‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 30 sur 113 · Discours au Sénat, 16 décembre 18o · texte numérisé non relu

Discours au Sénat, 16 décembre 18o

politique des Louis-Philippe et des Guizot, celle des Frédéric, des Napoléon, des Charles-Emmanuel, celle des résolutions audacieuses. L'Angleterre, dit-on, a protesté et menacé notre pays de sa colère si le Tessin est franchi. Mais en présence des événements de Milan, quand Fheure de la libération de Tltalie a sonné, quand les peuples s'avancent impatients contre l'étranger, s'arrêter devant les protestations de l'Angleterre serait lâcheté, ce serait une politique misérable qui couvrir^ait d'ignominie la nation et ferait peutêtre crouler le trône antique de la monarchie de Savoie au milieu de l* indignation des peuples frémissants^. L'Angleterre cessera d'être notre alliée, elle nous abandonnera à notre destinée. Qu'importe ! Nous n'avons pas eu, quant à nous, l'illusion de croire que l'Angleterre deviendrait la future libératrice de l'Italie. Nous avons toujours pensé que la conservation de la puissance autrichienne était dans les visées de sa politique, et si ses intérêts étaient compromis, nous ne serions point surpris de voir lord Palmerston et lord John Russell serrer la main de Metternich encore dégouttante du sang polonais et italien. Mais nous sommes convaincus que le peuple anglais ne recommencera pas la terrible histoire des guerres de la Révolution pour empêcher la libération de l'Italie-. »

Charles-Albert écouta ce fier et prévoyant langage. Il ne s'arrêta pas aux remontrances de

\, Ces mots sont soulignés dans l'article. 2. RisorgimentOy 23 marzo 1848.

Palmerston et il passa le Tessin, Fécu de Savoie superposé sur la bannière tricolore italienne (25 mars). «Je viens, dit-il aux Lombards, vous apporter Faide que le frère attend du frère et Tami de Tami. Je seconderai vos justes désirs, me confiant au secours de ce Dieu qui est visiblement avec vous, de ce Dieu qui a donné Pie IX à l'Italie, et Ta mise en état di fare da se. »

I^a cour d'Angleterre, dont les sympathies autrichiennes n'étaient pas dissimulées, exprima un violent mécontentement du mépris témoigné aux recommandations officielles de ses ministres : « Le Piémont, dit le Prince-consort, a fondu sur la Lombardie comme un voleur. » La cour de Russie ne se montrait pas moins indignée; Nicolas envoyait ses passeports au légat sarde à Pétersbourg et rappelait le sien de Turin.

L'initiative de Charles-Albert fanatise les peuples et entraîne leurs princes. Charles-Louis de Bourbon, venu récemment de Lucques à Parme, accorde les libertés constitutionnelles et se place sous la tutelle de Charles-Albert; Léopold de Toscane se déclare prêt à favoriser le mouvement national ; le ministère libéral de Naples promet 40 000 hommes et en dirige plus de 20 000 vers le Pô ; les troupes pontificales s'avancent dans la même direction; la Sicile se révolte à l'exemple de Palerme; un parlement s'y réunit, déclare déchue la dynastie bourbonienne, adopte la forme monarchique et se réserve d'appeler un prince italien au trône

après avoir achevé la Constitfition (13 avril).

L'Allemagne, excitée par les événements de Vienne, n'était pas dans un état d'effervescence moindre. L'anarchie s'était répandue sur les trois quarts de son territoire. A Munich, le peuple chasse Lola Montes et force le vieux roi à abdiquer. Dans tous les Étals du Sud, les chefs de l'opposition deviennent ministres. Hambourg, Brème, Lubeck, changent leurs constitutions. Cinquante hommes politiques se réunissent à Heidelberg (5 mars). Les plus pressés, Hecker et Struve, proposent de déclarer incontinent la république, Henri de Gagern l'Empire. La majorité ne suit pas, et charge une commission de préparer la réunion d'un Parlement à Francfort (il mars). Cette commission convoque un pré-parlement au 30 mars. La Diète, entraînée et espérant retenir son pouvoir par des condescendances, place au-dessus du palais fédéral le drapeau national noir, rouge et jaune. La turbulence du corps germanique gagne les duchés, exalte la double prétention toujours grondante, celle des Danois d'englober le Sleswig et de s'avancer jusqu'à l'Eider, celle des Allemands de germaniser même le Sleswig et de s'étendre jusqu'à laKœnigsau. Il se produit à Copenhague une agitation populaire de laquelle sort le ministère unitaire de Moltke, et à Kiel un soulèvement qui se termine par la constitution d'un gouvernement provisoire sous la présidence du duc d'Augustenbourg.

