‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 32 sur 113 · A Westmoreland, à Berlin, 6 avril · texte numérisé non relu

A Westmoreland, à Berlin, 6 avril

temps, convaîacu que les grandes républiques sont nécessairement agressives. Preuve nouvelle des erreurs de jugement produites chez les hommes les plus intelligents par une connaissance inexacte de l'histoire. Si Palmerston l'avait vraiment connue, il se serait rappelé que notre première république n'avait pas été agressive, qu'elle avait été obligée de se défendre contre l'agression britannique, que bien loin de désirer la guerre, les républiques la redoutent, sachant qu'elles sont à la merci du premier général sacré par la victoire. La gloire était le cauchemar de nos républicains, et la frayeur d'être de nouveau confisqué par elle, les rendait passionnément pacifiques.

Le gouvernement provisoire cependant ne justifiait aucune des alarmes de Palmerston. Malgré les encouragements que les cataclysmes européens donnaient à une politique de propagande révolutionnaire, il s'en abstenait et il désavouait toute pensée d'agrandissement.

En thèse générale, Lamartine était convaincu <( que l'alliance russe c'est le cri de la nature, la révélation des géographies , l'alliance de guerre, l'équilibre de paix ». Néanmoins, soit pour ne pas froisser les sympathies polonaises de notre pays, soit pour faciliter un rapprochement de principes et d'intérêts avec l'Allemagne, soit pour prouver que la nouvelle république n'entendait pas agiter le monde à notre profit^ il rechercha l'alliance du statu quo, celle des mains fermées et des pieds immobiles, celle

de l'Angleterre. Afin de gagner les bonnes grâces du gouvernement anglais, il se dégagea, sans patriotisme et sans dignité, dérogeant à Félévation habituelle de son caractère, des colères qu'avaient suscitées les mariages espagnols. Persistant contre la justice à voir une bonne affaire de famille dans ce qui avait été un véritable succès national, il déclarait à tort qu'une question de guerre avait été posée, non par la France républicaine, mais par la dynastie déchue ; le danger suscité par celte ambition personnelle avait disparu avec elle.

Il fit plus : il encouragea par l'indifférence de son abstention une tentative anglaise de châtier nos amis d'Espagne. Palmerston, sans consulter ni le chef de son cabinet Russell ni le conseil, expédia à Bulwer une dépêche qui, au mépris du respect dû à une puissance indépendante, contenait des critiques déplacées sur l'administration intérieure du gouvernement espagnol. Le ministère espagnol renvoya la dépêche offensante à Bulwer, puis un désaveu de Londres n'étant pas survenu, il renvoya Bulwer lui-même. A la nouvelle de cet affront, la consternation fut grande à la cour, dans le cabinet et dans le parlement (24 mai 1848). Palmerston crut tenir sa vengeance : il réclama des représailles promptes et décisives. Mais les membres du conseil, qui n'avaientpas été consultés sur une démarche, à leur avis, déplorable, ne voulurent ni se rendre solidaires ni persévérer. Bulwer désavoué fut envoyé en Amérique.

En Sicile Lamartine ne se montra pas moins complaisant. Palerme s'était soulevée à la veille du 24 février. Le roi de Naples considérait comme un encouragement à la révolte la présence des navires de guerre anglais et demandait en confidence l'envoi de navires de guerre français, contrepoids à l'influence de la flotte anglaise. Lamartine, au lieu d'accueillir la suggestion^ ou du moins de la garder pour lui, s'était hâté d'en informer l'ambassadeur anglais à Paris.

Vis-à-vis de l'Allemagne la politique de Lamartine avait été respect, sympathie, inviolabilité.

