l'évolution logique, le soulèvement contre le ministre était bientôt suivi de la rébellion contre le souverain; une révolution éclata à Vienne, et la famille royale dut se réfugier à Insprûck (15 et 26 mai). De Vienne le mouvement se propagea jusqu'aux extrémités de la monarchie. En Hongrie, le meneur éloquent du parti radical, Kossuth, obtenait des députés une sommation à l'Empereur de transférer la Diète de Presbourg à Pesth, d'accorder la garde civique, un ministère hongrois responsable (17 mars). La sommation est accueillie. Batthyany forme le premier ministère hongrois (23 mars). Malgré la violente lutte qui avait séparé Szechenyi, le chef de l'opposition constitutionnelle et Kossuth, coryphée du parti révolutionnaire, Batthyany les réunit dans son ministère, et il demande à Deak, Tennemi des idées de Kossuth et le modérateur des colères de Szechenyi, d'entrer aussi dans son gouvernement et d'y continuer son rôle de conciliateur. Malgré sa vive repu-
gnance, Deak se décide à occuper le ministère de la justice. 11 s'y signalait aussitôt par Télaboration d'un remarquable code pénal.
La Bohême ne restait pas tranquille. Conduite par Palacky, elle réclame un ministère responsable siégeant à Prague, elle s'oppose à une fusion quelconque avec l'Allemagne. L'Autriche ne doit pas se faire allemande; il faut qu'elle reste une confédération de peuples slaves faisant tête au panslavisme russe. De tous les peuples situés au sud de TEurope orientale, il n'en est pas un seul de force à arrêter l'envahissement des Russes, si un lien vigoureux ne les unit en faisceau; la grande artère de ces peuples, c'est le Danube ; la puissance chargée de régir cette confédération ne saurait donc s'éloigner de ce fleuve sans s'affaiblir elle-même et compromettre sa tâche.
Milan aussi s'était insurgé. Après cinq journées de lutte (i8, 19, 20, 21, 22 mars), le maréchal Radetsky évacuait la ville, puis la Lombardie. Venise se proclamait en république sous la direction de Manin, délivré de sa prison par le peuple (22 mars). Parme et Modène l'imitaient, Brescia se soulevait.
Palmerston dissuade Charles-Albert d'aller au secours de la Lombardie, le pousse à se rapprocher de l'Autriche afin d'aviser à une défense commune contre une descente agressive de la France, toujours redoutée. Il mande h Vienne un envoyé spécial chargé d'offrir tous les encouragements, sauf ceux des armes, dont
FAngleterre n'est jamais prodigue. Il rengageait, quoi qu'il arrivât, à s'arrêter à la frontière du Piémont.
Mais l'exaltation des esprits avait augmenté à Turin; Gènes menace de se séparer; des députations lombardes déclarent que, si le roi n'arrive pas, la République sera proclamée à Milan ; on annonce Tapparition prochaine de Mazzini. Charles-Albert hésite parce que l'Angleterre le retient et parce qu'il est de sa nature d'hésiter. Pendant un jour ou deux, on put craindre de voir renaître le roi Tentenna d'autrefois. Alors, Cavour prononce une seconde fois le mot décisif. Désolé d'abord de la révolution de Février si funeste au mouvement libéral dont il attendait des résultats certains S il s'était vite repris et, de même qu'il avait été la voix du peuple en disant : Constitution, il le fut encore en criant : Guerre !
« L'heure suprême a sonné pour la monarchie sarde, dit-il à Charles-Albert, l'heure des fortes délibérations, l'heure de laquelle dépendent les destinées des empires et des peuples. Le doute, les retards, les hésitations ne sont plus possibles. En ce moment, l'audace est la vraie prudence et il y a plus de sagesse dans la témérité que dans la circonspection. Une seule voie est ouverte pour la nation, pour le gouvernement, pour le roi : la guerre ! la guerre immédiate, sans retard. Une seule politique est à suivre, non la