En Prusse, l'agitation se montrait particulière-

ment grave. Berlin, malgré la fidélité proverbiale du peuple prussien à son roi, n'échappe point à la contagion. Dès le 15 mars, des barricades s'élèvent. Le roi aussitôt flatte le désir de l'unité, supprime la censure, convoque le Landtag uni. Il s'ensuit une manifestation de gratitude (i9 mars) qui bientôt, sous l'impulsion de meneurs occultes, tourne à la défiance, à la colère, puis à la demande du retrait des troupes. Les dragons s'avancent pour nettoyer la place du palais ; deux coups de feu partent, l'un parla maladresse d'un soldat, l'autre par le heurt d'un ouvrier sur le chien d'un fusil. Quoique personne n'ait été blessé, la foule se disperse en criant : Trahison ! Deux cents barricades s'élèvent. Un combat de huit heures s'engage autour du palais, dans la ville ; les troupes ont partout l'avantage; mais vers minuit le roi, qui depuis le commencement de cette lutte, tantôt pleurait, tantôt tombait dans une sombre apathie, ordonne, malgré la vive opposition de son frère, le prince Guillaume, de ramener les troupes dans les casernes. Cette retraite s'opère sous les huées de la foule; le commandant irrité, n'ayant plus le droit de combattre, prend sur lui d'ordonner l'évacuation de la ville. La révolution demeure la maîtresse à Berlin comme elle l'avait été à Vienne.

Pour lui obéir le roi nomme un ministère libéral sous Henri d'Arnim, homme d'esprit et de vigueur, et renvoie en Angleterre son frère et héritier, odieux au peuple. Le 21 mars, il subit

ÉTAT DE LA FRANCE ET DE L'EUROPE. tît

enfin le dernier degré de rhumiliation. Une foule d'hommes et de femmes vient déposer sous les fenêtres de son palais, face découverte, les morts ensanglantés tués par ses soldats. Tandis que rhymne des funérailles est entonné par les femmes et les jeunes filles vêtues de deuil ^ on rappelle au balcon. Il y vient, s'incline en signe d'expiation devant ces cadavres; sa femme en pleurs est à ses côtés; elle s'évanouit et il l'emporte dans ses bras.

Les jours suivants pour se tirer d'embarras, il déclare dans une proclamation « que le salut de l'Allemagne est dans une union étroite des peuples et des princes, sous une direction unique, qu'il prendra lui-même cette direction,, qu'une assemblée des États en Prusse et un parlement général vont être réunis immédiatement pour réaliser cette union. La Prusse se lève désormais en Allemagne. » 11 flatte la passion publique par tous les moyens, parcourt les rues de Berlin avec ses ministres, portant les couleurs nationales. Il essaie de calmer l'insurrection chez lui, en la secourant chez les autres» Le roi de Danemark, secondé par l'élan unanime de son peuple, allait disperser le gouvernement provisoire de Kiel; le roi de Prusse envoie du renfort à la révolte aux abois, espérant faire récolter à ses troupes sur l'Eider les lauriers'qu'elles n'ont pu gagner sur la Sprée. Il adopte les trois principes : l^ que les duchés sont des États indépendants ; 2^ qu'ils sont liés entre eux ; 3^ qu'ils s'béiéldl^t selon la ligne masculine. Il concède &

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la Pologne rorganisation nationale du grandduché de Posen, sous la seule condition que les Polonais s'abstiendraient de toute agression contre la Pologne russe. Il ordonne la mise en liberté de Mierolawski, alors sous la menace d'une accusation capitale.