Il ne négligeait pas non plus de rassurer la Russie. La République ne voulait pas commencer par des sacrifices humains ; elle ne voulait pas avoir une lâcheté ou un remords dans tes fondements de sa politique de paix avec le mondé'. Aussi le déclarait-elle à haute voix, la condition d'une alliance avec la Russie et de sdSK)lidilé était que la Pologne usurpée, opprimée,, sans nationalité propre, sans indépendance-civile, religieuse, ne s'élève pas entre elle et nous.- Mais elle ne méditait pas une guerre contre lès trois co-partageants de la nation démembrée; elle attendait, elle sollicitait des puissances elles-mêmes, solidaires et garantes des traités de 1815, le retour au droit et à la justice.

En conséquence le gouvernement provisoire n'avait pas encouragé la révolte des Polonais ni

des Irlandais. Les rassemblements que quelques démagogues orgaisërenl pour faire violence à sa sagesse, à la frontière belge, à Strasbourg contre Bade, à Lyon contre la Savoie, furent désavoués, contenus et dispersés.

Ce n'est qu'à Tégard de Tltalie que Lamartine eût voulu adopter une politique d'intervention armée. Dans une conversation privée, il dit à Mazzini de passage à Paris : « L'heure a sonné pour vous, j'en suis tellement convaincu que les premières paroles dont j'ai chargé mon envoyé ont été : « Saint Père, sachez que vous devez être président de la République italienne. » 11 répondit aux membres de l'Association italienne de Paris, qui venaient lui faire leurs adieux : « Allez dire à l'Italie qu'elle a des enfants aussi de ce côté des Alpes, allez lui dire que, si elle était attaquée dans son àme, dans ses limites ou dans ses libertés, que si vos bras ne suffisaient pas à la défendre, ce ne sont plus des vœux seulement, c'est répée de la France que nous lui offririons pour la préserver de tout envahissement. Et ne vous inquiétez pas, ne vous humiliez pas de ce mot, citoyens de l'Italie libre! Le temps a éclairé la France et lui a donné en raison, en sagesse, en modération, ce qu'elle eut autrefois en impatience de gloire et en soif de conquêtes. Nous ne voulons plus de conquêtes qu'avec vous et pour vous... ^ »

1. Mazzini : « Gli aiuti di Francia a quel giorni erano, per chi le avesse voluti, immancabili. » Cînni intomo flnsurrezione hmbardtu

Pour être prêt à répondre à Tappel auquel il s'attendait, le gouvernement décida Tenvoi d'une flotte devant Gênes, la formation d'une armée des Alpes de 60 000 hommes et vota les crédits nécessaires à un effectif général de 532 000 hommes. Lamartine avait même pensé envoyer un corps d'observation en Piément, spontanément, sans attendre aucune demande du roi (li avril).

L'annonce de ces intentions épouvanta Charles- Albert. Il craignait que notre drapeau ne lui apportât la République dans ses plis, n'encourageât la séparation de Gênes toujours mal disposée et ne secondât les menées mazziniennes en Lombardie. Bixio, notre chargé d'affaires à Turin, avertit Lamartine. « L'intervention de la France n'étant pas demandée serait :;onsidérée par tous les partis comme un acte d'insigne déloyauté. Elle produirait sans doute la guerre générale, et ferait certainement sur l'Italie l'effet qu'a produit sur TEspagne la surprise de i808 (i5 avril) ; elle soulèverait dans tous les cœurs une haine implacable, une haine (ï Italie (20 avril) . » Il eût semblé que nous arrivions uniquement dans notre intérêt, pour donner satisfaction à notre esprit militaire et occuper la place que l'Autriche allait laisser vacante. Infatués par leurs phrases, les Italiens ne doutaient pas de leurs rapides victoires : l'Autriche n'était plus qu'un fantôme, l'armée de Radetsky qu'une ombre ! Cette infatuation était portée à ce point que le ministre sarde à Paris considérait comme

un signe de malveillance les inquiétudes de Lamartine sur le sort de F armée piémontaise *. La formation de notre armée des Alpes, motivée par la pensée amicale de couvrir les derrières de Charles-Albert, préoccupait le gouvernement piémontais plus que Tarmée de Radetsky. Il y soupçonnait Tarrière-pensée hostile de le surveiller et de Tinquiéter. 11 n'osa en demander le licenciement, mais nous pria d'écarter notre flotte de Gênes.

Il fit publier à Marseille par son consul « que les compagnies de volontaires venant de l'étranger sans autorisation, étant un embarras pour Tarmée régulière et un danger pour les campagnes, seraient repoussées, à quelque nation qu'elles pussent appartenir ». En conséquence, lorsque le général Antonini arriva de Paris avec une colonne de volontaires, le consul sarde s'opposa à son embarquement pour Gênes. Manin seul, manifestant ce sens politique de premier ordre auquel, autant qu'au génie de Cavour, ritalie doit sa résurrection, se rendait compte que, sans le secours français, l'Autriche ne serait pas chassée; mais lorsqu'il consulta les gouvernements italiens à ce sujet, son avis fut unanimement rejeté. Ultalia far a da se, lui répondit-on. Les Lombards et les Vénitiens eux aussi se sacrifièrent à une chimère de présomption et restèrent muets.

Commissaire à Marseille je ne tins aucun compte de la notification du consul piémontais je facilitai de mon mieux l'embarquement de la

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colonne' AntoniiiL Parmi les volontaires se trouvait un nommé Pieri que je retrouvai plus tard en des circonstances bien différentes.

Dans sa sphère plus élevée Lamartine, dont rimagination, les sens étaient italiens, ne se résignait pas plus que moi à rester inutile au pays de sa prédilection. Nommé par l'Assemblée l'un des cinq membres de la commission executive (6 mai), il revint sur son projet d'une intervention spontanée. Ses collègues ne le suivirent pas. Prévoyant la double hypothèse de la défaite et de la victoire de Charles-Albert, ils résolurent, dans le premier cas, d'arrêter TAutriche à la ligne du Tessin, dans le second, de réclamer, comme compensation à rétablissement d'une puissante monarchie piémontaise, Nice, la Savoie, protection nécessaire de notre sécurité, lambeau du sol national iniquement séparé par le traité spoliateur de Paris, qui depuis tant d'années demandait le retour à la mère patrie ^ Ce n'eût pas été une conquête mais une restitution.

Instruit de notre résolution de nous abstenir, le Piémont respira. « L'armée française, disait orgueilleusement le ministre Pareto à la Chambre, n'entrera que si nous l'appelons, et comme nous ne l'appellerons pas, elle n'entrera pas

1. Lamartine, Révdution de 1848, t. II, p. 282: « Mazzini {loco citato) prétend avoir la certitude que le parti modéré avait pris secrètemeret l'obligation de céder la Savoie. Dans une carte du futur royaume, faite à Turin, la Savoie était éliminée. » Une certitude de Mazzini n'est pas une preuve.

(12 mai). » « La France, écrivait Cavour, ^ait hautement comprendre et respecter la cause .de la liberté et de l'indépendance italienne \. »

Notre peuple, ignorant les difficultés diplomatiques de son gouvernement, les méfiances anglaises et piémontaises, persuadé- qu'on pouvait atteindre la Pologne en quelques enjambées, maugréait de notre immobilité. Est-ce que par hasard on allait recommencer 1830? Il prenait patience en chantant à tue-tête, dans les rues, le refrain du chansonnier plébéien, Pierre Dupont :

Les peuples sont pour nous des frères.

Les tyrans des ennemis,

Aimons-nous, et quand nous pouvons

Nous unir pour boire à la ronde,

Que le canon se taise ou gronde,

Buvons à l'indépendance du monde.

Deux enfants se querellaient. « Figurez-vous, monsieur, dit Ton d'eux voulant donner une preuve sans réplique de la perversité de son adversaire, figurez-vous qu'il a déchiré l'affiche pour les Polonais. »

Les journaux se défendaient d'avoir peur de l'unité germanique : « Tout ce qui fortifie et aflfermit la barrière qui sépare la France de la Russie,

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