L'état d'anéantissement provisoire de la force autrichienne et prussienne laissait le champ libre au pré-parlement des professeurs et des journalistes. Vainement la Diète essaie-t-elle de s'associera son action, il la repousse; l'établissement de la constitution allemande doit être réservé à l'Assemblée constituante, sauf à celleci à consulter les cabinets. Cette assemblée est élue, selon la récente loi française, par le suffrage universel direct, à raison d'un député par cinquante mille habitants; elle se réunit dans l'église de Saint-Paul à Francfort, et en attendant le vote de la constitution, elle établit un pouvoir central provisoire confié à l'archiduc Jean d'Autriche (28 et 29 juin).

La fièvre avait gagné jusqu'aux petits Etats : Neuchâtel s'insurge. A Bucharest, quelques jeunes gens exaltés, venus de Paris, improvisent une insurrection contre l'hospodar, Bibesco, oubliant que ce prince éclairé avait affranchi les esclaves, préparé l'union des deux principautés, Témancipation des paysans et défendu en patriote inébranlable l'indépendance de son pays (11 juin). Bibesco, prévoyant les malheurs inévitables de cette révolte inconsidérée, abéfr que (14 juin); un gouvernement pir0sii$(iH|^

s'installe et appelle aux armes la Bukovine, la Transylvanie, la Bessarabie, et rêve d'un empire roumain.

Les gouvernements stupéfaits autorisaient ou laissaient faire. On eût dit vraiment arrivée l'heure dernière de l'ancien monde.

Les révolutionnaires espérèrent un moment entraîner l'Angleterre dans leur sarabande infernale. L'Irlande recommence ses agitations. Des bandes de perturbateurs parcourent les rues de Londres en brisant les vitres. A Glasgow, près de cinq mille hommes pillent les boutiques des orfèvres. A Edimbourg, à Newcastle , à Manchester , ont lieu des tentatives de désordres. Enfin le chef des chartistes, O'Connor, convoque cent cinquante mille hommes aux abords de Londres, afin de se rendre à la Chambre des communes, avec une pétition monstre. Mais là ni le gouvernement ni la nation ne perdent le sang-froid. Des milliers de citoyens s'inscrivent en qualité de constables volontaires marchant à côté de la force civique régulière et de l'armée. Ce déploiement de patriotisme anéantit le chartisme. À peine vingttrois mille hommes se trouvèrent au rendezvous. Dans le cortège on en compta dix-sept mille seulement, qui se dispersèrent devant le pont de Westminster, à la première sommation de la police. Albion demeura inuattohile sur ses ancres solides.

A chacun de ces ébranlements Palmerston craignait que, malgré la bonne volonté de Lamartine et ses efforts pour la retenir, la nation française excitée, débordant sur l'Europe, ne se précipitât sur la Belgique ou sur le Rhin. La perspective d'un secours en Italie l'inquiétait aussi. Contrairement à l'opinion des ministres anglais, et quoiqu'il se fût porté lui-même garant, en i847, de la domination autrichienne en Lombardie, il considérait « que les Autrichiens n'ont rien à faire en Italie et n'ont aucun droit d'y être, que leur titre étant fondé sur la force pouvait être annulé par la force ^ » . Il eût ^imé à voir toute l'Italie septentrionale unie en un seul royaume comprenant le Piémont, Gênes, la Lombardie, Venise, Parme et Modène, Bologne et plus tard la Toscane, ayant la force de s'interposer entre la France et l'Autriche. 11 ne cachait pas son contentement de la chute du parti du repos. « Metternich avait toujours été jaloux de tout talent, de toute connaissance chez les individus et de toute vie dans les peuples et les nations. Il avait réussi pendant un temps à barrer et à arrêter le cours du progrès humain. La merveille, c'est, non pas que la pression prolongée ait enfin rompu la

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